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10 juin 2017

La musique de A à Z

Vulgarisation musicale

De temps à autre, des éditeurs généralistes bien intentionnés ou souhaitant simplement apposer leur marque dans un secteur qui ne leur est pas familier publient un volume sur la musique. En 1997, ce fut le cas pour France Loisirs. D’un format quasi carré, il livra sur le marché un petit volume qui pourrait presque tenir dans une poche, du moins dans un sac. Un peu plus de 500 pages pour remplir La Musique de A à Z. Son titre expliquait bien son choix éditorial très pratique, mais que beaucoup d’autres responsables avaient emprunté depuis assez longtemps, un abécédaire qui englobe les acteurs musicaux. Puisqu’on le destinait au grand public, il fallait pour agglomérer tous les mélomanes, quelque soit le genre musical qu’ils adoraient, leur apporter dans ces pages l’essentiel de ce qu’ils souhaitaient y retrouver. C’est ainsi qu’on y découvrait une partie traitant de la chanson française, une autre le pop/rock, une troisième le classique et la dernière le jazz. Sur les 526 pages que comportait ce petit livre, 213 traitaient du classique soit 40 % de la surface totale. En dehors de quelques pages définissant des termes spécifiques de la musique classique (aria,  basse continue, fugue, cantate, quatuor, etc.), la plus grande partie des écrits s’appliquait aux biographies des 220 compositeurs retenus par les rédacteurs de ce volume.



Couverture de "La musique de A à Z"
 Plutôt écrit par des journalistes que par des musicologues et musiciens, cet ouvrage, paru la même année que La petite encyclopédie de la musique permet, en ce qui nous concerne, de mesurer la place de Janáček parmi la pléiade des compositeurs retenus pour composer ce petit livre. En examinant l’importance respective apportée à quinze compositeurs de l’ère moderne dont la chronologie recouvrait le XXe siècle avec quelques débordements sur la fin du siècle précédent, si l’on s’en tient à la surface occupée par chacun d’eux, on constate que le compositeur morave n’est plus ignoré. Qu’on en juge. Chaque page étant partagée en 2 colonnes, Bartók et Schönberg s’étalent sur 4 colonnes, Messiaen entre 3 et 4, Berg, Debussy, Mahler, Stravinski sur 3,  Boulez, Britten, Chostakovitch, et Webern sur 2. Janáček  n’a rien à envier à ses pairs puisque 3 colonnes lui sont consacrées. Dernière comparaison, par rapport à ses homologues tchèques, Janáček ne fait pas pâle figure : Dvořák et Smetana se contentent d’un peu plus d’une colonne tandis que Martinů est contraint de se fondre dans une seule. Rien qu’en se basant sur ce critère de surface rédactionnelle, Janáček est plutôt bien traité, ce qui en dit long sur sa sortie d’un purgatoire musical où on le laissa enfermé durant de longues années dans notre pays.

D’ailleurs l’article commence par ce constat « Janáček est aujourd’hui considérés comme un des musiciens les plus importants du XXe siècle. La reconnaissance, le compositeur ne l’obtiendra de son vivant qu’après de rudes et épuisantes batailles contre les directeurs de théâtre et les chefs d’orchestre qui refuseront longtemps de jouer ses œuvres. La nouveauté de son écriture rythmique, harmonique et orchestrale heurtait les sensibilité de l’époque qui jugeait son œuvre incohérente». Le signataire de ces lignes aurait pu les écrire sans rien en retrancher ! Pour le reste, sa brève biographie n’appelle pas de commentaire, exception faite d’un élément qui prouve que le rédacteur de l’article n’a pas vérifié ses sources. «Les enfants nés de cette union [Leoš et Zdenka] décéderont en bas âge (1)» alors qu’il mentionne aussitôt après l’émouvante Elégie à sa fille Olga dont il déforme le titre réel (2). Le plus important réside dans la liste de ses principales œuvres, accompagnée parfois d’un excellent qualificatif, dont les cinq opéras majeurs sont cités tandis que «l’admirable» Journal d’un disparu, les chefs-d’œuvre orchestraux, Taras Bulba, Sinfonietta, la Messe glagolitique, les deux quatuors à cordes prennent place dans ce panthéon musical dont le relevé doit sensibiliser le lecteur encore peu coutumier de ce répertoire. Plus notable encore, en quelques mots, suivit un essai de définition du langage musical, si particulier de Janáček. «Le style de Janáček, inspiré du folklore de son pays, est profondément original. Dans ses opéras, chœurs ou cantates, les accents de la langue tchèque sont intimement liés à la musique. Il a ainsi créé une véritable «mélodie du parler» d’où il résultait qu’il était «important d’écouter ses œuvres lyriques dans leur langue d’origine pour parfaitement les appréhender». L’article Janáček avait commencé par un constat, il se termine par une semblable observation, formulée rappelons le en 1997, «La production de Janáček est encore peu connue en France. Il aura fallu attendre 1995 (La Petite Renarde rusée) et 1996 pour qu’une scène parisienne se décide enfin à monter Jenufa en langue tchèque (3)».



 
Page de titre

 Ce petit livre, sans prétention autre que son format le laisse présager, confirme pourtant que la reconnaissance de Janáček marchait d’un bon pas. Vingt ans plus tard, les faits corroborent cette énonciation.

Au moyen de deux volumes, La petite encyclopédie de musique et La musique de A à Z paraissant la même année 1997 s’adressant à des publics différents, rédigés l’un par des musicologues, l’autre par des journalistes, l’identification de Janáček en tant qu’un des maîtres de la musique du début du XXe siècle s’impose de plus en plus, même aux yeux des nombreux incrédules jusqu’à ce moment. Grâce aux deux livres d’initiation de Jérémie Rousseau et de Patrice Royer, au formidable guide dans le dédale du geste créateur de Janáček qu’est le volume de Daniela Langer (Janáček, écrits) et peut-être aussi un peu de mon livre Janáček en France, chacun est en mesure d’apprécier en quoi le compositeur morave a délaissé son rang de musicien amateur, tout juste spécialiste de folklore, comme on le considérait il n’y a pas si longtemps, pour atteindre maintenant une place envieuse parmi les compositeurs du XXe siècle et surtout parmi ceux que Pierre Boulez désignait de «classiques du 20e siècle».


Joseph Colomb - mai 2017

Notes :


1. Rappelons que Vladimir, second enfant du couple Janáček décéda à l’âge de 2 ans et demi en 1890 et qu’Olga, la fille ainée, disparut en février 1903 alors qu’elle n’avait pas encore atteint ses vingt-et-un ans.

2. Elégie sur la mort de ma fille Olga IV/30. Quelques jours après le décès de sa fille, Janáček composa cette Elégie en s’inspirant d’un poème écrit par Maria Veveritsa, russe d’origine qui enseigna sa langue natale au sein du Cercle russe de Brno. Elle se lia avec Olga. Janáček confia cette Elégie à un ténor, un chœur mixte et un pianiste. Cette pièce ne fut jamais donnée en public du vivant du compositeur.


3. La Musique de A à Z, pages 367 et 368.

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