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27 décembre 2016

Čelanský, un chef tchèque en France

Ludvík Vítězslav Čelanský, un chef tchèque en France

A travers ce  titre, il n’est pas question de la présence d’un chef tchèque pour une tournée de courte durée dans notre pays. Il s’agit de bien autre chose qui illustre d’une manière un peu particulière l'état des relations franco-tchèque au début du XXème siècle. De 1909  à 1912, Louis Victor Čelanský (on francisait ses prénoms) occupa la place de chef permanent d’un orchestre qui s’installa au Théâtre Apollo à Paris.

Il n’importa pas les ouvrages représentatifs du génie tchèque, sauf exception, mais consacra son temps, comme le souhaitait le fondateur du théâtre, Alphonse Franck, à diriger des opérettes dont la plupart était marquée du sceau viennois. C’est ainsi que La Veuve joyeuse de Franz Lehar occupa la scène durant plusieurs mois totalisant plus de 650 représentations à la fin de l’année 1911. Dès le mois d’avril 1909, sans doute attiré par les annonces alléchantes de la presse parisienne, Franz Lehar effectua le voyage dans la capitale de la France pour assister aux dernières répétitions de son opérette avant la première qui eut lieu fin avril 1909. «Il a manifesté à M. Alphonse Franck toute sa satisfaction quant à la brillante distribution de sa pièce […] et a tenu à adresser des félicitations toutes spéciales à l’orchestre placé sous la direction de M. Celansky (1)»

Qui était Čelanský ? Né en Autriche en 1870, après des études au Conservatoire de musique de Prague, il entreprit une double carrière de compositeur et de chef d’orchestre. Il fut  directeur d’orchestre symphonique et d’opéra successivement à Plzeň, Zagreb, Lemberg (2), Kiev, Varsovie et Prague où, après avoir contribué à fonder l’Orchestre Philharmonique tchèque,  il conduisit l’orchestre de l’opéra de Vinohrady ouvert en 1907. En tant que compositeur, il écrivit un opéra, Kamilla, dont le sujet toucha un temps Leoš Janáček (3).

A Paris, comment reçut-on le chef  Čelanský  ? A propos de l’opérette de Leo Fall La Divorcée, à la fin d’un très long article de Robert Brussel (4), le chroniqueur écrivait «L’orchestre est conduit d’une manière supérieure par M. Celansky (5)»

Le domaine de la musique légère n’était pas réservée qu’aux viennoiseries, si gracieuses fussent-elles. Le Théâtre Apollo programma les opérettes françaises Hans le Joueur de flûte de Louis Ganne, Les Transatlantiques de Claude Terrasse et Les Petites Etoiles d’Henri Hirchmann dont la musique «ne manque ni de charme, ni de gaieté, ni d’entrain» écrivait Robert Brussel qui relevait en désignant l’orchestre «la valeur de son chef éminent, M. Celansky (6)». Deux jours plus tard, le chroniqueur reprenait la plume pour signaler, toujours à propos de ces Petites Etoiles «l’orchestre obéit au geste sûr et plein d’accent de M. Celansky (7)». A propos d’une autre opérette de Franz Lehar, Le Comte de Luxembourg, le même chroniqueur décernait des éloges au chef d’orchestre «L’orchestre extrêmement soigné d’écriture plein de raffinement dans ses «dessous» sonne d’une manière charmante. M. Celansky en fait d’ailleurs ressortir à miracle les mérites (8)». Quelques mois auparavant, le chef dirigeait Madame Favart d’Offenbach méritant le qualificatif d’ «excellent chef d’orchestre (9)» que lui décernait un rédacteur anonyme du Journal amusant.

Tandis que Joseph Périer évoquait sa «baguette légère et subtile (10)», Edmond Panis de Mazory dressait un portrait plus fouillé de Čelanský. «Le maître est debout, nerveusement il se redresse et sous l’énergie de sa baguette, les cuivres attaquent avec une sûreté impeccable, et c’est le déchaînement de tous les accords  plaqués harmonieusement […] Le geste est sec, mais sobre. Et voici qu’arrive la mélodieuse valse viennoise, dont les soupirs montent contenus, comme s’ils sortaient de la poitrine du maître. On sent que c’est toute son âme qui passe par ses doigts ; puis, sa tête courbée comme pour aspirer par la pensée les sons harmonieux sous la douceur captivante de ces valses adorables, il rêve et de son geste apaisant, il endort son orchestre (11)».

Photo parue dans Comoedia illustré du 15 mai 1911

Alphonse Franck et Čelanský souhaitèrent, en plus des opérettes viennoises et françaises (12), ajouter leur nom aux sociétés de concert qui offraient épisodiquement ou régulièrement des saisons de concerts symphoniques ou de musique de chambre. En 2011, ils créèrent les Concerts Franck-Celansky pour lesquels ils envisagèrent une série de huit concerts annuels. La presse ne se fit l’écho que du premier qui reçut l’approbation de la critique musicale, mais le public répondit-il en nombre suffisant pour assurer la pérennité de ces concerts ? Il est permis d’en douter. Cependant un de ces concerts mérite un examen attentif de son contenu. Il alliait des ouvrages français, les ouvertures de Patrie de Bizet et du Carnaval romain de Berlioz à des œuvres venues de Hongrie, de Norvège, de Russie et des pays tchèques, la Rapsodie n° 2 de Liszt, la première suite de Peer Gynt de Grieg, la Symphonie pathétique de Tchaïkovsky et La Vltava de Smetana. Le poème symphonique saluant le fleuve emblématique des Tchèques avait déjà été joué (13) en France, mais il n’égalait pas le nombre d’interprétations - bien timide malgré tout - de l’ouverture de La Fiancée vendue. Smetana n’était un peu connu que par un nombre restreint de mélomanes français, malgré la parution en 1907 du livre que l’esthète suisse William Ritter lui avait dédié dans la collection Maîtres de la musique aux éditions Alcan en 1907. Si Čelanský avait inscrit cette pièce au programme de ce concert, c’est qu’il pensait que cet ouvrage brillant représentait bien la musique des pays tchèques et qu’il serait bien reçu par les auditeurs. Cette pièce resta longtemps une porte d’entrée permettant de dévoiler très partiellement la richesse de la musique tchèque. Le nom de Smetana inscrit au côté de ceux de Liszt et de Grieg qui bénéficiaient alors d’une solide renommée dans l’Hexagone, c’était une sorte de reconnaissance de la valeur du compositeur tchèque.

L’hebdomadaire Le Ménestrel rendit compte de ce concert. «Le chef d’orchestre, M. Louis-Victor Celansky possède un tempérament d’une séduisante originalité ; sa fantaisie capricieuse va de la fougue la plus passionnée jusqu’à une indolence aimable, parfois d’un charme extrême». Le rédacteur continuait à détailler les qualités du chef d’orchestre «il aime les nuances et les rend avec une prédilection minutieuse ; il recherche les contrastes et excelle à les faire ressortir». Pourtant il pointait quelques défauts dans sa battue «un peu de mièvrerie et une tendance à l’affectation». Le chroniqueur s’étendait moins sur les œuvres entendues, se contentant  pour La Vltava de la qualifier de «poème symphonique où Smetana a chanté avec une émouvante conviction la beauté pittoresque de son pays (14)». Il en aurait fallu des écrits plus fournis pour convaincre les lecteurs (et éventuels auditeurs) de la valeur de ce compositeur, créateur de l’école musicale tchèque, comme on se plaisait à le penser à l’époque.

Malgré le pont d’or que Alphonse Franck lui offrit tout au long de son séjour parisien, Čelanský revint à Prague à l’été 1912, tout heureux de retrouver son pays et de pouvoir diriger de temps à autre l’Orchestre Philharmonique tchèque.

Čelanský s’inscrivit pendant trois années dans la liste des musiciens, artistes, intellectuels qui établirent des liens entre culture tchèque et culture française. Lorsque sa mort survint en Tchécoslovaquie en 1931, le quotidien Comoedia n’oublia pas qu’il avait passé plusieurs années à Paris à la tête de l’orchestre du Théâtre Apollo et publia un article nécrologique tout à sa gloire. A cette place parisienne, il ne privilégia pourtant pas la musique de son pays. Il est vrai que ce n’était pas le répertoire d’opérettes qui pouvait révéler les caractéristiques et l’originalité de la musique tchèque.

Joseph Colomb - novembre 2016


Il y a plus de 10 ans, Eric Baude avait déjà attiré l'attention des lecteurs sur Čelanský, le chef d'orchestre dont il traça la carrière (suivre le lien) et mentionné son séjour en France à travers un article du Courrier musical (suivre cet autre lien).

Notes : 


1. Le Journal, 2 avril 1909.


2. Lemberg a retrouvé actuellement son nom ukrainien de Lviv. La ville connut une histoire mouvementée passant  de la Pologne à l’Autriche (de 1772 à 1918) pour ensuite redevenir polonaise et enfin ukrainienne. En Europe centrale, il n’est pas rare qu’une ville change de nom suivant les nouveaux maîtres du pays dans lequel elle se trouvait. Ainsi la ville de Bratislava, maintenant capitale de la Slovaquie,  fut dénommée Pozsony lorsque les Hongrois l’inclurent dans leur royaume  et Pressburg du temps de la domination autrichienne.


3. En 1903, Janáček rencontra la vraie Kamila (Urválková), dans la petite ville thermale de Luhačovice. Cette Kamila avait été dépeinte, plutôt de manière désagréable, dans l’opéra Kamilla de Čelanský, avec qui elle avait partagé un moment de sa vie. A la suite de cette rencontre, à son tour Janáček composa un opéra inspiré par cette jeune femme, Osud (Le Destin). 


4. Robert Brussel (1874 - 1940). Musicologue et critique musical, il tint la rubrique musicale au Figaro dès 1905. Il se lia d’amitié avec Debussy et Paul Dukas. L’ouverture d’esprit envers la musique de son temps qu’il exprimait à travers ses articles le faisait respecter par une bonne partie des acteurs du monde musical.  Soutien des Ballets russes, en 1922 il devint directeur de l’Association Française d’Action Artistique jusqu’en 1938. Il occupa une place centrale dans la vie musicale. Il est assez étonnant dans les années 1910 de le voir spectateur assidu des opérettes et s’épancher longuement sur leurs mérites dans les colonnes de son journal alors que plus tard il sut discerner les différents changements qui affectèrent l'évolution du monde musical contemporain. 


5. Le Figaro du 19 février 1911.


6. Le Figaro du 22 décembre 1911.


7. Comoedia illustré,  15 mai 1911.


8. Le Figaro du 13 mars 1912.


9. Le Journal amusant, 28 octobre 1911.


10. La Revue illustrée du 10 janvier 1912.


11. Le Figaro, 24 décembre 1911.


12. Čelanský dirigea aussi une opérette italienne de Leoncavallo, Malbrouck s’en va-t-en guerre !

13. Le 24 mars 1901, au théâtre du Châtelet, Oskar Nedbal qui conduisait l’orchestre Colonne plaça La Vltava dans son programme.


14. Le Ménestrel, 6 mai 1911, article d’Amédée Boutarel.

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