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8 juin 2015

Dijon 2015, capitale provisoire des pays tchèques


Dijon capitale provisoire des pays tchèques en 2015

Les ducs de Bourgogne, s’ils revenaient dans leur ville de Dijon, n’en croiraient pas leurs oreilles. Du coté de l’Auditorium, on entend des noms étranges, des mots d’une langue quasi inconnue. Pendant quelques mois, Dijon est devenue la capitale provisoire des pays tchèques. A regarder la programmation de l’Opéra de Dijon depuis le mois de janvier, on y découvre plus de noms de compositeurs tchèques que ceux d’autres nations.


L' Opéra de Dijon
© Gilles Abegg-Opéra de Dijon
Chanceux que j’étais, j’ai pu me glisser dans l’Auditorium à trois reprises la dernière semaine de ce mois de mai 2015. Et mes oreilles ont été bercées de musique tchèque. Janáček, Martinů, Eben s’étaient invités sur scène. Le premier soir (1), ils étaient réunis par le Chœur de l’Opéra de Dijon sous la conduite de son chef, Mihaly Menelaos Zeke, un voisin hongrois des compositeurs tchèques. Des madrigaux tchèques du second et des extraits d’Hirondelles et jeunes filles du troisième voisinaient avec cinq chœurs de Janáček. Tout d’abord, l’amitié musicale réunissait le cadet à son aîné à travers six duos moraves de Dvořák que Janáček adapta pour quatre voix, en hommage au compositeur bohêmien. L’ensemble choral entonna ensuite un chœur où l’influence de Krizkowsky transparaissait, Kačena divoká, La cane sauvage. Ouvrage juvénile, mais déjà maîtrisé. La conduite de différents ensembles choraux à Brno avait incontestablement aidé le compositeur dans l’écriture de ses premières œuvres pour voix mixtes ou non. Sans transition, les chanteurs de l’Opéra se lancèrent sur La Piste du loup, sorte de mini-opéra, avec trois intervenants, le piano, un ténor et le chœur de femmes. A Dijon, le ténor fut remplacé par une soprano. Quelque soit la qualité vocale de Linda Daurier, il est dommage qu’une voix féminine intervienne à la place du vieux capitaine du poème pour qui le compositeur avait réservé une voix de ténor (2). En dehors de cette réserve, l’interprétation fut captivante et chaque auditeur put sentir monter l’angoisse qui étreignait le vieux capitaine lorsqu’il découvrait deux ombres se découper dans la lueur de sa chambre. Toujours soucieux de ne pas étouffer l’émotion sous la grandiloquence, la volonté de Janáček fut respectée par le chœur de Dijon et son chef. 

Ecrit quelques jours après la disparition tragique de sa fille Olga, l’Elégie sur la mort de ma fille Olga collait à un événement de la vie du compositeur. Meurtri, il confia son immense peine à la musique. Déjà, le piano exprimait longuement la douleur d’un homme avant que le chœur ne s’élève doucement. Malheureusement, le ténor dénotait avec la tonalité souhaitée par le musicien. Malgré sa qualité, la voix de Stefano Ferrari, trop typée, ne convenait pas à l’intimité du drame. La musique n’imposait aucun effet appuyé au chœur qui manqua parfois de nuances, de simplicité, de retenue, de sobriété pour tout dire.

Pour terminer cette soirée, on ne pouvait qu’adresser une prière au Dieu de la musique. Janáček l’avait composée. En 1901, il écrivit un Notre père en cinq parties sur des paroles moraves pour un chœur mixte avec un accompagnement de piano et/ou d’harmonium (3). A Dijon, on utilisa le piano. Pour l’interprétation de cet ouvrage, on ne peut faire part  d’aucune réserve. Le même ténor que dans l’Elégie se coula plus facilement dans la gravité et même dans la véhémence que prescrit la partition au moment de l’imploration du pain quotidien. Avec ce Notre père, pourtant œuvre de circonstance, mais contemporaine des derniers mois de composition de Jenůfa, Janáček signait un changement profond dans le langage musical qu’il avait utilisé jusque là. 

Lors d’un concert donné dans le cadre du festival de Saintes en 2014, le Collegium vocale avait consacré l’essentiel de son contenu à un florilège vocal de chœurs de Janáček (4). De telles programmations sont suffisamment rares dans nos contrées. Il est donc normal qu’on les signale. Celle de Dijon, même si son chœur ne peut pas encore rivaliser avec celui qui chanta à Saintes, méritait d’être mentionnée.

Le deuxième concert, celui du 30 mai, voyait un orchestre symphonique (Chamber Orchestra of Europa) prendre place sur la scène de l’Auditorium. Pourtant, après le Double concerto pour cordes, piano et timbales de Martinů, le Concerto n° 24 pour piano de Mozart, sous les doigts de Radu Lupu, et avant la Symphonie Prague, dirigés par Vladimir Jurowski, ce ne furent pas les pupitres au complet qui furent mobilisés pour l’ouvrage de Janáček, mais seulement six musiciens. Une flûtiste, un hautboïste, un corniste, un bassoniste et deux clarinettistes dont l’une jouait une clarinette basse. Un sextuor pour instruments à vents, Janáček n’en composa qu’un qu’il dénomma Mládí (Jeunesse). Datant de 1924, il se penchait, comme son titre pouvait le laisser supposer, sur la jeunesse du compositeur avec mélancolie, humour, gaieté. Les timbres, tantôt aigres, tantôt tendres, des instruments à vents évoquaient le bonheur perdu de l’enfant, l’effroi dû à son entrée au monastère des Augustins à Brno, la parade (entonnée par le piccolo avec beaucoup d’ironie) des troupes prussiennes et la volonté et les espoirs de l’auteur lors de son entrée dans la vie adulte. Une magnifique interprétation qui me fait regretter de ne pas connaître le nom des solistes de l’orchestre.

Kodaly partageait l’affiche du dernier concert avec Janáček dont les quatre membres du Quatuor Les Dissonances jouèrent successivement les deux quatuors.  Au milieu desquels, David Grimal, premier violon, et le violoncelliste Xavier Phillips intercalèrent le Duo pour violon et violoncelle, opus 7 du compositeur hongrois. Aussi bien La Sonate à Kreutzer que Les Lettres intimes virent l’engagement de chacun des instrumentistes. A musique exigeante, musiciens exigeants. Leur jeu n’appela que très peu de réserves, chacun de interprètes se gardant de tomber dans… la dissonance excessive. Et pourtant chacune des partitions atteint les extrémités de l’expression musicale, ne ménageant aucune transition entre les moments de véhémence et les instants de tendresse. Qu’il est loin le temps où l’on considérait que seuls les musiciens tchèques pouvaient se confronter à ces œuvres !

Si cela m’avait été possible, je serais bien resté quelques jours de plus pour assister à la mise en scène du Journal d’un disparu, les 5 et 6 juin, par Emmanuelle Cordoliani. Claude Régy en avait déjà proposée une au festival d’Aix-en-Provence en 2001. Il aurait été éclairant de comparer ces deux réalisations.

Les Dijonnais et les Bourguignons eurent beaucoup de chance, cette année, d’habiter dans cette belle ville et cette belle région. Sans se déplacer de leur lieu de vie habituel, ils se trouvèrent pourtant transportés en Bohême et en Moravie, régions bien différentes de la leur avec des musiques aussi bien différentes de ce que la France a produit. Et en même temps, sans que leur idiome ne puisse laisser indifférent. Si la plupart de la production musicale de Janáček n’est pas d’un accès aisé au premier abord, la qualité des interprètes présents à Dijon, ceux que j’ai entendus tout au moins, facilitait l’entrée dans cet univers musical bien particulier, mais à la force d’expression sans pareille.

S’inspirant d’un titre d’un livre de Karel Čapek, l’Opéra de Dijon innova sur un autre plan. A huit reprises au cours de cette saison, La Fabrique d’absolu distilla nombre d’études sur la culture tchèque, musique en tête, et compositeurs au premier rang. Dans une pagination évoluant entre soixante et quatre-vingt pages, la revue dressa successivement les portraits de Martinů, Janáček (5), Dvořák, Gideon Klein pour la musique tout aussi bien que ceux de Dubček, Palach, Havel et Čapek, personnalités qui jouèrent un rôle déterminant à une époque ou à une autre de la courte histoire de l’indépendance tchèque. Des plumes éminentes comme celle d'Antoine Marès signèrent quelques pages. Pour en revenir à la musique, mais celle-ci étroitement liée aux soubresauts politiques peut-être encore plus que chez les autres nations, une substantielle étude de la musicologue Elise Petit décrivit la sordide réalité de la cité tchèque de Terezin dans les années 1941-1944. A la fois camp de transit, ghetto, camp d’internement, camp de concentration, Terezin rassembla une population juive où continuèrent malgré tout de composer et de jouer des dizaines de musiciens (Gideon Klein, Viktor Ullmann, Pavel Haas, Karel Ančerl, pour n’en citer que quelques-uns) jusqu’à ce que, pour la plupart d’entre eux, la mort s’en suive à Auschwitz. Ce n’est pas l’un des moindres mérites de l’Opéra de Dijon d’avoir monté des opéras conçus ou adaptés aux misérables conditions musicales de Terezin, Brundibar et Der Kaiser von Atlantis. Pour qui a conservé les huit numéros de La Fabrique d’absolu, il s’est ainsi constitué une source d’informations non négligeable sur l’art tchèque, dont la musique en particulier.

Joseph Colomb - juin 2015

Notes :

1. Ce concert eut lieu le  jeudi 28 mai à 20 heures.

2. Cette Piste du Loup, je l’avais entendu chantée par les Solistes de Lyon en petite formation de cinq interprètes, quatre chanteurs et chanteuses et un pianiste, sous la direction de Bernard Tétu dans une adaptation pour ce chœur réduit, le ténor se chargeant de la voix soliste. D’autre part parmi les trois enregistrements de ma discothèque, chaque fois la partie soliste était dévolue à un ténor pour chacune des trois gravures. Un peu trop naïvement, je pensais que le capitaine ne pouvait s’exprimer que par une voix masculine. Cependant la consultation du Catalogue de la musique et des écrits de Leoš Janáček (Janáček’s works de Nigel Simeone, John Tyrrell et Alena Němcová) indique que la voix soliste est portée par une soprano. Les remarques que j'avais formulées après l'exécution dijonnaise de ce chœur doivent donc être considérées comme nulles et non avenues.

3. En 1906, Janáček reprit sa composition de son Notre père. Il remplaça le piano et/ou l’harmonium par un couple d’instruments apparemment déséquilibré, un orgue et une harpe. En fait, leurs timbres s’accordent magnifiquement.

4. Reinbert de Leeuw qui dirigeait le Collegium Vocale proposa pour ce concert du 16 juillet 2014 Kačena divoká (La Cane sauvage), Což ta naše břiza (Notre bouleau), Vlčí stopa (La Piste du Loup), Kantor Halfar (Halfar le maître d’école), Elegie na smrt dcery Olgy (Elégie sur la mort de ma fille Olga), Potulny silenec (Le Fou errant), Říkadla (Comptines enfantines), soit 3 titres choisis aussi à Dijon. 

5. Incidemment, en plus du portrait de Janáček bien ciselé par le dramaturge de l’Opéra Stephen Sazio, j’y ai rédigé un article Kátia Kabanová et les opéras de Janáček.



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