Dvořák in Love, un roman de Josef Škvorecký
Le roman Dvořák in Love occupe une place singulière dans l'œuvre de l’écrivain Josef Škvorecký, connu pour ses chroniques sur la Bohême occupée par le communisme ou ses romans policiers. Il s’agit ici d’un roman sur Dvořák, centré sur les années américaines du compositeur. Au fil des 26 chapitres - on en trouvera un rapide aperçu plus bas - se dessine le portrait du compositeur, à la fois taciturne et bon vivant, subjugué par la nature, amoureux des machines à vapeur, et fasciné par l’inouïe qualité d'une musique afro-américaine bien avant que le jazz proprement dit n'apparaisse.
| Dvořák in Love, un roman de Josef Škvorecký Couverture de l'édition en langue anglaise |
On reste stupéfié par la quantité des informations historiques que l’écrivain a accumulées dans ce livre de plus de 300 pages, écrit au début des années 1980, quand la documentation était rare et difficile d’accès. Škvorecký s'est exilé à Toronto au Canada suite à l'invasion soviétique de 1968 (à l'instar de son compatriote, le célèbre chef Karel Ančerl, mais pour des raisons différentes, ce dernier ne posant pas sur l'expérience communiste le même regard féroce que l'écrivain).
Son point de chute lui permit d'aller recueillir aux États-Unis voisins des témoignages précieux sur Dvořák et les gens qui l'ont côtoyé, ou leurs descendants. Le livre parle bien entendu de musique, mais nous en apprend beaucoup sur l'Amérique de la fin du siècle - et, en creux, sur une Europe centrale incapable d’offrir une telle liberté - au fil d'histoires croisées que Škvorecký mêle avec art en faisant apparaître çà et là des motifs variés qu'il développe en temps voulu, comme le ferait le compositeur d'une vaste fresque musicale. Le procédé fait songer à la trame narrative de Ragtime, dont Miloš Forman, un autre Tchèque exilé aux Amériques, avait tiré un film sorti en 1981 (c'est-à-dire pendant que Škvorecký était dans l'écriture de son livre). L'écriture est polyphonique. Les divers protagonistes s'expriment à tour de rôle selon les chapitres, et l'un des défis pour le lecteur est de deviner qui parle, et à quelle époque : le panorama des témoignages embrasse plusieurs décennies de part et d'autre de l'année 1900.
On entre ainsi dans l'intimité de la (trop ?) séduisante Jeannette Thurber, fondatrice du Conservatoire de New York et habile à manœuvrer son époux milliardaire pour assouvir ses lubies, de sa messagère, la jeune pianiste Adele Margulies, de la très terre-à-terre - et pas gracieuse pour un sou - épouse de Dvořák, du chef d'orchestre Theodore Thomas, d'une Américaine d'origine tchèque qui relate sa mémorable rencontre avec le compositeur lors de l'exposition de 1893 à Chicago, et d'autres personnages hauts en couleur comme des habitants de Spillville, dans l'Iowa, dont on se plaît à croire que l'écrivain a consulté les descendants - ce qui est exact au moins pour deux femmes presque centenaires - tant les anecdotes sont savoureuses et dignes de Mark Twain. La voix propre de Dvořák, quant à elle, nous reste cachée.
Dvořák in Love n’est certainement pas un livre de musicologue. Cette œuvre littéraire reste un objet de controverse. La mise en scène désacralisée de Dvořák a certainement heurté les amoureux du compositeur, rendu à sa simple dimension de mortel ; et si un grand nombre de faits relatés relèvent de la vérité historique, Škvorecký a aussi pris le parti de développer de pures inventions ou, pour le moins, des hypothèses parfois très hasardeuses. L’amour inaccompli entre le compositeur et sa belle-sœur Josefina, qui aurait poussé Dvořák à réécrire la fin de son Concerto pour violoncelle, tient, selon toute la documentation disponible, de la fiction romantique : cet épisode n'aurait pas été évoqué avant la fin des années 1920, bien après la disparition du compositeur, sans que l'on ne sache sa source exacte. Que cette histoire soit présentée sans distance dans un grand nombre d'écrits - même, hélas ! ceux que l'on dit "de référence" - n'est certainement pas un gage de vérité. Ce mélange quasi inextricable entre faits réels et inventions disqualifia le livre auprès de la musicologie, sort qu'avait aussi connu le film Amadeus (encore une fois réalisé par Miloš Forman) pour des raisons en partie similaires.
Il est vrai que seuls les connaisseurs très pointus sont en mesure de distinguer la réalité de l’imaginaire dans le roman de Škvorecký. L'édition anglaise (celle que j'ai lue) est une sorte de trahison à cet égard : dans une interview de 1997, l'on apprend que la version originale tchèque, intitulée moins commercialement Scherzo Capriccioso, comprend une annexe expliquant clairement ce qui relève de la fiction et de la vérité historique. De plus, l'auteur voulait que son livre soit accompagné par des photographies et des gravures d'époque : aucune n'est présente dans l'édition anglaise. Enfin, l'ordre des chapitres a parfois été changé : le dernier chapitre très sombre, en langue anglaise, raconte l'amère fin de la cantatrice noire Sissieretta Jones, malade et tombée dans l'oubli, alors qu'à l'origine le livre devait s'achever sur la dernière visite en Bohême de la pianiste Adele Margulies pour convaincre le compositeur de reprendre son poste de directeur du Conservatoire de New York (chapitre 25 dans l'édition en anglais).
L’on trouvera un pendant tout naturel au roman de Škvorecký, cette fois-ci centré sur la recherche musicologique, dans le passionnant livre New Worlds of Dvořák, par M. Beckerman, dont on est tout étonné de retrouver le nom dans la page des remerciements au début du roman. Beckerman lui rendra la pareille en citant un passage de Scherzo capriccioso dans son essai : une belle preuve de l'amour d'une certaine élite éclairée américaine pour la musique de Dvořák.
Chapitre 1 – Le Maure
189(1?). Adele Margulies et Will Marion Cook se rendent à Vysoká pour rencontrer Dvořák. Ils sont envoyés d’Amérique par Jeannette Thurber qui souhaite nommer le compositeur à la tête du Conservatoire qu’elle a fondé à New York. Dvořák est réticent. Une polka jouée de curieuse façon par Will Marion Cook pique à vif la curiosité de Dvořák.
Chapitre 2 – Une lettre de Jeannette
1891. Francis Thurber lit une lettre écrite par son épouse Jeannette, où elle relate son entrevue avec Dvořák lors de la cérémonie à Cambridge (1891) qui éleva le compositeur au titre de docteur en philosophie. Elle est sûre qu’il acceptera son offre. Francis Thurber se remémore l’argent déjà investi dans de somptueuses productions scéniques, et terminées en faillite. Jeannette demande encore de l’argent pour faire venir Dvořák. Francis admet qu'il ne pourra pas refuser.
Chapitre 3 – Un solo de tuba
Mai 1904. Des musiciens se réunissent dans un bar à New York. Ils viennent d'apprendre la mort de Dvořák et évoquent les souvenirs autour de la création de la Symphonie du Nouveau Monde, plus d’une décennie plus tôt, et les attaques contre l'œuvre.
Le joueur de tuba rappelle des anecdotes sur Anton Philip Heinrich qui avaient tant fait rire Dvořák et prétend que c’est grâce à cela qu’un tuba joue dans sa dernière symphonie. Les musiciens évoquent la musique en Amérique avant Dvořák, avec les colossales productions de Patrick Sarsfield Gilmore.
Chapitre 4 – Le café-concert
Will Marion Cook évoque ses souvenirs de jeunesse et d’apprentissage du violon avec sa compagne, Adèle Margulies.
Chapitre 5 – Les ennuis de Jeannette
Theodore Thomas écrit à Rudolph Pierre Garrigue (riche homme d’affaires américain, père de Charlotte qui sera l’épouse de Tomáš Masaryk). Il raconte ses débuts musicaux en Amérique, évoque les œuvres de Dvořák qu’il a dirigées et se demande si la nouvelle idée de l’excentrique Jeannette Thurber aboutira cette fois-ci à un résultat durable.
Theodore Thomas écrit à Rudolph Pierre Garrigue (riche homme d’affaires américain, père de Charlotte qui sera l’épouse de Tomáš Masaryk). Il raconte ses débuts musicaux en Amérique, évoque les œuvres de Dvořák qu’il a dirigées et se demande si la nouvelle idée de l’excentrique Jeannette Thurber aboutira cette fois-ci à un résultat durable.
Chapitre 6 – Huneker fait la tournée des bars
James Huneker, professeur au Conservatoire, pianiste et critique, explique son scepticisme face à la Symphonie du Nouveau Monde. Il relate une mémorable tournée des bars qu’il fit en compagnie de Dvořák, à la demande selon lui de Jeannette Thurber.
Voir l'article original écrit par Huneker : Huneker parle de Dvořák (Steeplejack, 1920)
Voir l'article original écrit par Huneker : Huneker parle de Dvořák (Steeplejack, 1920)
Chapitre 7 – Jessie va au bar à huîtres
La scène se passe autour de 1930. La jeune Jessie Harper raconte sa rencontre avec le vieil Harry T. Burleigh. Celui-ci rappelle comment il chantait
pour Dvořák de vieux chants afro-américains, et se dit l’inspirateur direct du Largo de la Symphonie du Nouveau Monde. Il relate également des détails privés sur la vie des Dvořák, et suggère que sa fille Otylia attendait un enfant de Josef Kovařík, le jeune assistant du compositeur, quand ils quittèrent Spillville.
Chapitre 8 – La comtesse sur la terrasse
1894. La comtesse Josefina Kounicová (Čermáková), affaiblie par la maladie, contemple depuis chez elle la campagne et les gens avec une longue-vue. Elle se rappelle le temps où son beau-frère Dvořák, alors musicien anonyme, la courtisait.
Chapitre 9 – Un rapport sur la conduite du maître
12 avril 1893. Anna, l’épouse de Dvořák, écrit de New York à sa sœur Josefina. Elle évoque les problèmes d’argent passés et présents, et parle en termes négatifs de Jeannette Thurber. Elle se plaint des dangers de la rue en Amérique.
Chapitre 10 – Corpus delicti
Vers 1945, le témoignage d’un habitant de Spillville âgé de 92 ans. Comment Dvořák fut prétendument influencé par le chant d'un oiseau (tangara écarlate) pour écrire son 12e quatuor à cordes. Incident avec Rosemary Vanderbilt, que Kovařík prit pour une ondine (rusalka). L’affection de Dvořák pour le Père Bily, la forêt environnante et... les saloons.
Chapitre 11 – Le mystère de la cadence
1899, La Haye. Le violoncelliste Hanuš Wihan médite après avoir donné un concert où il a interprété le Concerto pour violoncelle. Il se remémore sa dispute avec son vieil ami Dvořák au sujet de cette œuvre, pour laquelle il avait proposée sa propre cadence. Un visiteur inattendu : Leo Stern, soliste créateur de ce Concerto. Wihan finit par comprendre la réaction de Dvořák.
Chapitre 12 – Je ne dois pas être impertinente
Chapitre 12 – Je ne dois pas être impertinente
1893, Spillville. Josef Kovařík et Otylia tentent de vivre leur vie sous le regard inquisiteur d'Anna. Dvořák, dans sa contemplation de la nature et des tangaras écarlates, en oublie sa bière.
Chapitre 13 – Exode
1893, Spillville. Franta Valenta, gendarme local, raconte à Dvořák sa difficile arrivée aux États-Unis.
Chapitre 14 – le maître pris au piège
Prague, années 1870. Comment Anna mit
le grappin sur le compositeur.
Chapitre 15 – Miss Rosie écrit à sa sœur Marinka de Skrcena Lhota
Chicago, 27 août 1893. Miss Rosie, une Américaine venant de Bohême, relate à sa sœur restée au pays sa visite à l’Exposition Universelle de Chicago : sa rencontre avec Dvořák alors que Scott Joplin joue au piano, son pas de danse avec cet effronté de Will Marion Cook, et l'évocation de quelques propos salés.
Chapitre 16 – Une rencontre de génies
Article fictif du magazine Harper's Monthly, signé Hugh McGregor-Fitzpatrick.
Au printemps 1893 à New York. La rencontre (bien réelle) chez Mme Thurber de Dvořák et de Steele MacKaye, inventeur du Spectatorium, dispositif révolutionnaire de projection d’images. MacKaye a mis en scène le spectacle de Buffalo Bill, auquel Dvořák a assisté. Dvořák ne répond pas à l’invitation de Kaye et s'émerveille plutôt du chant d'un oiseau.
Chapitre 17 – Le piège du Comte
1904, à Prague et Vysoká. Aux funérailles de Dvořák, le Comte Kounic se rappelle la disparition de sa femme Josefina, 9 ans plus tôt, et de ses doutes au sujet des sentiments qu'elle nourrissait peut-être pour le compositeur.
Chapitre 18 – Une controverse sur Brahms
Au Conservatoire de New York. Dvořák et James Huneker se disputent sur Brahms, en tant qu’homme et artiste. Le Tchèque, en mal de rhétorique, a tout de même le dernier mot.
Chapitre 19 – Du rififi à Hannibal
Spillville, été 1893. Frank Valenta poursuit la narration de son histoire personnelle à Dvořák et Kovařík : son voyage en bateau en remontant le Mississippi depuis la Nouvelle-Orléans, suivi par un trajet par voie terrestre pour rejoindre l’Iowa. La rencontre avec l'étonnant Johnny Jaros, de Bohême, et l'intervention d’un contremaître nommé Mark Twain (Sam Clemens). Comment le dénommé Jaros - "qui ira loin" - avait croisé la route de Dvořák à Chicago.
Chapitre 20 – Francis et Jeannette
New York, 1901. Jeannette Thurber se rappelle comment la crise financière de 1893 poussa Dvořák – ou peut-être sa femme Anna – à lui réclamer son salaire dans une curieuse lettre. La nouvelle du succès de Rusalka vient de Prague, la consolant de ne pas avoir entendu un opéra sur Hiawatha que voulait tant écrire le maître.
Chapitre 21 – Lune sur la Turkey River
Chapitre 21 – Lune sur la Turkey River
Spillville, 1893. Le détail d'une anecdote déjà évoquée dans les chapitres précédents : comment, par une belle nuit d'été, Rosemary Vanderbilt (de la célèbre famille d'entrepreneurs) se baigne dans la Turkey River au son d'un chant de Stephen Foster et passe pour une ondine (rusalka). L'événement inspire le compositeur.
Chapitre 22 – Dans les Catskills
2 janvier 1946. Sur son lit de mort, Jeannette Thurber se souvient de Dvořák et de ses élèves afro-américains, comme Maurice Strathotte et son ragtime intitulé O for Otylia, et de l'éblouissante première de la Symphonie du Nouveau Monde. En pensant à l'émergence du jazz, elle se demande pourquoi Dvořák n’a rien écrit pour le saxophone (Škvorecký, féru de jazz, aspirant saxophoniste et auteur de la nouvelle Le saxophone basse, nous fait vraisemblablement partager ci une de ses marottes !)
Chapitre 23 – Otylia piégée
De retour en Bohême. Oyilia partagée entre Kovařík et Suk (qu'elle devait épouser).
Chapitre 24 – Un solo pour un sousaphone
New York. Dvořák amène ses élèves au café pour écouter la musique populaire et retrouve Henry Burleigh parmi les interprètes. Comment l'arrogant James Huneker se ridiculise au sujet du sousaphone (cuivre imposant de la famille des tubas).
25 – L’araignée, la mouche, l’oiseau, le papillon, Dieu et le chat
25 – L’araignée, la mouche, l’oiseau, le papillon, Dieu et le chat
8 septembre 189(7?). En Bohême, après le retour de Dvořák, Adele Margulies échoue à convaincre le compositeur de retourner en Amérique. En revenant à Vienne, elle s'interroge sur l'abondance de la séquence Do Ré Mi Ré Do dans l'œuvre du maître et se promet de questionner Sigmund Freud sur Dvořák. (dans la version originale, il s'agit du dernier chapitre du roman de Škvorecký).
Chapitre 26 – Au bord de l'Atlantique
1933 (ou peu avant). La cantatrice Sissieretta Jones, malade et sentant sa fin arriver, observe le succès des musiciens noirs en liant ce phénomène à l'enseignement prémonitoire de Dvořák.
... et Škvorecký écrit, sur la dernière page de son roman, en souvenir des remerciements que le pieux Dvořák adressait au créateur sur ses manuscrits achevés :
Voir cet entretien avec Škvorecký : https://www.theparisreview.org/interviews/2392/josef-skvorecky-the-art-of-fiction-no-112-josef-skvorecky
Alain Chotil-Fani, mai 2017
Les autres articles de la série sur Dvořák à Spillville sont consultables sur MusicaBohemica :... et Škvorecký écrit, sur la dernière page de son roman, en souvenir des remerciements que le pieux Dvořák adressait au créateur sur ses manuscrits achevés :
Deo gratias !
Voir cet entretien avec Škvorecký : https://www.theparisreview.org/interviews/2392/josef-skvorecky-the-art-of-fiction-no-112-josef-skvorecky
Alain Chotil-Fani, mai 2017
Un été 93
Le 12e Quatuor à cordes, dit « Américain », de Dvořák
Le Quintette op. 97, dit « Américain », de Dvořák
Le 12e Quatuor à cordes, dit « Américain », de Dvořák
Le Quintette op. 97, dit « Américain », de Dvořák
Une lettre de Spillville
La maison de John J. Kovarik, "foyer" des opus 96 et 97 de Dvořák
Dvořák tel que je l'ai connu, par J. Kovařík - article 1 : Spillville, Symphonie du Nouveau Monde
Dvořák tel que je l'ai connu, par J. Kovařík - article 2 : Spillville, Quatuor et Quintette dits "Américains"
Dvořák tel que je l'ai connu, par J. Kovařík - article 6 : le choix de Spillville
Dvořák tel que je l'ai connu, par Jeannette Thurber (1919)
Huneker parle de Dvořák (Steeplejack, 1920)
Dvořák tel que je l'ai connu, par J. Kovařík - article 1 : Spillville, Symphonie du Nouveau Monde
Dvořák tel que je l'ai connu, par J. Kovařík - article 2 : Spillville, Quatuor et Quintette dits "Américains"
Dvořák tel que je l'ai connu, par J. Kovařík - article 6 : le choix de Spillville
Dvořák tel que je l'ai connu, par Jeannette Thurber (1919)
Huneker parle de Dvořák (Steeplejack, 1920)
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