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19 juin 2015

Un livre : Vítězslava Kaprálová


Un petit livre, mince par sa pagination - 187 pages tout de même - mais dense par les faits qu’il rapporte et l’analyse qui en est fait. A l’image de la courte vie de la compositrice, 25 ans, les événements que l’auteur raconte ne sont pas légion. Pourtant, à côté de journées de bonheur, ils contiennent leur part de tragique.

Sur ce site, il y a plusieurs années, j’avais apporté une tentative d'éclairage sur cette compositrice. Il est injuste de l'envisager seulement sous l'angle de la muse de Martinů durant les quelques mois où les deux ont travaillé ensemble. Cette jeune femme composait elle aussi. Pièces destinées au piano, au chant, au quatuor, à divers ensembles instrumentaux, voire à l’orchestre, elle touchait un peu à tout avec une prédilection pour le chant. Fille du compositeur Viktor Kaprál, elle était née sous une bonne étoile. A Brno, sous l’ombre tutélaire de Janáček, qu’elle ne fréquenta pas en tant qu’élève - le vieil homme se consacrait à ses compositions - elle grandit bercée par la musique.


Nicolas Derny qui signe ce livre a réussi son pari. De la courte vie aventureuse de la jeune femme, il n’aurait pu conserver que ses sautes d’humeur et son indépendance. Il aurait pu observer avec détachement les travaux scolaires et les tentatives de composition de Chansonnette, ainsi que la dénommait parfois son mentor, Bohuslav Martinů. En fait, il nous livre un récit complet, chargé de sens, s’intégrant dans une époque où les personnages qu’il décrit assistent impuissants à la montée des périls dans le pays, la Tchécoslovaquie qu’ils ont quitté provisoirement pour les uns, définitivement pour les autres. Epoque tragique qui retentit sur certaines de leurs productions musicales.

«De ceux qui croisèrent son chemin Vítězslava Kaprálová n’a donc laissé personne indifférent». Sur cette phrase, Nicolas Derny termine le livre. Et elle résume parfaitement bien le double portrait musical et amoureux qu’il dessine de cette jeune femme. 

Partageant le volume en deux parties qui correspondent à deux étapes de la vie de Vítězslava Kaprálová, il traite d’abord de sa formation dans son pays natal et dans un deuxième temps des nouveaux horizons qu’elle découvre essentiellement en France et dans lesquels elle réussit à imprimer sa marque. Après avoir étudié d’abord au conservatoire de Brno, ensuite à celui de Prague, elle quitte son pays à l’âge de 22 ans, suite à la rencontre avec Bohuslav Martinů qui s’intéresse à elle avec des sentiments réciproques dans un premier temps. Dès son enfance,  elle compose quelques piécettes pour piano qui prouvent simplement sa volonté de créer qui s’affirme à l’adolescence lorsqu’elle se lance dans ses premières mélodies. Indépendante, plutôt critique envers la plupart de ses professeurs, elle avance avec volonté dans sa vie de compositrice tout en suivant des cours de direction de chœurs et d’orchestre. Son premier amoureux la décrit ainsi «c’était une fille joviale jusqu’à la gaillardise, d’une vitalité turbulente et d’une intelligence innée. Ce trait de caractère se mua plus tard en un esprit critique impitoyable, auquel rien ni personne n’échappa». Elle atteint 18 ans alors qu’une de ses compositions pour violon et piano a l’honneur d’être éditée et que sa Sonate appasionata pour piano est créée à Brno. Elle se lance alors dans un Concerto pour piano

On suit avec attention la suite de la formation de la jeune compositrice au Conservatoire de Prague sous le regard de Vítězslav Novák. De plus en plus indépendante, elle livre à son professeur, au lieu d’un devoir bien policé, une Passacaille grotesque pour piano dont Novák reconnaît la valeur. De même lorsqu’elle se lance dans une Symphonie militaire et que son professeur tergiverse sur les modifications à apporter, finalement c’est elle qui tranche. De cette symphonie qui assura à Vítězslava une gloire éphémère, l’auteur livre une analyse musicale précise, comme il l’a fait pour les travaux antérieurs. On n’entend pratiquement jamais une note de cette jeune femme sur les ondes de la radio nationale française, pas plus que dans les salles de concert de l’Hexagone. Il est donc nécessaire de poser un CD dans son lecteur pour suivre l’analyse qu’en fait Nicolas Derny. Relevons, au passage, que la chance, c’est le moins qu’on puisse dire, n’accompagna pas Vítězslava Kaprálová ; non seulement elle ne vécut qu’une très courte vite, mais actuellement, du moins dans notre pays, on oublie complètement de jouer sa musique. Puisque de Symphonie militaire il s’agit, signalons immédiatement que cette œuvre représenta la Tchécoslovaquie au festival annuel de la Société Internationale de Musique Contemporaine, à Londres en 1938. Il est vrai aussi que le jury subit des pressions amicales de la part de Bohuslav Martinů qui soutient efficacement sa protégée. Il la rencontre à Prague à l’occasion de la préparation de la création de son opéra Juliette ou la clé des songes. Le charme de Vítězslava agit sur Bohuslav et comme en plus elle compose de la musique, il décide de la prendre sous son aile. Les dés sont jetés. Vítězslava décide de rejoindre son nouveau mentor à Paris d’autant plus qu’elle n’a plus de possibilité d’évolution à Prague. Sa bourse en poche, elle débarque dans la capitale française.

Avec le récit de Nicolas Derny, le lecteur entre dans le dernier chapitre de la vie de Vítězslava, si riche et si tragique aussi. Elle le traverse tantôt avec gaieté et confiance, triomphante à Londres lorsqu’elle dirige sa Symphonie militaire, tantôt abattue lorsqu’elle disparaît plusieurs jours et que ses proches n’ont plus de contact avec elle. Ces faiblesses passagères dues, semble-t-il, avant tout à son incapacité de choisir entre ses prétendants ne l’empêchent pourtant pas de continuer à composer mélodies, pièces pour piano et musique de chambre. Les «leçons» qu’elle prend auprès de Martinů, les volte-face, cette «versatilité sincère» comme la qualifie l’auteur, ses séances d’écriture musicale meublent son ordinaire en France. «Parfois très joviale, infiniment badine et pleine de joie de vivre ou bien sérieuse» selon les souvenirs de Rudolf Firkušný, elle continue d’inspirer Martinů, malgré ses sautes d’humeur. Les Tri Ricarceri qu’il compose alors que Vítězslava l’accompagne dans son exercice, que doivent-ils à l’homme mûr, que doivent-ils à la jeune femme ? Les «cours» de Martinů à son élève se transforment souvent en un examen critique et sans concession des œuvres présentes de chacun d’eux sans que l’aîné n’arrive toujours à imposer ses vues.

En ces années 1938 - 1939, impossible pour des musiciens nés en Tchécoslovaquie de composer sereinement sans penser aux bouleversements qui se produisent dans leur pays d’origine, soumis par leur puissant voisin, l’Allemagne, à une pression politico-militaire qui voit, après les accords de Munich, les pays tchèques d’abord amputés d’une large partie de leur territoire et un peu plus tard disparaître corps et âme. La colonie tchèque établie en France depuis quelques années assiste hébétée à cet abandon terrible. La déclaration de guerre entre l’Allemagne et la Grande-Bretagne et la France signe un point de non-retour pour Vítězslava. Elle a rencontré Jiří Mucha, le fils du peintre Alfons Mucha, depuis quelque temps et les relations avec lui suivent le même rythme que celles qu’elle entretient avec Martinů et ses autres amoureux occasionnels, avec des revirements subits et imprévisibles. Un peu avant Noël 1939, elle compose une courte pièce qu’elle intitule Prélude de Noël pour petit ensemble orchestral. «Confiées aux cordes, les doubles croches motoriques con vivo à la façon d’un concerto grosso rappellent Martinů - qui aurait pu les écrire lui-même tant le style ressemble au sien» indique Nicolas Derny. Est-ce une ultime façon, dans le balancier de ses sentiments qui englobent le cœur et la musique, de se rapprocher de son «professeur» ?

La «drôle de guerre» qui s’installe en France laisse-t-elle planer quelques espoirs dans la tête des protagonistes de cette sorte de roman que vivent Martinů, Vítězslava Kaprálová et ses derniers amoureux ? Au début de l’année 1940, elle a la joie d’entendre Firkušný interpréter en public ses Préludes d’avril. Cependant ses jours sont comptés. En mars, Jiří Mucha rejoint le camp militaire tchécoslovaque d’Agde laissant Vítězslava à Paris. En avril enfin, après maintes hésitations, elle épouse Mucha avec qui elle ne vivra que sa nuit de noces, son mari repartant à Agde dès le lendemain. Le mal qui la minait se manifeste plus intensément. Jiří la fait transférer à Montpellier d’autant plus que l’armée allemande s’approche de Paris. Le 16 juin, au moment même où les Nazis viennent de pénétrer dans Paris, Vítězslava s’éteint.

Après ce portrait double d’une musicienne et d’une amoureuse, l’auteur dresse un catalogue des œuvres de la compositrice, une liste de disques disponibles et une bibliographie sélective. Mais, à moins de lire le tchèque, on n’apprendra guère plus de choses sur cette jeune femme que ce nous révèle Nicolas Derny. C' est l’un de ses mérites que d’avoir, finalement en peu de pages, examiné sous toutes ses faces et dans le détail l’œuvre en gestation d’une compositrice qui vit sa trajectoire interrompue si tôt. Tout ceci sans oublier de montrer les lignes de force qui la guidèrent.

L’auteur pose enfin des questions sans que les réponses s'affichent de manière certaine : si Vítězslava Kaprálová avait vécu plus longtemps, nous aurait-elle offert des chefs-d’œuvre, son activité de chef d’orchestre aurait-elle pris le pas sur la création musicale ? Laissons ce point d’interrogation en suspens et réjouissons nous de pouvoir goûter les quelques belles œuvres qu’elle  eut le temps de composer…

C’est une petite maison d’édition, Le Jardin d’Essai, qui a produit ce livre.  Un seul regret, l’absence d‘iconographie due certainement aux faibles moyens de la maison d’édition. Mais ne boudons pas le plaisir qu’il apporte à tous les mélomanes de langue française. Si vous souhaitez mieux connaître Vítězslava Kaprálová, n'hésitez pas, demandez ce volume à votre libraire.

Joseph Colomb - juin 2015

Depuis quelques années, on peut retrouver très régulièrement la signature de Nicolas Derny dans les pages de la revue Diapason

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