Jenůfa et sa diffusion en France
Jenůfa, l’opéra qui a lancé la carrière internationale de Janáček, après la création berlinoise en 1924, a «envahi» les scènes d’opéra allemandes pour ne plus les quitter. Les premiers pas de Jenůfa par l’intermédiaire d’un pot-pourri concocté par E. Bauer eurent lieu sur les ondes de la radio à Strasbourg en 1932. A défaut de l’original, on prit connaissance d’une copie. Cependant, grâce aux efforts du ministre de la Tchécoslovaquie en France, véritable ambassadeur de son pays, Jenůfa, après beaucoup d’hésitations, fut programmé à l’Opéra de Paris pour une création française au cours de la saison 1938 - 1939. La situation politique européenne en décida autrement.
Après l’arrêt des échanges culturels entre la Tchécoslovaquie et la France durant la seconde guerre mondiale, une fois la paix revenue, on sembla s’intéresser tant soit peu de nouveau à cet opéra. Ce fut la radio française qui fit entendre les premières notes de cette œuvre atypique en 1947. En 1952 et 1958, Charles Bruck s’en empara, toujours à la radio. Quasiment soixante ans après la création à Brno, enfin une maison d’opéra française se décida. La création française eut lieu à Strasbourg en 1962 sous la direction de Ernest Bour. Robert Siohan pour Le Monde et Marc Pincherle pour Les Nouvelles Littéraires rendirent un avis positif. Mais la ville alsacienne ne pouvait se révéler à la hauteur de la capitale. Las, il fallut attendre encore dix ans avant qu’une autre institution opératique franchisse le pas. Rouen, avec une fois encore le valeureux Charles Bruck à la baguette, ouvrit ses portes à Jenůfa en 1972. Deux ans plus tard, ce fut l’Opéra de Lyon qui monta la troisième production française sous la baguette de Theodor Guschlbauer. Le succès lyonnais n’eut pourtant pas d’incidence sur le parcours de Jenůfa dans d’autres villes de ce côté ci du Rhin. Aucune autre scène hexagonale ne franchit le pas dans les mois qui suivirent.
On aurait pu penser que la production parisienne de Jenůfa en 1980 allait sonner le réveil des autres maisons d’opéra françaises. Hélas, trois fois hélas pour Janáček, cette première parisienne arrivait si tard et même trop tard aux yeux de certains (1). D’autre part, la version française ne pouvait rivaliser avec l’originale. Enfin l’absence du metteur en scène se fit sentir. Et malgré la présence dans la fosse d’un grand connaisseur de la musique du compositeur, Charles Mackerras, les représentations n’emballèrent ni la majorité des spectateurs, ni celle des critiques. Pour les mélomanes français, en général, Janáček restait ce compositeur exotique dont le langage déroutait, voire même continuait à indifférer. A Paris, les autorités musicales ne souhaitaient pas recommencer de sitôt à tenter de domestiquer cette œuvre curieuse.
Cependant, de façon souterraine, un mouvement envers la musique de Janáček se mettait en marche. En 1986, la production marseillaise de Jenůfa en langue tchèque et avec un plateau international d’où émergeait la silhouette de la Kostelnička sous les traits de Leonie Rysanek interrogea un peu plus vivement les amis de la musique.
Tout à l’étonnement joyeux de la découverte de deux opéras majeurs de Janáček, au cours d’un véritable et quasi complet festival de la musique du compositeur morave en 1988, Paris revint plusieurs fois à K’áta Kabanová les années suivantes. On attendit encore huit ans pour que, au Châtelet, par l’entremise d’un jeune chef britannique Simon Rattle qui avait déjà ouvert ses oreilles et son cœur à Janáček, on fit enfin un triomphe à Jenůfa opéra qui «témoigne de la fusion existant chez le compositeur entre écriture musicale et propos éthiques, psychologiques ou sociaux (2)». Il est vrai que Rattle fut bien aidé par la présence d’une soprano tragédienne «dont l’incarnation de la Kostelnicka - son rôle fétiche - est prodigieuse (3)», Anja Silja qui chantait depuis déjà assez longtemps Janáček dans sa langue, avec science et émotion.
De l’ouest et du sud de la France arrivèrent à un an d’intervalle deux nouvelles productions de Jenůfa. A une distribution française de bon niveau, on ajouta à Montpellier en 1997 la soprano suédoise Gunnel Bohman, touchante héroïne, et le ténor slovaque Stefan Margita, rompu au rôle de Laca «avec ce timbre unique du ténor janacekien, centré sur un aigu à la fois tendre et rayonnant, léger et puissant, d’une sûreté égale dans de superbes pianos, admirable incarnation aussi des pulsions naïves et généreuses du personnage (4)». A Nantes, l’année précédente on avait agi de même en embauchant la soprano américaine Lynne Wickenden à côté d’une Kostelnička chantée par Hanna Schaer.
On changea de millénaire et Jenůfa partit à la conquête de Nancy, Tours, Paris de nouveau et Toulouse. Nancy se singularisa avec un plateau comptant les quatre rôles principaux interprétés par John Horton Murray, Kevin Anderson, Helga Thiede et Eva Jenis, complétés par des chanteurs français (2002). Tours se démarqua d’autant plus que l’on fit appel uniquement à des interprètes de l’Hexagone et parmi eux à une Jenůfa inspirée, Sophie Fournier dont «la prestation écrase littéralement le reste de ses partenaires. Son beau soprano lyrique s’épanouit sans peine dans le rôle-titre (5)» (2003). Ce fut encore le Théâtre du Châtelet qui accueillit une distribution dont l’essentiel des rôles était tenu par des chanteurs tchèques. Mais dans les deux rôles féminins, deux vedettes internationales incarnèrent l’héroïne, Karita Mattila qui «physiquement incarne une Jenufa à la fois mature et juvénile, simple et altière, voluptueuse et réservée, avec un sens parfait des déplacements dans l’espace (6)» et la marguillère, Rosalind Plowright. Sylvain Cambreling, familier du compositeur morave, dirigeait l’orchestre de Paris (mai 2003). Remarquons l’indifférence de l’Opéra de Paris envers le premier chef-d’œuvre de Janáček qui après lui avoir ouvert sa scène en 1980 considérait peut-être qu’il avait rempli son devoir envers cet opéra. L’année suivante, le Capitole de Toulouse rivalisa avec le Châtelet avec l’emploi de Hildegard Behrens et de Barbara Haveman dans la prise du rôle de Jenůfa qu’elle chanta ensuite sur d’autres scènes. Barbara Haveman «avec la silhouette, la coiffure, la voix même d’une fille du commun, investit le chant de Jenufa d’une lumière et d’une beauté puisées à la santé fondamentale du peuple» souligna André Tubeuf dans un hommage à la soprano néerlandaise qu’il associa à Jorma Silvasti qui «donne à la douleur de Laca, à son désir même, humble et têtu, un accent humain inoubliable (7)»
En 2005, Jenůfa ne se présenta pas seule sur la scène de l’Opéra de Lyon. En effet, son directeur Serge Dorny, voulut unir à ce premier chef-d’œuvre de Janáček deux autres de la période de sa triomphante maturité, Káťa Kabanová et L’Affaire Makropoulos qui furent joués en alternance pendant quatre semaines pour 14 représentations dont 5 pour Jenůfa. «C’est à l’orchestre de l’Opéra de Lyon, placé sous la direction de Lothar Koenigs, qu’il faut rendre un hommage appuyé. Car jouer en alternance trois partitions aussi exigeantes - quand elles ne sont pas périlleuses - représente une performance collective (8)». Il faut citer les cantatrices figurant les héroïnes, Orla Boylan dans le rôle titre et Kathryn Harries dans celui de Kostelnička qui partagea ce rôle avec l’impressionnante et terriblement humaine Anja Silja. Les représentations des deux autres opéras, reprises également des mises en scène antérieures de Nicolas Lehnhoff pour Glyndebourne égalèrent en intensité dramatique et musicale celle de Jenůfa.
Surgit à Nantes en mars 2007, une nouvelle Jenůfa sous les traits et la voix d’Olga Guryakova tandis que Kathleen Harries reprenait le rôle de Kostelnička dans lequel elle s’était glissée plusieurs fois. Également nouvelle, la mise en scène du duo Patrice Caurier et Moshe Leiser. Magistrale est qualifiée «cette osmose dramatique, musicale et vocale atteinte par tous les protagonistes contribuant à faire entrer au panthéon de ces soirées magiques dont on garde à jamais le souvenir (9)». Vincent Deloge concluait son article dans ResMusica par ces termes révélateurs de la situation du compositeur morave sept ans après avoir tourné un siècle «Triomphalement accueillie ce dimanche, elle est de nature à balayer définitivement les réticences de ceux qui tarderaient à reconnaître la place majeure occupée dans l’histoire de l’opéra par Leoš Janáček, et sa merveilleuse compréhension de l’âme humaine».
Comme le présentait Monique Barichella dans sa chronique à propos de la production nantaise de 2007, «cette Jenufa de rêve mérite d’être accueillie sur d’autres scènes françaises», cette prédiction se réalisa à Marseille l’année suivante. Entre-temps, deux autres cités d’opéras méditerranéennes hébergèrent la jeune femme morave sur leur plateau. A Toulon, on fit venir la production lorraine de Jean-Louis Martinelli avec une vétérane dans Kostelnička, Nadine Secunde, et la soprano, Helena Kaupová (10) dans le rôle-titre. A l’Opéra de Monte-Carlo, dépendant de la Principauté, mais que sur un plan musical on peut considérer appartenant à la sphère française, Barbara Haveman revint endosser le personnage de Jenůfa, alors que Hedwig Fassbender se glissait dans celui de Kostelnička tandis que le chef canadien Jacques Lacombe pouvait enfin donner la preuve de son amour de la musique de Janáček qu’il portait en lui depuis longtemps. Et pour Marseille, «cette production intimiste n’a perdu aucune de ses précieuses qualités» commenta Monique Barichella venue dans la cité phocéenne vérifier ses appréciations nantaises. Olga Guryakova revêtait le costume de Jenůfa tandis que Nadine Secunde se réinvestissait dans celui de la marguillère alors que Mark Shanahan dirigeait l’orchestre avec «souplesse et nervosité (11)» comme auparavant à Nantes.
A Bordeaux, en 2010, on reprit la mise en scène de Monte-Carlo due à Freiedrich Meyer-Oertel, simple mais efficace. La nouveauté, ce fut la prise de rôle d’une autre soprano française, Mireille Delunsch qui offrit «une incarnation très réussie tant d’un point de vue vocal que théâtral (12)» alors que Hedwig Fassbender se situa au même niveau de qualité. Presque cinquante ans après son entrée en scène française à Strasbourg, Jenůfa retrouvait la cité alsacienne pour débuter un cycle Janáček (13). Marc Clémeur, directeur de l'Opéra du Rhin, confia la mise en scène des principaux opéras du maître morave à Robert Carsen, cycle qui se termina en décembre 2016 par la venue de La Petite Renarde rusée après une première incursion en 2013. Cette Jenůfa se caractérisa par la fidélité à une version que le grand chef Charles Mackerras et le non moins grand musicologue John Tyrrell mirent au point à partir de la partition initiale et non celle que Kovařovic avait arrangé pour la première pragoise de 1916. Comme sur d’autres scènes, les deux héroïnes de cet opéra, comptèrent sur Eva Jenis et Nadine Secunde pour les habiter, elles qui avaient déjà rôdé leur personnage ici et là, tandis que le chef Friedmann Leyer, un autre habitué de Janáček, dirigeait l’orchestre. Pour caractériser la scénographie de Robert Carsen, retenons ce témoignage «Une intense direction d’acteurs, un maniement virtuose des scènes de foule, un dosage minutieux des effets, évitant tout pathos excessif, assure la montée progressive de l’émotion pour culminer dans la scène finale, où Jenůfa et Laca découvrent enfin le véritable amour sur un plateau vidé de tous ses éléments et sous une pluie purificatrice et prometteuse de renouveau (14)».
Comme pour imiter Strasbourg, Rouen accueillit Jenůfa en 2011 à une quarantaine d’années de distance de sa première entrée en terre normande. On y retrouva la mise en scène de Friedrich Meyer-Oertel et un duo formé de Barbara Haveman et Hedwig Fassbinder, coutumières de leur rôle respectif. De la fin d’année 2011 au début de 2012, une troupe franco-tchèque, conduite par le chef Ondrej Olos, emmena la version du musicologue Mark Audus de Rennes à Reims en passant par Limoges. En fait, tournant le dos à la version à grand orchestre, il retint celle de l’ensemble instrumental dont disposait Janáček lors de la création à Brno en 1904, une trentaine d’instrumentistes. Deux nouvelles sopranos tchèques endossèrent les rôles de la sacristaine et de sa belle-fille, Eliška Weissová et Pavla Vykopalová avec quelques représentants du chant français. Enfin à Lille, reprise de la récente version nantaise avec Olga Guryakova et Kathryn Harries et Mark Shanahan à la baguette. Et en Avignon, en mars 2013 on fit encore confiance à Frédéric Meyer-Oertel et à sa mise en scène pour présenter le drame dans la cité des Papes. Un chef hongrois et une distribution toute nouvelle donnèrent vie au drame.
Depuis ce mois de mars 2013, comme si les responsables des maisons d’opéras avaient considéré qu’ils avaient bien servi la jeune femme, ses deux soupirants et sa marâtre, on tira le rideau sur cet opéra. Provisoirement, espérons le.
Comme pour les autres opéras de Janáček, la France, après les avoir superbement ignorés, entreprit de jeter un œil et une oreille sur cette Jenůfa, premier succès opératique du compositeur. Alors que l’Allemagne, du vivant du compositeur adopta Jenůfa sur presque l’ensemble de ses scènes d’opéra, la France mit beaucoup de temps à se décider. Un regard rapide sur la carte pourrait être trompeur. En grande majorité, les villes possédant une maison d’opéra ont accueilli Jenůfa, cependant une période de cinquante-et-un ans s’écoula entre la création française à Strasbourg en 1962 et la dernière incursion de cette pièce lyrique en 2013 à Avignon. Ce qui ne définit pas une densité remarquable de la diffusion de Jenůfa. D’autre part, seules six des scènes d’opéra hexagonales invitèrent les personnages de cette pièce à deux ou trois reprises dans leurs murs durant cette longue période. Une difficulté pour le public qui, même charmé de sa rencontre avec la musicalité de cet opéra, s’il ne peut en retrouver la saveur, la dureté, l’exigence, la singularité, l’étonnante humanité de ce drame, en un laps de temps convenable verra les effets bénéfiques de cette première rencontre s’émousser et bientôt s’effacer. En dehors des critiques professionnels qui par conviction et obligation suivaient d’une ville à une autre, et année après année, les évolutions d’un opéra suivant l’imagination de tel metteur en scène, le mélomane ordinaire dut se contenter très souvent d’une seule vision puisqu’en dehors de Paris et de Nantes, il ne pouvait pas assister à différentes représentations de Jenůfa suffisamment ramassées dans le temps pour saisir les points de vue variés des metteurs en scène. Un visionnement plus fréquent de l’œuvre accroît sa compréhension par une connaissance plus approfondie et, si possible, par la juxtaposition d’éclairages divers portés par des scénographes. Cette éventualité ne fut pas donnée à de multiples spectateurs quand, en plus, la maison d’opéra de leur ville et de leur région de résidence n’avait pas encore inscrit Jenůfa à son répertoire (Nice, Saint-Etienne, Dijon par exemple).
Heureusement, pour pallier à cette situation, maintenant on dispose de plusieurs enregistrements sonores (František Jílek, Charles Mackerras, Bernard Haitink, entre autres) et encore d’autres captations sur DVD (Glyndebourne, Barcelone, Stockholm, etc.) pour se rappeler le goût de cette pièce et renouveler, voire décupler, le bonheur que l’on prend à la visionner.
Remarquons enfin, qu’en dehors des représentations pionnières (Strasbourg, Rouen, Lyon et Paris) pour lesquelles on engagea des forces vocales disponibles sur place pour la plupart des rôles déterminants (Jenůfa, Kostelnička, Laca, Steva) à partir de celle de Marseille, on se tourna vers des chanteurs étrangers de premier plan, tchèques souvent, et que l’enrôlement de ces personnalités, Leonie Rysanek, la première, donna un lustre à ces productions, lustre qui ouvrit la curiosité des spectateurs à se rendre dans la salle d’opéra et la plupart en revinrent conquis. La présence de ces divas, dont Anja Silja qui s’avéra la plus impressionnante, contribua à assurer la notoriété de l’opéra du compositeur morave.
Au début du XXIe siècle, dans l’Hexagone, Janáček a conquis le public. Même si de larges pans de son opus restent plutôt méconnus, sa musique si originale ne constitue plus un repoussoir. Un flot musical passant de la douceur à la rudesse avec de brusques transitions, le déroulement dramatique sans grandiloquence, la modestie de ses personnages, leur bassesse comme leur grandeur d’âme, le refus du compositeur à s’intégrer dans un cadre convenu, son rejet des conventions, des effets spectaculaires et des beaux airs plutôt gratuits sur le plan dramatique, toutes ces caractéristiques n’effarouchent plus les mélomanes. Jenůfa n’aura sans doute jamais la notoriété de La Bohème par exemple, mais elle s’inscrit maintenant dans le paysage opératique français de manière incontournable, malgré et en même temps à cause de ses spécificités particulières.
Voir le tableau des représentations françaises de Jenůfa.
Merci à Mélanie Aron, Directrice de la Communication, Opéra National du Rhin pour la communication de la photo de la représentation de Jenůfa à l'Opéra du Rhin en 2010 et à Monique Herzog, attachée de presse pour la photo de la création de Jenůfa à Strasbourg en 1962.
Joseph Colomb - mai 2017
Notes :
Jenůfa, l’opéra qui a lancé la carrière internationale de Janáček, après la création berlinoise en 1924, a «envahi» les scènes d’opéra allemandes pour ne plus les quitter. Les premiers pas de Jenůfa par l’intermédiaire d’un pot-pourri concocté par E. Bauer eurent lieu sur les ondes de la radio à Strasbourg en 1932. A défaut de l’original, on prit connaissance d’une copie. Cependant, grâce aux efforts du ministre de la Tchécoslovaquie en France, véritable ambassadeur de son pays, Jenůfa, après beaucoup d’hésitations, fut programmé à l’Opéra de Paris pour une création française au cours de la saison 1938 - 1939. La situation politique européenne en décida autrement.
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| Jacqueline Lucazeau et Maria Kouba dans Jenůfa en 1962- archives Théâtre municipal de Strasbourg/photo E. Klein |
On aurait pu penser que la production parisienne de Jenůfa en 1980 allait sonner le réveil des autres maisons d’opéra françaises. Hélas, trois fois hélas pour Janáček, cette première parisienne arrivait si tard et même trop tard aux yeux de certains (1). D’autre part, la version française ne pouvait rivaliser avec l’originale. Enfin l’absence du metteur en scène se fit sentir. Et malgré la présence dans la fosse d’un grand connaisseur de la musique du compositeur, Charles Mackerras, les représentations n’emballèrent ni la majorité des spectateurs, ni celle des critiques. Pour les mélomanes français, en général, Janáček restait ce compositeur exotique dont le langage déroutait, voire même continuait à indifférer. A Paris, les autorités musicales ne souhaitaient pas recommencer de sitôt à tenter de domestiquer cette œuvre curieuse.
Cependant, de façon souterraine, un mouvement envers la musique de Janáček se mettait en marche. En 1986, la production marseillaise de Jenůfa en langue tchèque et avec un plateau international d’où émergeait la silhouette de la Kostelnička sous les traits de Leonie Rysanek interrogea un peu plus vivement les amis de la musique.
Tout à l’étonnement joyeux de la découverte de deux opéras majeurs de Janáček, au cours d’un véritable et quasi complet festival de la musique du compositeur morave en 1988, Paris revint plusieurs fois à K’áta Kabanová les années suivantes. On attendit encore huit ans pour que, au Châtelet, par l’entremise d’un jeune chef britannique Simon Rattle qui avait déjà ouvert ses oreilles et son cœur à Janáček, on fit enfin un triomphe à Jenůfa opéra qui «témoigne de la fusion existant chez le compositeur entre écriture musicale et propos éthiques, psychologiques ou sociaux (2)». Il est vrai que Rattle fut bien aidé par la présence d’une soprano tragédienne «dont l’incarnation de la Kostelnicka - son rôle fétiche - est prodigieuse (3)», Anja Silja qui chantait depuis déjà assez longtemps Janáček dans sa langue, avec science et émotion.
De l’ouest et du sud de la France arrivèrent à un an d’intervalle deux nouvelles productions de Jenůfa. A une distribution française de bon niveau, on ajouta à Montpellier en 1997 la soprano suédoise Gunnel Bohman, touchante héroïne, et le ténor slovaque Stefan Margita, rompu au rôle de Laca «avec ce timbre unique du ténor janacekien, centré sur un aigu à la fois tendre et rayonnant, léger et puissant, d’une sûreté égale dans de superbes pianos, admirable incarnation aussi des pulsions naïves et généreuses du personnage (4)». A Nantes, l’année précédente on avait agi de même en embauchant la soprano américaine Lynne Wickenden à côté d’une Kostelnička chantée par Hanna Schaer.
On changea de millénaire et Jenůfa partit à la conquête de Nancy, Tours, Paris de nouveau et Toulouse. Nancy se singularisa avec un plateau comptant les quatre rôles principaux interprétés par John Horton Murray, Kevin Anderson, Helga Thiede et Eva Jenis, complétés par des chanteurs français (2002). Tours se démarqua d’autant plus que l’on fit appel uniquement à des interprètes de l’Hexagone et parmi eux à une Jenůfa inspirée, Sophie Fournier dont «la prestation écrase littéralement le reste de ses partenaires. Son beau soprano lyrique s’épanouit sans peine dans le rôle-titre (5)» (2003). Ce fut encore le Théâtre du Châtelet qui accueillit une distribution dont l’essentiel des rôles était tenu par des chanteurs tchèques. Mais dans les deux rôles féminins, deux vedettes internationales incarnèrent l’héroïne, Karita Mattila qui «physiquement incarne une Jenufa à la fois mature et juvénile, simple et altière, voluptueuse et réservée, avec un sens parfait des déplacements dans l’espace (6)» et la marguillère, Rosalind Plowright. Sylvain Cambreling, familier du compositeur morave, dirigeait l’orchestre de Paris (mai 2003). Remarquons l’indifférence de l’Opéra de Paris envers le premier chef-d’œuvre de Janáček qui après lui avoir ouvert sa scène en 1980 considérait peut-être qu’il avait rempli son devoir envers cet opéra. L’année suivante, le Capitole de Toulouse rivalisa avec le Châtelet avec l’emploi de Hildegard Behrens et de Barbara Haveman dans la prise du rôle de Jenůfa qu’elle chanta ensuite sur d’autres scènes. Barbara Haveman «avec la silhouette, la coiffure, la voix même d’une fille du commun, investit le chant de Jenufa d’une lumière et d’une beauté puisées à la santé fondamentale du peuple» souligna André Tubeuf dans un hommage à la soprano néerlandaise qu’il associa à Jorma Silvasti qui «donne à la douleur de Laca, à son désir même, humble et têtu, un accent humain inoubliable (7)»
En 2005, Jenůfa ne se présenta pas seule sur la scène de l’Opéra de Lyon. En effet, son directeur Serge Dorny, voulut unir à ce premier chef-d’œuvre de Janáček deux autres de la période de sa triomphante maturité, Káťa Kabanová et L’Affaire Makropoulos qui furent joués en alternance pendant quatre semaines pour 14 représentations dont 5 pour Jenůfa. «C’est à l’orchestre de l’Opéra de Lyon, placé sous la direction de Lothar Koenigs, qu’il faut rendre un hommage appuyé. Car jouer en alternance trois partitions aussi exigeantes - quand elles ne sont pas périlleuses - représente une performance collective (8)». Il faut citer les cantatrices figurant les héroïnes, Orla Boylan dans le rôle titre et Kathryn Harries dans celui de Kostelnička qui partagea ce rôle avec l’impressionnante et terriblement humaine Anja Silja. Les représentations des deux autres opéras, reprises également des mises en scène antérieures de Nicolas Lehnhoff pour Glyndebourne égalèrent en intensité dramatique et musicale celle de Jenůfa.
Surgit à Nantes en mars 2007, une nouvelle Jenůfa sous les traits et la voix d’Olga Guryakova tandis que Kathleen Harries reprenait le rôle de Kostelnička dans lequel elle s’était glissée plusieurs fois. Également nouvelle, la mise en scène du duo Patrice Caurier et Moshe Leiser. Magistrale est qualifiée «cette osmose dramatique, musicale et vocale atteinte par tous les protagonistes contribuant à faire entrer au panthéon de ces soirées magiques dont on garde à jamais le souvenir (9)». Vincent Deloge concluait son article dans ResMusica par ces termes révélateurs de la situation du compositeur morave sept ans après avoir tourné un siècle «Triomphalement accueillie ce dimanche, elle est de nature à balayer définitivement les réticences de ceux qui tarderaient à reconnaître la place majeure occupée dans l’histoire de l’opéra par Leoš Janáček, et sa merveilleuse compréhension de l’âme humaine».
Comme le présentait Monique Barichella dans sa chronique à propos de la production nantaise de 2007, «cette Jenufa de rêve mérite d’être accueillie sur d’autres scènes françaises», cette prédiction se réalisa à Marseille l’année suivante. Entre-temps, deux autres cités d’opéras méditerranéennes hébergèrent la jeune femme morave sur leur plateau. A Toulon, on fit venir la production lorraine de Jean-Louis Martinelli avec une vétérane dans Kostelnička, Nadine Secunde, et la soprano, Helena Kaupová (10) dans le rôle-titre. A l’Opéra de Monte-Carlo, dépendant de la Principauté, mais que sur un plan musical on peut considérer appartenant à la sphère française, Barbara Haveman revint endosser le personnage de Jenůfa, alors que Hedwig Fassbender se glissait dans celui de Kostelnička tandis que le chef canadien Jacques Lacombe pouvait enfin donner la preuve de son amour de la musique de Janáček qu’il portait en lui depuis longtemps. Et pour Marseille, «cette production intimiste n’a perdu aucune de ses précieuses qualités» commenta Monique Barichella venue dans la cité phocéenne vérifier ses appréciations nantaises. Olga Guryakova revêtait le costume de Jenůfa tandis que Nadine Secunde se réinvestissait dans celui de la marguillère alors que Mark Shanahan dirigeait l’orchestre avec «souplesse et nervosité (11)» comme auparavant à Nantes.
A Bordeaux, en 2010, on reprit la mise en scène de Monte-Carlo due à Freiedrich Meyer-Oertel, simple mais efficace. La nouveauté, ce fut la prise de rôle d’une autre soprano française, Mireille Delunsch qui offrit «une incarnation très réussie tant d’un point de vue vocal que théâtral (12)» alors que Hedwig Fassbender se situa au même niveau de qualité. Presque cinquante ans après son entrée en scène française à Strasbourg, Jenůfa retrouvait la cité alsacienne pour débuter un cycle Janáček (13). Marc Clémeur, directeur de l'Opéra du Rhin, confia la mise en scène des principaux opéras du maître morave à Robert Carsen, cycle qui se termina en décembre 2016 par la venue de La Petite Renarde rusée après une première incursion en 2013. Cette Jenůfa se caractérisa par la fidélité à une version que le grand chef Charles Mackerras et le non moins grand musicologue John Tyrrell mirent au point à partir de la partition initiale et non celle que Kovařovic avait arrangé pour la première pragoise de 1916. Comme sur d’autres scènes, les deux héroïnes de cet opéra, comptèrent sur Eva Jenis et Nadine Secunde pour les habiter, elles qui avaient déjà rôdé leur personnage ici et là, tandis que le chef Friedmann Leyer, un autre habitué de Janáček, dirigeait l’orchestre. Pour caractériser la scénographie de Robert Carsen, retenons ce témoignage «Une intense direction d’acteurs, un maniement virtuose des scènes de foule, un dosage minutieux des effets, évitant tout pathos excessif, assure la montée progressive de l’émotion pour culminer dans la scène finale, où Jenůfa et Laca découvrent enfin le véritable amour sur un plateau vidé de tous ses éléments et sous une pluie purificatrice et prometteuse de renouveau (14)».
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| Eva Jenis dans Jenůfa à Strasbourg 2010 - © Opéra National du Rhin Photo Alain Kaiser |
Comme pour imiter Strasbourg, Rouen accueillit Jenůfa en 2011 à une quarantaine d’années de distance de sa première entrée en terre normande. On y retrouva la mise en scène de Friedrich Meyer-Oertel et un duo formé de Barbara Haveman et Hedwig Fassbinder, coutumières de leur rôle respectif. De la fin d’année 2011 au début de 2012, une troupe franco-tchèque, conduite par le chef Ondrej Olos, emmena la version du musicologue Mark Audus de Rennes à Reims en passant par Limoges. En fait, tournant le dos à la version à grand orchestre, il retint celle de l’ensemble instrumental dont disposait Janáček lors de la création à Brno en 1904, une trentaine d’instrumentistes. Deux nouvelles sopranos tchèques endossèrent les rôles de la sacristaine et de sa belle-fille, Eliška Weissová et Pavla Vykopalová avec quelques représentants du chant français. Enfin à Lille, reprise de la récente version nantaise avec Olga Guryakova et Kathryn Harries et Mark Shanahan à la baguette. Et en Avignon, en mars 2013 on fit encore confiance à Frédéric Meyer-Oertel et à sa mise en scène pour présenter le drame dans la cité des Papes. Un chef hongrois et une distribution toute nouvelle donnèrent vie au drame.
Depuis ce mois de mars 2013, comme si les responsables des maisons d’opéras avaient considéré qu’ils avaient bien servi la jeune femme, ses deux soupirants et sa marâtre, on tira le rideau sur cet opéra. Provisoirement, espérons le.
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| Représentations de Jenůfa en France de 1962 à 2013 |
Comme pour les autres opéras de Janáček, la France, après les avoir superbement ignorés, entreprit de jeter un œil et une oreille sur cette Jenůfa, premier succès opératique du compositeur. Alors que l’Allemagne, du vivant du compositeur adopta Jenůfa sur presque l’ensemble de ses scènes d’opéra, la France mit beaucoup de temps à se décider. Un regard rapide sur la carte pourrait être trompeur. En grande majorité, les villes possédant une maison d’opéra ont accueilli Jenůfa, cependant une période de cinquante-et-un ans s’écoula entre la création française à Strasbourg en 1962 et la dernière incursion de cette pièce lyrique en 2013 à Avignon. Ce qui ne définit pas une densité remarquable de la diffusion de Jenůfa. D’autre part, seules six des scènes d’opéra hexagonales invitèrent les personnages de cette pièce à deux ou trois reprises dans leurs murs durant cette longue période. Une difficulté pour le public qui, même charmé de sa rencontre avec la musicalité de cet opéra, s’il ne peut en retrouver la saveur, la dureté, l’exigence, la singularité, l’étonnante humanité de ce drame, en un laps de temps convenable verra les effets bénéfiques de cette première rencontre s’émousser et bientôt s’effacer. En dehors des critiques professionnels qui par conviction et obligation suivaient d’une ville à une autre, et année après année, les évolutions d’un opéra suivant l’imagination de tel metteur en scène, le mélomane ordinaire dut se contenter très souvent d’une seule vision puisqu’en dehors de Paris et de Nantes, il ne pouvait pas assister à différentes représentations de Jenůfa suffisamment ramassées dans le temps pour saisir les points de vue variés des metteurs en scène. Un visionnement plus fréquent de l’œuvre accroît sa compréhension par une connaissance plus approfondie et, si possible, par la juxtaposition d’éclairages divers portés par des scénographes. Cette éventualité ne fut pas donnée à de multiples spectateurs quand, en plus, la maison d’opéra de leur ville et de leur région de résidence n’avait pas encore inscrit Jenůfa à son répertoire (Nice, Saint-Etienne, Dijon par exemple).
Heureusement, pour pallier à cette situation, maintenant on dispose de plusieurs enregistrements sonores (František Jílek, Charles Mackerras, Bernard Haitink, entre autres) et encore d’autres captations sur DVD (Glyndebourne, Barcelone, Stockholm, etc.) pour se rappeler le goût de cette pièce et renouveler, voire décupler, le bonheur que l’on prend à la visionner.
Remarquons enfin, qu’en dehors des représentations pionnières (Strasbourg, Rouen, Lyon et Paris) pour lesquelles on engagea des forces vocales disponibles sur place pour la plupart des rôles déterminants (Jenůfa, Kostelnička, Laca, Steva) à partir de celle de Marseille, on se tourna vers des chanteurs étrangers de premier plan, tchèques souvent, et que l’enrôlement de ces personnalités, Leonie Rysanek, la première, donna un lustre à ces productions, lustre qui ouvrit la curiosité des spectateurs à se rendre dans la salle d’opéra et la plupart en revinrent conquis. La présence de ces divas, dont Anja Silja qui s’avéra la plus impressionnante, contribua à assurer la notoriété de l’opéra du compositeur morave.
Au début du XXIe siècle, dans l’Hexagone, Janáček a conquis le public. Même si de larges pans de son opus restent plutôt méconnus, sa musique si originale ne constitue plus un repoussoir. Un flot musical passant de la douceur à la rudesse avec de brusques transitions, le déroulement dramatique sans grandiloquence, la modestie de ses personnages, leur bassesse comme leur grandeur d’âme, le refus du compositeur à s’intégrer dans un cadre convenu, son rejet des conventions, des effets spectaculaires et des beaux airs plutôt gratuits sur le plan dramatique, toutes ces caractéristiques n’effarouchent plus les mélomanes. Jenůfa n’aura sans doute jamais la notoriété de La Bohème par exemple, mais elle s’inscrit maintenant dans le paysage opératique français de manière incontournable, malgré et en même temps à cause de ses spécificités particulières.
Voir le tableau des représentations françaises de Jenůfa.
Merci à Mélanie Aron, Directrice de la Communication, Opéra National du Rhin pour la communication de la photo de la représentation de Jenůfa à l'Opéra du Rhin en 2010 et à Monique Herzog, attachée de presse pour la photo de la création de Jenůfa à Strasbourg en 1962.
Joseph Colomb - mai 2017
Notes :
1. Soixante-seize ans après la création à Brno. Existe-t-il beaucoup d’œuvres musicales qui furent jouées sur notre sol si longtemps après leur création ?
2. Hélène Jarry, L’Humanité, 22 juin 1996.
3. Jacques Doucelin, Opéra International, n° 205, septembre 1996.
4. François Lehel, Opéra International, n° 213, mai 1997.
5. Olivier Beau, Opéra International, n° 277, mars 2003.
6. Marie-Aude Roux, Le Monde, 17 mai 2003.
7. André Tubeuf, Opéra International, n° 295, novembre 2004.
8. Gérard Condé, Opéra International, n° 302, juillet-août 2005.
9. Monique Barichella, Opéra Magazine, n° 17, avril 2007.
10. Heléna Kaupova avait déjà chanté Jenůfa à Liège en février 2005, sous la baguette de Friedrich Player, présent à Toulon, mais également à Prague, Paris dans un autre rôle, et dans d’autres maisons d’opéra.
11. Monique Barichella, Opéra Magazine, n° 40, mai 2009.
12. Simon Corley, Concerto.net
13. L’Opéra de Strasbourg, dans des mises en scène de Robert Carsen, monta Jenůfa en 2010, L’Affaire Makropoulos en 2011, reprise en 2016, Káťa Kabanová en 2012, La Petite Renarde rusée en 2013, reprise en 2016, De la Maison des morts en 2013.
14. Michel Thomé, ResMusica, 14 juin 2010.



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