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5 juillet 2016

Relations croisées, Janáček et un journal de Brno

Relations croisées entre Janáček et un journal de Brno.

Quel intérêt aurait-on de se pencher sur un organe de presse généraliste dont un compositeur ferait une lecture fréquente ? En quoi cela induirait-il une évolution de sa production musicale ? En déduirait-on obligatoirement que se situe là un des fondements de son inspiration ? Pour la très grande majorité des compositeurs les réponses seraient négatives. Et pour Janáček ?

Depuis que ses principaux opéras occupent chaque année une place sur les affiches de la saisons de la plupart des maisons d’opéras françaises, depuis que ses quatuors appartiennent au répertoire d’un grand nombre des ensembles à cordes de l’Hexagone, sans compter les pianistes de plus en plus nombreux qui s’approprient ses œuvres, la musique de Janáček devient assez familière à nos oreilles et à notre cœur. Pour autant, notre perception de l’homme reste très partielle, voire plutôt fausse. Ce Morave est plutôt ressenti comme un homme distant, secret, peu liant, au caractère explosif. On ne lui compte que peu d’amis, semble-t-il. Ces quelques traits de caractères détiennent une part de la vérité de l’homme. En fait, on oublie d’autres aspects et d’autres singularités de sa personnalité. Solitaire, il l’était dans son acte créateur comme beaucoup de ses semblables. Cependant, il joua un rôle public, tout au long de sa vie. Chef de chœur de la société Svatopluk dans un premier temps, ensuite du chœur de la Beseda brněnská, directeur pendant une quarantaine d’années de l’Ecole d’orgue de Brno, membre et parfois président d’un certain nombre de cercles, le Club des amis de l’art, le Cercle russe, le comité morave de musique populaire, entre autres, il œuvra sur le plan social et culturel à Brno. Solitaire donc, mais solidaire aussi.

dernier numéro de la revue Hudební listy - 1888
Animateur de la vie culturelle dans sa ville, Janáček ne resta donc pas en marge des mouvements sociaux (1) et culturels de la capitale de la Moravie y compris sur le plan politique au sens large. Après avoir créé son propre journal en 1884 Hudební listy (Feuilles musicales), lorsque quatre ans plus tard ce dernier cessa sa parution, il rejoignit périodiquement d’autres rédactions, Moravská orlice (L’aigle morave),  Moravské listy (Feuilles moraves). En 1893, un nouveau journal Lidové noviny (Journal populaire) apparut dans les kiosques de Brno, élargissant le concept du précédent, Moravské listy. A la tête de cette gazette se trouvait alors Adolf Stránsky, une connaissance du compositeur. Janáček se rapprocha de cet organe presque immédiatement offrant aux lecteurs de ce quotidien quelques-uns de ses récits que nous connaissons sous le terme générique de Feuilletons (2).

La collaboration entre le compositeur et le quotidien lui offrit d’autres débouchés. Dans certains de ses feuilletons, et pas seulement ceux qui touchaient directement la musique, il lui arrivait de parsemer quelques portées au milieu de son texte. A trois reprises, dans les années 1911 et 1912, il fit cadeau au supplément littéraire de sa gazette préférée d’une de ses compositions. Cela débuta le 30 septembre 1911 par la première pièce de la série II du cycle pianistique, Sur un sentier recouvert. Quelques semaines plus tard, juste avant Noël, le 23 décembre, son étrenne consista en un chant avec accompagnement de piano, Podme milá podme ! (On viendra, ma chèrie). Et ultime offrande aux lecteurs de Lidové noviny, une danse, Krajcpolka, la dernière des cinq qui composent Pét moravských tanců. Il est assez peu courant qu’un journal généraliste ouvre ses pages à des partitions, alors que des revues musicales (par exemple, en France, la bien nommée La Revue Musicale pendant l’entre-deux-guerres) le pratiquaient assez régulièrement. Raison de plus pour souligner l’ouverture culturelle d’un quotidien qui rendit aussi service à Janáček et amenait sa figure familière à tout un pan du lectorat.

Česká ulice - les bureaux de Lidové noviny se situent dans cette rue
Dès la parution de ce nouveau journal, Janáček en devint un lecteur sinon assidu, du moins régulier. Comme il avait ses entrées à la rédaction de ce quotidien, il lui fut facile de prendre contact avec un certain nombre des journalistes dont il obtint la collaboration pour quelques-uns de ses travaux. Ainsi Viktor Dyk (1877-1932) fut-il l’un des librettistes occasionnels qui s’attelèrent aux Excursions de M. Broucek dans la lune. La gestation de cet opéra s’avéra compliquée puisque Janáček eut recours à pas moins de sept auteurs pour venir à bout de cette histoire.

Au mois de mai 1916, les dimanche 14 et 21, dans Lidové noviny parut un poème écrit par «la plume d’un autodidacte» comme le présentait le quotidien. A ce moment-là, Janáček vivait les dernières heures des répétions de Jenůfa à Prague (la première intervint le 26 mai). Il avait d’autres préoccupations en tête. Les exemplaires de ce journal furent probablement bien rangés sur une étagère. Un an plus tard, Janáček se lança dans la composition d’une œuvre hybride et étrange, ni cycle de mélodies, ni opéra de chambre, mais un peu des deux. Ce Journal d’un disparu, le compositeur le garda secret de longs mois, enfoui dans son coffre d’où l’un de ses élèves, Břetislav Bakala, l’extirpa en 1920 et réussit à convaincre son auteur de le donner en première audition (3) le 18 avril 1921 à la salle Reduta, à Brno.

Stanislav Lolek et un de ses dessins de la renarde paru dans Lidové noviny
Sans doute, l’œuvre la plus connue qui lie le compositeur au journal est due au crayon du peintre Stanislav Lolek et à la plume de Rudolf Tešnohlídek. La Petite Renarde rusée parut en feuilleton (4) au cours des mois du printemps et été 1920 et s’étala du 7 avril au 23 juin dans les pages du quotidien. Marie Stejskalová, la femme de ménage du couple Janáček, lorsqu’elle découvrit les premières pages de cette histoire, la parcourait avant de transmettre le journal au compositeur qui ne se plongeait dans sa lecture que le soir. Or, un jour, elle ne put s’empêcher d’éclater de rire de façon prolongée tant et si bien que ce rire éveilla l’attention de Janáček. Marie Stejskalová lui expliqua pourquoi elle s’esclaffait ainsi (5). Quelque temps plus tard, le compositeur rencontra Tešnohlídek pour obtenir son autorisation avant de mettre en chantier son nouvel opéra. De ce feuilleton rempli d’humour et de poésie naquit un opéra inconcevable sous la plume d’un compositeur autre que Janáček. La connexion avec Lidové noviny ne s’arrêta pas à cette influence littéraire. Un graphiste qui travaillait pour le journal, Eduard Milén (1891-1976), avait déjà rencontré le compositeur au hasard de ses visites dans les locaux du quotidien. D’autre part, la notoriété de Janáček à Brno, renforcée par le succès de Jenůfa à Prague, avait impressionné le graphiste. En plus, Milén avait déjà croqué le portrait du compositeur pour Lidové noviny à plusieurs reprises. Pour la création à Brno de La Petite Renarde rusée le 6 novembre 1924, ce fut Eduard Milén à qui l’on confia le soin de dessiner les costumes des acteurs. Janáček se félicita de ses choix esthétiques qui correspondaient parfaitement à ses vues.

Il faut encore souligner la réussite du portrait très expressif du compositeur qu’Eduard Milén réalisa et qui parut dans Lidové noviny le lendemain du décès de Janáček le 13 août 1928 en accompagnement de l’hommage du jounaliste Gracian Černušák qui occupa toute la première page du quotidien.

Couverture du livre de Libuše Janáčková, Leoš Janáček a Lidové noviny
Adolf Veselý, autre journaliste de la rédaction, après avoir écrit un premier article consacré à la genèse de La Petite Renarde rusée contacta le compositeur lors de son soixante dixième anniversaire. Des manifestations eurent lieu pour le fêter, notamment à Hukvaldy. Veselý souhaitait rédiger une étude biographique sur Janáček. Dans un premier temps, il l’interrogea ; dans un second temps, il lui suggéra d’écrire lui-même son autobiographie. Après quelques hésitations, le compositeur s’exécuta. De ces relativement copieux écrits, Veselý en tira finalement un livre édité en 1924 à Prague, Leoš Janáček, Pohled do života a dila (Leoš Janáček, aperçu de la vie et de l’œuvre). Extrêmement précieux, ce volume relate sans l’intervention d’un tiers les souvenirs de Janáček, même si la précision chronologique ne correspond pas toujours exactement à la réalité (sa mémoire lui jouant parfois quelques tours pour des faits s’étant déroulés à trente ou quarante ans de distance).

Un autre interaction entre le journal et Janáček concerne l’écrivan Karel Čapek (1890 - 1938), collaborateur du journal à Prague, dont la pièce L’Affaire Makropoulos venait d’être créée. Čapek était en lien avec Janáček tout d’abord par l’intermédiaire de sa sœur Helena Čapková qui travaillait à Brno dans l’équipe de Lidové noviny. Le compositeur, qui avait assisté à une représentation théâtrale de la pièce à Prague, se saisit du texte pour composer son nouvel opéra. Une fois encore, Janáček réussit à bâtir un ouvrage lyrique dans lequel la musique régnait en maîtresse à partir d’une intrigue qu’à priori on ne voyait pas s’installer sur une scène d’opéra. L’Affaire Makropoulos prit naissance musicalement au Théâtre National de Brno le 18 décembre 1926.

Durant ces mois pendant lesquels Janáček composait son opéra sur les paroles de Čapek, la fréquentation de Lidové noviny lui ouvrit une nouvelle opportunité de composition. Et comme pour La Petite Renarde rusée, la rencontre avec des dessins  publiés sur le journal aboutit à une nouvelle œuvre. Josef Lada, Ondřej Sekora et Jan Hála travaillaient pour le quotidien en tant que graphistes. Lidové noviny s’enrichit en 1922 d’une rubrique régulière destiné aux plus jeunes de ses lecteurs «le coin des enfants». C’est dans ce cadre que parurent des dessins illustrant de courts poèmes. Ils s’étalèrent tout au long de l’année 1925. Les textes drôles tombant dans le non-sens provenaient d’éditions antérieures d’Erben, Bartoš et Sušil. Ces illustrations déclenchèrent une fois encore chez Janáček le processus créateur. Il n’est pas le lieu ici de détailler les trouvailles musicales de cette œuvre si singulière, Řikadlá, ni de comparer les deux versions que composa Janáček. Indiquons simplement que dans chacune de ces 18 comptines, il manifesta une inventivité musicale hors du commun tout à fait étonnante où l’humour le dispute au charme.

Sur ce site, il a déjà été fait allusion aux collectes et à l’analyse de la musique populaire morave par Janáček. Sa participation au livre Národní písně moravské nově nasbírané (Chants nationaux moraves nouvellement collectés) de František Bartoš, riche de plus de deux mille chants collectés par Bartoš, Janáček et leurs collaborateurs au nombre desquels on trouvait Martin Zeman, Františka Kyselková et Hynek Bim, en particulier, datait de 1899 et 1901. Elle consistait en une copieuse étude à propos des chants moraves qui s’étalait sur 150 pages. Depuis, la musique populaire ne l’avait quasiment jamais quitté. Lorsque Bartoš disparut en 1906, il continua la tâche engagée dans son sillage et conserva le contact avec les premiers collaborateurs du tandem qu’il formait avec Bartoš. Il en attira d’autres. Parmi ceux-ci, il pouvait compter sur Pavel Váša (1874-1954). Dès 1905, il fit partie de l’équipe autour de Janáček qui constitua le Comité morave pour la chanson populaire. Le compositeur ne ménagea pas ses efforts pour mettre en valeur les trésors de musique populaire récoltés et les faire partager au plus grand nombre. Professeur dans un lycée de Brno, journaliste au Lidové noviny pendant ses moments de disponibilité, Váša  l’assista  dans  cette  tâche. Malheureusement, Janáček n’eut pas la joie de voir aboutir ses tentatives de publication. Après sa disparition en 1928, Pavel Váša poursuivit cette mission et réussit l’édition des Chants d’amour moraves en 1930.

Ainsi, le mythe du bon sauvage dont fut affublé un peu trop longtemps Janáček vole en éclats. Cet homme dont l’abord ne fut pas toujours facile ne vivait pas en marge des courants culturels, littéraires, musicaux, scientifiques de son pays et des pays voisins, bien au contraire. Il y baignait. Cependant, son indépendance d’esprit, ses facultés créatrices, son intelligence examinaient le bouillonnement qui l’environnait avec une certaine distance. Il effectuait un tri soigneux parmi toutes les idées, les courants esthétiques que d’autres artistes et intellectuels portaient. Il n’était ni aveugle, ni sourd, ni indifférent à l’effervescence artistique ; il expérimentait les trouvailles venant de l’étranger seulement lorsqu’il les trouvait en accord avec les propres orientations de son langage musical. Sa collaboration avec des écrivains et des artistes qui s’exprimaient habituellement dans Lidové noviny montre de façon éloquente les rapports qu’il entretenait avec d’autres créateurs. Même si la notoriété de la plupart d’entre eux n’a pas dépassé le cadre restreint de leur région d’origine, les écrits de Karel Čapek ont quitté la Tchécoslovaquie pour se répandre un peu partout ailleurs. Janáček s’intégrait dans la modernité, aussi bien au niveau national qu’international, malgré son âge qui détonait par rapport à celui des autres musiciens qui fréquentaient les festivals de musique contemporaine (6). De son temps, son apport à la modernité passa inaperçu sauf aux yeux de ses compatriotes moraves. Il ne ferraillait pas dans les tribunes internationales, ne pratiquait pas une politique du coup d’éclat, pas plus que la provocation artistique. L’acte gratuit n’appartenait pas à sa façon d’être. Comme il recherchait avant tout dans sa musique la vérité de l’instant, il perfectionnait son langage, dans ses antres de Brno et d’Hukvaldy, à côté des courants novateurs représentés principalement par Debussy, Stravinsky, Schœnberg et Bartók (7). A lui seul, il incarnait une force significative du mouvement musical du premier quart du vingtième siècle. Si son génie n’a pas été reconnu immédiatement en Europe (8), notamment à travers ses opéras, ne serait-ce pas parce que « Il a immolé sa musique universelle à une langue quasi inconnue » comme l’a écrit Milan Kundera dans son livre Les testaments trahis ?

Joseph Colomb - juin 2016

Cet article n’aurait pu être écrit sans la connaissance du livre récent extrêmement documenté de Libuše Janáčková, Leoš Janáček a Lidové noviny, Moravské zemské muzeum, Brno, 2014. Le texte tchèque est traduit en anglais pour assurer une diffusion plus large au livre.

Merci une fois de plus à Eric Baude de m’avoir procuré ce précieux livre au hasard de ses pérégrinations dans les librairies de Brno.

Notes :

1. Qu’il suffise de rappeler qu’une manifestation qui se termina de façon tragique pour un jeune apprenti, František Pavlík, déboucha sur la composition d’une Sonate pour piano, inspirée par ces événements.

2. Depuis la parution du précieux livre de Daniela Langer, Janáček, Ecrits, Fayard, 2009, un certain nombre de ces feuilletons sont disponibles dans une excellente traduction française dans les pages de son livre. Quant à Musicabohemica, nous n’en avons proposé que huit traductions jusqu’à présent.

3. Břetislav Bakala tint la partie de piano lors de cette première.

4. Rudolf Tešnohlídek rassembla toutes les pages de son feuilleton dans un livre illustré. Une traduction française a été effectuée par Michel Chasteau.

5. Marie Trkanová, U Janáčků. Podle vyprávění Marie Stejskalové, Panton, 1964.

6. Janáček, du haut de ses soixante-dix ans a représenté la musique de l’avenir aux festivals internationaux de musique contemporaine à Salzbourg en 1923, Venise en 1925, Francfort en 1927 (et même Genève en 1929 alors que l’année précédente il disparaissait).

7. Si Janáček n’a pas rencontré Debussy et Stravinsky, il a étudié quelques-unes de leurs partitions et a assisté à une représentation de Pelléas et Mélisande à Prague. Par contre, il a eu plusieurs entrevues avec Schœnberg et Bartók dans les dernières années de sa vie.

8.  L'Allemagne fit exception à cette affirmation puisque dès la création berlinoise de Jenůfa en 1924, cet opéra n’a quasiment jamais quitté une scène ou une autre d’opéra de ce pays.

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