Un récital de piano. Quoi de plus courant ? Oui, mais celui-ci ne se déroula pas dans une salle de concert. Pour une séance privée, un réparateur de piano de la banlieue lyonnaise, avait invité une interprète dans une salle de son atelier où des pianos avaient été rangés sur les côtés pour installer un certain nombre de chaises. Sur une estrade trônait un piano à queue. Quelle musicienne s’installerait devant ce piano ? Et pour jouer quelles œuvres ?
Une jeune pianiste, Sarah Lavaud, monta sur la scène. Elle ne posa pas immédiatement ses doigts sur le clavier, mais prit la parole pour présenter l’enchaînement des œuvres. Des pièces de Janáček, Schœnberg, Debussy, Hersant, Schumann, Granados. Jusque là, rien de vraiment exceptionnel. L’extraordinaire tint dans la juxtaposition de plusieurs extraits du cycle Sur un sentier recouvert avec des pièces des autres compositeurs pour établir une ou des résonances entre elles, des correspondances, une sorte de jeu de miroirs. Des langages musicaux éloignés, à des époques distinctes, dans des contextes sociaux, économiques, politiques, culturels différents. Janáček éclairait Debussy (1) qui en retour jetait un coup de projecteur sur une autre pièce de Janáček. L’une des Six petites pièces (2) opus 19 de Schœnberg dévoilait une sorte de cousinage lointain non pas sur le plan esthétique avec En pleurs à laquelle elle succédait, mais par de mêmes ruptures intervenant dans le déroulement de son morceau.
Et Sarah Lavaud d’exposer pourquoi et comment elle avait choisi ces compositeurs et ces œuvres. Après ces explications pleines de clarté et de franchise, la pianiste se mit à jouer. Tout d’abord En pleurs* et La parole manque* (séparés par la pièce de Schœnberg) avec des notes chargées de sens musical, d’un poids émotionnel intense, avec des instants de tendresse aussitôt suivis sans transition de brusque violence, de notes qui surgissaient d’un coup, de courts motifs qui s’opposaient. Le parcours musical se poursuivit avec les Bruyères du livre II des Préludes de Debussy au trait précis, net. Rien n’évoquait un impressionnisme évanescent, flou, perdu dans des brumes légères ou épaisses. Les notes résonnaient clairement et prenaient tout leur relief. L’impétuosité reprit avec Une feuille emportée*, tempérée par des accents nostalgiques. Changement temporel avec Le Héron extrait d’Ephémères (3) de Philippe Hersant dont le cours ne s’écoulait pas sans fracture. Bonne nuit* termina cette première partie. A l’énoncé du titre, on aurait pu penser à un retour au calme et à la mélodie qui se développe tranquillement. Avec Janáček on est souvent avec des surprises, d’autant plus que Sarah Lavaud excella à donner du relief, à ne jamais tomber dans la mièvrerie ou dans une recherche de la séduction sonore plutôt gratuite dans laquelle se complaisent trop souvent des interprètes lorsqu’ils rendent la nostalgie qui émane d’une partition. Là encore, la pianiste privilégia la clarté, la netteté au détriment d’un son flou, certes joli à entendre, et pourtant éloigné d’une expression inquiète qu’avait consignée le compositeur sur sa partition. Et toujours avec le poids des silences et d’une note finale qui résonnait laissant l’angoisse s’installer.
Sarah Lavaud explicita son choix de programmation. La mise en perspective de Janáček avec Schœnberg, Debussy et Hersant démontra de manière encore plus éclatante, s’il en était besoin, la modernité du langage du compositeur morave. Ces pièces dataient pourtant de la première décennie du XXe siècle, bien avant les dix années glorieuses, les dernières années de sa vie au cours desquelles les chefs-d’œuvre opératiques se succédèrent et côtoyèrent Le Journal d’un disparu, les deux quatuors, la Sinfonietta, la Messe glagolitique, Řikadlá et bien d’autres ouvrages d’une expressivité et d’une modernité toute aussi fortes que ces derniers. Dès l’époque de ces pièces pour piano, contemporaines pour certaines de l’écriture de Jenůfa, Janáček avait acquis son langage propre ne se rattachant à aucune tradition musicale.
Le récital se poursuivit avec les Scènes d’enfants de Schumann tour à tour vives, nostalgiques, fiévreuses, dynamiques, tendres, joueuses.
Enfin, la pianiste proposa une nouvelle confrontation entre les deux pièces introductive et conclusive du cycle Dans les brumes de Janáček et deux Danses espagnoles de Granados, Oriental et Andaluza, antérieures d’une quinzaine d’années à l’œuvre de Janáček. Deux langages complètement différents. Et pourtant, chacun ayant puisé dans la musique populaire de leur pays respectif, quelques tournures, quelques timbres pouvaient se répondre comme le suggérait la pianiste.
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| Sarah Lavaud - Photo Balázs Böröcz/Pilvax Studio |
Bien que peu sonores, puisque l’assistance ne comptait guère plus d’une quarantaine d’auditeurs, les applaudissements insistants et plus que mérités, rappelèrent Sarah Lavaud qui joua la première pièce de la Sonate I.X.1905 de Janáček, d’une expressivité intense et la Rêverie des Scènes d’enfants.
Il faut souligner que la pianiste ne manifesta jamais une virtuosité gratuite et un peu vaine, comme il arrive parfois dans certains récitals donnés par des solistes. Il n’empêche, elle sut faire jaillir des fulgurances, des feux d’artifice digitaux, sans que ces gestes ne tombent dans une expression vide de sens ou arbitraire. Bien au contraire, ils confortaient l’énergie de son interprétation.
Par sa diversité, par ses oppositions fructueuses, par ses assemblages soignés, ce récital approchait les mélanges littéraires que des personnes composaient en hommage à un auteur à qui ils redevaient une part de leur réussite.
Ce n’était pas la première fois - et ce ne sera pas la dernière fois - que Sarah Lavaud bâtissait un programme autour de la personnalité de Janáček et de sa traduction en musique et de la mise en regard avec d’autres compositeurs (4). Elle envisage un nouveau projet donnant la parole au compositeur lui-même à travers ses écrits que Daniela Langer a su traduire si précisément et si fidèlement dans la langue française. De nouveau, on sera loin du classique récital. Raison de plus pour souhaiter qu’un public nombreux vienne écouter Sarah Lavaud et que des organisateurs de concert se saisissent de cette opportunité pour programmer la pianiste dans leurs saisons musicales. Assez rares sont les musiciens à proposer une telle conception de concert. Il y aura bientôt une centaine d’années que Blanche Selva a tenté d’imposer une telle rénovation du concert (5), que Jane Mortier à travers le Groupe d’Etudes Philosophiques et Scientifiques de la Sorbonne a risqué pareille entreprise. Beaucoup plus près du temps présent, François-René Duchable ne s’est-il pas ingénié avec le comédien Alain Carré à allier poésie et musique ? Sarah Lavaud s’inscrit dans cette belle lignée, bien qu'encore insuffisamment usitée.
Rappelons que Sarah Lavaud a enregistré l’essentiel du corpus pianistique de Janáček sur un disque Hortus paru au printemps 2014 dont j’ai signalé l’importance capitale dans ces colonnes.
Joseph Colomb - janvier 2017
Notes :
* Extraits du cycle Sur un chemin recouvert de Janáček, successivement pièce n° 9, n° 6, n° 2, n° 7. Ce cycle comprend quinze pièces divisées en deux cahiers. Le premier cahier dispose de dix pièces composées entre 1901 et 1908 auxquelles Janáček a donné un titre. Le deuxième cahier est réduit à cinq pièces écrites un peu plus tard jusqu’à 1911.
1. Rappelons qu’à l’époque où Janáček composait les dernières pièces du premier livre du Sentier recouvert, il ne connaissait pas encore la musique pour piano de Debussy.
2. Ces Six petites pièces pour piano datent de 1911.
3. Le cycle Ephémères est constitué de 24 pièces composées de 1999 à 2003.
4. Jamais Sarah Lavaud ne se complaît dans la même liste d’œuvres à comparer ou à opposer aux pièces de Janáček. Elle recherche sans arrêt de nouvelles correspondances d’époques différentes, des éclairages venant de personnalités que, à première vue, rien ne les rapproche du créateur de Jenůfa. C’est dire le renouvellement constant qu’elle apporte à ses recherches.
5. Blanche Selva nomma «essai de rénovation du concert» un programme de musique tchèque qu’elle donna le 7 octobre 1919 intercalant entre les morceaux des commentaires oraux. Elle ajouta quelques chants populaires slovaques interprétés par Pavla Osuský-Vachková, de l’Opéra de Prague. La cantatrice venait d’épouser Štefan Osuský, qui sera nommé ambassadeur tchécoslovaque en France en 1921.

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