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5 janvier 2017

Prague 1913, état de la musique tchèque

Prague 1913, état de la musique tchèque

A priori, que peut contenir une lettre sinon des propos personnels ? Une lettre de Prague que la revue du SIM publie dans sa livraison du 15 avril 1913 fait exception à cette règle. Signée par Jan Loewenbach, elle dresse à grands traits la situation musicale qui prévalait dans les pays tchèques et que la grande majorité des acteurs ressentait objective. Centrée principalement sur la vie musicale pragoise et sans doute pour qu’elle soit plus «lisible», l’auteur n’écrivait pas en tchèque les noms de certains compositeurs et de quelques institutions, mais dans une sorte de phonétique ou l’on comprenait immédiatement, par exemple que le patronyme Dvorjak correspondait en fait à Dvořák.

A la lecture de cette lettre, on saisit tout de suite que les pays tchèques possédaient trois grands compositeurs, Smetana, Dvorjak (Dvořák) et Fibich. Cette courte liste était répétée deux fois de façon à ce que le lecteur l’imprime dans sa mémoire. Six compositeurs et/ou interprètes sont mis en lumière, Karl Kovarjovitz (Kovařovic), Jaroslav Krijtschka (Kricka), Joseph Souk (Suk), Zemanek, Otakar Ostretschil (Ostrčil) et Vítězslav Novák. Ce dernier marqué comme chef de l’école tchèque après la disparition des trois grands maîtres cités précédemment. Un autre compositeur (J.B. Foerster) est cité sous le vocable «tchèque viennois» signifiant par là que jusqu’à 1913, sa carrière s’effectua surtout à Vienne. D’autres personnalités musicales, d’autres organisations sont désignées dans cet Olympe musical, même si l’on n’appréhende pas précisément le parti que défendait Zdeněk Nejedlý. L’un des grands mérites de cet écrit consiste à faire découvrir aux lecteurs français l’existence et le rôle de trois institutions capitales dans les pays tchèques dont le Théâtre National de Prague, maison d’opéra indispensable à tout compositeur tchèque pour assurer à son œuvre une reconnaissance nationale. Le cas Jenůfa s’avèra absolument révélateur de cet état de fait. Si le passage par le Théâtre National de Prague n’était pas suffisant, il était absolument nécessaire pour tenter d'obtenir une certaine faveur du public et du monde musical.

La première phrase de cette lettre ignore d’office les compositeurs de l’âge baroque, époque pendant laquelle les pays tchèques étaient déjà sous la domination autrichienne. Cette réserve faite, le tableau brossé dans cette lettre de Prague est quasiment complet. Le cas de Prague, la «capitale» des pays tchèques étant examiné, il reste à jeter un coup d’œil sur la province. On y découvre un chef à Pilsen (la ville de Plzeň en tchèque) qui jouera un rôle majeur dans les années suivantes, Vaclav Talich. Dans la Moravie plus lointaine, à Brunn, dans cette capitale régionale, trois noms émergent, Reissig, Yanatchek et Kountz. On a reconnu dans les deux derniers noms ceux de Janáček et de Jan Kunc, son élève à l’Ecole d’Orgue, compositeur et futur directeur du Conservatoire de Brno établi sur les bases de l’Ecole d’Orgue de Janáček. Quant à Reissig, le rédacteur parle de Rudolf Reissig, violoniste et chef d’orchestre, ami de Novák qu’il s’emploiera à servir à Brno. Cette simple énumération de trois noms et l’ordre dans lequel ils sont donnés révélait ce que l’on ressentait à Prague en 1913 quand on jetait un regard vers Brno. Janáček était perçu seulement comme un compositeur provincial, essentiellement pédagogue  ; à Prague, on ne savait pratiquement rien de sa musique et les écrits de l’homme qui y parvenaient avaient le don d’irriter plutôt par leur singularité que par la valeur de leur contenu que l’on ne concevait pas. Comment un modeste enseignant, plus tourné vers le folklore que la composition, aurait-il pu se hausser à la hauteur des musiciens savants pragois qui avaient suivi de longues et sérieuses études musicales ? Ces derniers ne pouvaient que donner une réponse négative à cette question. De plus, comme on n’arrivait pas à déchiffrer ses théories, on les tenait pour négligeables. Trois ans plus tard, lorsque Jenůfa aura triomphé à Prague, la considération aura commencé à se modifier et Jan Loewenbach lui-même aura appris à mieux connaître la musique de Janáček et à l’apprécier à sa juste valeur.

Pour que le lecteur se retrouve dans la graphie utilisée par Jan Lœwenbach et la graphie tchèque, j'ai fait suivre sur chaque ligne les deux formes.


Umieletzka Beseda : Umělecká beseda
Dvorjak : Dvořák
Kovarjovitz : Kovařovic
Krijtschka : Kricka
Souk : Suk
Ostretschil : Ostrčil
Pilsen : Plzeň
Brunn : Brno
Yanatchek : Janáček
Kountz : Kunc



Les deux villes Plzeň et Brno apparaissent dans la lettre sous leur dénomination autrichienne. En 1918, lors de l'indépendance de la Tchécoslovaquie, elles retrouvèrent leur nom tchèque.


Et voici maintenant le texte intégral de cette lettre telle que la revue musicale de la Société Internationale de Musique l’a intégrée dans son numéro d’avril 1913.

Couverture de la Revue Musicale
de la Société Internationale de Musique

Sommaire de ce numéro
Lettre de Prague

Il n’y a guère plus de soixante ans, qu’une musique tchèque nationale existe en Bohême. C’est vers 1860 que les Tchèques prirent conscience de leur nationalité et se libérèrent, en toutes choses, des influences germaniques. De ce temps datent les trois grandes institutions qui forment encore les assises de notre musique à Prague : le Théâtre National de Prague - l’Association chorale «Hlahol» - et l’Union artistique Umieletzka Beseda. (1)

Le Théâtre National est encore aujourd’hui l’organe essentiel de notre musique. Nos plus éminents compositeurs, Smetana, Dvorjak, Fibich ont non seulement fait exécuter leurs œuvres sur cette scène, mais ont eux-mêmes joué leur rôle dans son organisme. Il peut actuellement rivaliser avec les meilleurs théâtres d’Autriche et d’Allemagne. Son chef d’orchestre Karl Kovarjovitz (2), esprit éclairé, est aussi attentif à jouer Smetana que Strauss ou Wagner, à représenter Rimski-Korsakoff ou Moussorgski que Charpentier ou Massenet. Il n’est pas seulement exécutant distingué, mais aussi compositeur d’opéras très populaires (3).

Le Théâtre National est la seule de ces institutions musicales qui ait conservé toute son importance. Les deux autres grandes Sociétés, créées dans un même moment d’enthousiasme patriotique, ont peu à peu vu leur rôle se réduire. Le Hlahol, dirigé par Jaroslav Krijtschka (4), est devenu une Société de grandes auditions, où Bach voisine avec Novak et César Franck. L’ Umieletzka Beseda se voue aujourd’hui principalement à propager la musique moderne des jeunes talents et à éditer des œuvres musicales importantes.

La meilleure musique de chambre de Prague nous est donnée par les huit concerts de la «Société de musique de chambre». Le principal organe de cette société est le Quatuor Tchèque, dont le second violon Joseph Souk (5), un compositeur très sensitif et profond, élève de Dvorjak, et auteur de «Praga», de «Asrael» etc. a de grandes affinités avec les modernes Impressionnistes français, mais conservant ses éléments slaves caractéristiques. Quand on prononce le nom de Souk, on est sûr d’entendre aussi celui de Vitezslav Novak, le chef avoué de notre école la plus nouvelle, personnalité marquante, compositeur de grands ouvrages symphoniques, tels que «La Tempête» et d’un cycle de pièces de piano réunies sous le nom de «Pan». Novak a succédé à son maître Dvorjak, au Conservatoire de Prague, institution fort bien organisée, sous la direction sévère de Henri Kaan d’Albest.

Depuis dix ans il y a à Prague une Philharmonie, donnant vingt concerts dominicaux par saison. Le Dr Zemanek en est le chef vigilant. Ses programmes montrent une attention égale à la musique classique et à la moderne. Depuis peu un groupe de dilettantes s’est réuni sous le baton d’Otakar Ostretschil (6), compositeur talentueux pour se vouer à la musique moderne, surtout à celle de Mahler et du compositeur tchèque viennois, Joseph B. Foerster.

A tout cela s’ajoute naturellement la foule immense des virtuoses de tous les genres qui foisonnent à Prague. Puis encore les théâtres de musique légère, tel celui de Vinohrady (7) où sévit l’opérette viennoise ; ou même le Deutsches Théater (8) dont Alexandre de Zemllinski a élevé récemment le niveau jusqu’à pouvoir donner «Ariane à Naxos».

Signalons encore «l’Association Chorale» des Instituteurs de Prague si admirablement disciplinée par le Prof. Spilka, et dont Paris vient d’acclamer il y a quelques mois les impeccables exécutions. Et ajoutons que la Bohème compte cinq périodiques ou revues de musique, dont la plus ancienne est le Dalibor (9), qui soutint jadis Smetana, tandis que le plus important est «l’Hudebni Revue», organe de l’ Umieletzka Beseda, et du groupe avancé de la musique tchèque. A côté d’elles se place le «Smetana», défenseur d’un parti dont Zdenek Nejedly (10), le Professeur de l’Université, est aujourd’hui le chef.

Hors de Prague, les villes tchèques où la musique a une certaine importance sont : Pilsen, avec son théâtre dirigé par Vaclav Talich - et (en Moravie) Brunn (11), où Reissig (12), Yanatchek et Kountz (13) font de bonne besogne. C’est d’ailleurs de Moravie que nous vint cette chorale d’Instituteurs (14) du Prof Vach, dont les exécutions modernes et précises furent pour nous tous une leçon.

La Bohème peut passer pour une sorte de réserve musicale de l’Europe. Nombreux sont les artistes tchèques répandus dans le monde entier de la musique. Quant à nos compositeurs, Smetana, Dvorjak et Fibich, ce ne sont encore que nos classiques ; ils ont tracé la voie à une génération qui est en train de grandir. J’aurai prochainement l’occasion de faire connaître les œuvres et les tendances de cette génération.

Jan Lœwenbach (15)

Revue SIM, n° 4, du 15 avril 1913 (pages 64-65)

Introduction et notes de Joseph Colomb - novembre 2016

Notes :


1. Umělecká beseda, Maison d’édition musicale pragoise.

2. Très curieusement le chef d’orchestre du Théâtre National de Prague Kovařovic (1862 - 1920) se trouve affublé de son prénom en langue allemande Karl au lieu de la langue tchèque Karel. Rappelons que Kovařovic, semblable à la plupart des compositeurs, interprètes et musicologues pragois, méconnut pendant longtemps la production musicale de Janáček, par conséquent ses mérites, plus particulièrement ceux de son opéra Jenůfa.

3. Opéras de Kovařovic représentés au Théâtre National de Prague : Ženichové, (Les fiancés), Psohlavci (Têtes de chiens) en 1898, Na Starém bělidle (A la vieille blanchisserie ou Au vieux lavoir) 1901. Psohlavci  connut 126 représentations entre 1900 et 1920 à Prague ; c’est dire le triomphe que cet opéra remporta. Il n’existe actuellement qu’un seul enregistrement de Psohlavci datant de 1961. Succès hier. Oubli aujourd’hui. Il semble que la dernière fois qu’on vit un de ses opéras sur la scène du Théâtre National de Prague remonte à 1946. En fait, à notre époque, en dehors de son pays, le nom de Kovařovic n’est plus connu qu’à travers l’affaire Jenůfa.

4. Jaroslav Kricka (1882-1969), compositeur, chef de chœur, professeur au Conservatoire de Prague dont il deviendra le Directeur en 1942.

5. Josef Suk (1874 - 1935), compositeur et membre du Quatuor Tchèque. Son petit-fils Josef Suk (1929 - 2011) fut également un grand violoniste.

6. Otakar Ostrčil (1879 - 1935) , chef d’orchestre et compositeur. Bien qu’ami de Nejedlý, il sut garder une certaine indépendance vis-à-vis de lui. Il dirigea la plupart des opéras de Janáček, les premières tchèques de Pelléas et Mélisande et de Wozzeck.

7. Le Théâtre Vinohrady se situe dans un quartier de Prague. Ouvert en 1907, il se spécialisa plutôt dans le répertoire de l’opérette. Le compositeur Ludvík Čelanský dirigea un certain nombres de pièces pendant les deux premières années d’existence du théâtre.

8. Le Deutsches Theater existait depuis longtemps à Prague, fréquenté par les habitants de souche germanique. Gustav Mahler y dirigea en 1885 et 1886. Zemlinsky en prit la direction en 1911. En octobre 1926 et en janvier 1935, Jenůfa sera donné au Théâtre sous la direction respective de Zemlinsky et de George Szell. En janvier 1928, ce sera au tour de Kát’a Kabanová, sous la baguette de Wilhelm Steinberg.

9. Janáček publiera plusieurs textes (feuilletons) dans cette revue alors qu’il n’enverra aucun écrit à Hudebni Revue.

10. Nejedlý a d’ores et déjà acquis une renommée et un poids assez considérable dans le milieu musical. S’appuyant sur la figure tutélaire de Smetana, il décernera bons points à Fibich, Foerster et Ostrčil et combattra sans ménagement Dvořák et Janáček.

11. Brunn, nom allemand de Brno où vivait encore une forte minorité de langue allemande. En 1913, la Moravie, les pays tchèques faisaient toujours partie de l’Empire austro-hongrois.

12. Rudolf Reissig (1874 - 1939), violoniste et chef d’orchestre. Il arriva à Brno en 1896 où il enseigna à la Beseda brnĕnská. De 1904 à 1909, il enseigna également à l’Ecole d’Orgue où Janáček lui confia la classe de violon.

13. Jan Kunc (1883 - 1976), élève de Janáček à l’Ecole d’Orgue, compositeur, appuya son maître auquel il consacra une première étude en 1991 dans la revue Hudebni Revue. En France, un compositeur porte le même nom, le Toulousain Aymé Kunc (1877 - 1958). 

14. L’auteur fait allusion à la Société chorale des instituteurs moraves créé par Ferdinand Vach en 1903. Cette chorale viendra à Paris en avril 1908, apportant pour la première fois en France trois chœurs de Janáček.

15. Jan Lœwenbach (1880 - 1972), musicographe, avocat attaché à Umělecká beseda, spécialisé dans les droits d’auteurs. Il entretint des relations cordiales avec Janáček dont il appréciait la musique. Exilé à New-York dès 1941, après un bref retour dans son pays, il continua son travail de musicographie aux USA où il décéda. En janvier 1925, il hébergea Bela Bartók. Au cours du concert qu’il donna à Prague, Bartók  rencontra Janáček  qui l’invita à Brno. Sur une photo prise à Venise en août 1925, on le voit à droite, à côté de plusieurs musiciens tchèques dont Janáček et Václav Štěpán.

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