Pages

18 mai 2015

Lieux de vie et voyages de Dvořák 1873-1877 (3)

Lieux de vie et voyages de Dvořák 1873-1877 (3)

_____________



Lieux de vie et voyages de Dvořák pendant les premières années de son mariage (1873-1877) – sa plus période la plus prolifique (3)

par David R. Beveridge


La vie de mariage dans le premier appartement du couple, "à l'étang" : la période la plus prolifique de Dvořák

Comme nous l'avons vu, à une date indéterminée de la période courant du 31 janvier au 26 mars 1874, Dvořák et sa fiancée Anna quittèrent l'adresse de la mère d'Anna pour emménager dans un appartement de la rue Na Rybníčku, toujours à Prague. C'est là que naquit le 4 avril leur premier enfant, naissance suivie par deux autres en 1875 et 1876 (35). Bien que très modeste, cet appartement, situé dans les hauteurs de la Nouvelle Ville de Prague, était dans un quartier plutôt intéressant et ne manquant pas d'attraits, tout comme l'était le repaire précédent du compositeur à Karlovo náměstí. Le nom de la rue signifie "à l'étang", que nous utiliserons par commodité pour y faire référence, même si l'étang véritable n'était plus qu'un lointain souvenir quand les Dvořák emménagèrent. ‘Rybníček’ - qui se traduit par "l'étang" - était le nom d'un camp médiéval du voisinage ; ‘Rybníčku’ est la forme déclinée utilisée pour représenter la préposition (36). Les Dvořák devaient rester "à l'étang" jusqu'à une date entre le 8 septembre et le 3 décembre 1877, c'est-à-dire pour une période de trois années et quelques mois - de cinq à dix (37).

Nous avons une preuve évidente que Dvořák attachait une importance particulière à sa demeure « à l'étang » - son premier lieu de vie indépendant avec sa jeune épouse. Si l'on considère les manuscrits parvenus jusqu'à nous, il n'avait alors qu'une seule fois indiqué avec précision le lieu où il composait, se contenant sinon de noter la bourgade (Zlonice) ou la ville (Prague). Cette exception était un simple chant écrit chez Ludevít Peer. (38) Mais l'autographe du tout premier ouvrage terminé « à l'étang », la Quatrième Symphonie, B. 41 porte l'annotation du compositeur ‘Na Rybníčku Číslo 14’ (nouvelle numérotation, correspondant à l'ancien numéro 1364), et la même annotation apparaît à la fin de l'oeuvre suivante, la seconde mise en musique du Roi et le Charbonnier, B. 42. Trois autres œuvres écrites « à l'étang » - la Rhapsodie en la mineur, B. 44, l'opéra Les têtes dures, B. 46, et le Concerto pour piano, B. 63 – portent aussi ces annotations qui les situent dans l'espace. Dans ses manuscrits plus tardifs de telles précisions se font à nouveau très rares : par exemple un très grand nombre d'entre eux furent sans aucun doute écrits à son adresse définitive de la rue Žitná, mais aucun ne porte d'inscription pouvant l'indiquer.

Observons de plus près à présent sa demeure « à l'étang », si importante pour Dvořák. Le voisinage immédiat offrait ce qui devait être une intéressante combinaison d'anciennes (et superbes) pièces d'architecture à proximité immédiate d'immeubles assez récents, dont l'un d'entre eux hébergeait les Dvořák. (39) La construction la plus ancienne était la petite rotonde romane de St. Longinus, datant du début du XIIe siècle. Plus visible était l'église gothique de taille moyenne St. Etienne, achevée en 1401 avec des ajouts réalisés aux XVe et XVIIe siècles, ainsi qu'en 1866, peu de temps avant l'installation des Dvořák dans le quartier. Cette église était (et est toujours) décorée avec de remarquables fresques des époques médiévales, renaissance et baroque, où l'on peut compter des productions de quelques-uns des plus célèbres artistes œuvrant en terre tchèque : peintures de Karel Škréta (1610-74) et, sur la colonne de la Sainte Trinité érigée devant l'église, des sculptures de Matthias Bernhard Braun (1684-1738). De 1874 à 1879 – c'est-à-dire en grande partie alors que les Dvořák habitaient le quartier – l'église fut modifiée pour lui rendre un aspect gothique (40). Autour de l'église, et surtout à l'est, se trouvait autrefois le plus grand cimetière de la ville, utilisé jusqu'en 1784. En 1834 les murs du cimetière furent abattus et l'on construisit en 1844 une nouvelle rue, manifestement tout ou en partie sur l'endroit du cimetière. C'était la rue de Dvořák, Na Rybníčku, baptisée ainsi selon l’ancien campement désigné sous le nom de Rybníček et qui existait à cet endroit avant la fondation de la Nouvelle ville au XIVe siècle. (41) Nous avons déjà noté que Rybníček se traduit par « étang ». L'extrémité est de la nouvelle rue coupe une rue déjà existante, nommée V tuních, qui se traduit sensiblement de la même manière. Tout cela indique que l'endroit possédait des étendues aquatiques, mais au XIXe siècle c'était déjà du passé et rien de tel ne subsistait.

L'on bâtit en 1600 au est-sud-est de l'église, dans le cimetière, un clocher de faible hauteur où l'on installa plusieurs grandes cloches. František Ladislav Rieger les mentionne avec intérêt en 1865 dans son encyclopédie, décrivant dans son article sur Prague leur son « étrangement mélancolique », et regrettant que les constructions récentes alentour empêchent ce son de pénétrer librement dans le quartier (42). Une de ces constructions était celle où Dvořák habitait. Et le côté ouest de cet immeuble – où, ainsi que nous le verrons, les Dvořák avaient quelques-unes de leurs fenêtres – n'était qu'à vingt mètres du clocher !



Gravure réalisée vers 1850 montrant le clocher à gauche du centre, la grande église St Etienne un peu plus loin, et à droite la Rotonde de St Longinus, depuis une hauteur équivalente à peu de choses près à celle des fenêtres du futur logement de Dvořák "à l'étang" (au č.p. 1364). (43)


En outre, les fenêtres de Dvořák se situaient à peu près à la hauteur des cloches.

Le clocher et l'église de St Etienne en 2009, depuis un point de vue très proche de l'appartement de Dvořák "à l'étang". Photo prise depuis l'immeuble récent (č.p. 1364) qui se trouve à cet emplacement aujourd'hui.

Le tintement des cloches imprégnait sûrement l'atmosphère dans laquelle il vivait et composait. A cette époque l'on comptait six cloches dans le clocher séparé – une de 1490, trois du XVIe siècle et deux du XVIIIe – de moyennes et grandes tailles, avec des diamètres allant de 82 à 147 cm. De nos jours, seule la plus ancienne (qui est aussi la plus grande) d'entre elles survit, couronnée du statut d'être la quatrième plus vieille cloche de Prague ainsi que la quatrième plus grande en état de fonctionner.

L'unique cloche à subsister actuellement, dans le clocher situé face à l'appartement de Dvořák "à l'étang". Photo de 2009. 


L'on comptait en outre quatre cloches plus modestes, avec des cloches d'horloge, dans la tour principale de l'église (44), à environ 80 mètres de l'immeuble de Dvořák. Cette tour était aussi, sans aucun doute, parfaitement visible de ses fenêtres.

Nous savons que Dvořák a déjà été sensible au son des cloches, si l'on en juge par le sous-titre de sa Première Symphonie de 1865, B. 9 - « les cloches de Zlonice ». Pendant qu'il vécut « à l'étang » jamais il ne se référa à des cloches dans le titre de ses œuvres, et ne fit pas davantage appel au son de la cloche dans ses partitions (45), mais il y a une évidente évocation de cloches dans la cinquième symphonie, B. 54, écrite en 1875 alors qu'il vivait « à l'étang ». Les mesures 39-48 du Finale font entendre un grand sol résonner dix fois, au fil d’autant de mesures, joué aux violons puis aux vents par-dessus des changements d'harmonie kaléidoscopiques. On peut aussi se demander si le tintement des vraies cloches « à l'étang » - en particulier au sujet de la mort de sa fille Josefa le 21 septembre 1875 – ne l'aurait pas influencé quand, au début de 1876, il commença l'écriture d'une œuvre exprimant la profonde expression de la douleur d'une mère devant la perte de son enfant : son Stabat mater, B. 71, s’ouvre avec dix-sept répétitions du ton fa dièse avant d’emprunter d'autres voies. A la différence d’un son de cloches, cette tonalité parcourt plusieurs octaves, et ses durées rythmiques varient ; cependant ce passage évoque la nature de cloches résonnant longuement avec grande puissance. (46)

Continuer la lecture : La vie de mariage dans le premier appartement du couple, "à l'étang" : la période la plus prolifique de Dvořák (suite 1)

[l'extrait ci-dessous ne fait pas partie du travail original du Dr. Beveridge]



Stabat mater B. 71 (Harnoncourt)


Notes
Toutes les notes sont de l'auteur.

(35) Voir note 12.

(36) Dire que le couple vivait ‘à Na Rybníčku’ serait maladroit, parce que le mot tchèque ‘na’ signifie ‘à’ ou ‘chez’ – mais ne peut pas être retiré du nom de la rue. En écrivant de manière informelle qu'ils habitaient ‘à l'étang’, j'évite la double préposition.

(37) Le décès du jeune Otokar, le 8 septembre 1877 (voir note 12), donne la dernière preuve connue de l'adresse des Dvořák ‘à l'étang’. Il faut attendre une lettre du compositeur à Johannes Brahms, le 3 décembre de cette année, pour trouver une nouvelle indication de l'adresse de Dvořák – ADCD (op. cit., note 12) – vol.1 (1987), p. 129. Cette lettre cite, dans son en-tête, la nouvelle adresse de la rue Žitná (avec la transcription allemande utilisée à cette époque : ‘Korntorgasse’). Nous n'avons aucune correspondance préservée, envoyée ou reçue par Dvořák, entre la date du décès d'Otokar le 8 septembre 1877 et le 30 novembre 1877, avec une lettre que le compositeur reçut de la part d'Eduard Hanslick – ADCD vol. 5 (1996), p. 87 – ce qui ne nous apprend rien de pertinent sur le sujet : la lettre elle-même ne cite pas l'adresse de Dvořák, et son enveloppe a été perdue. Au sujet de cette lettre d'Hanslick voir aussi l'entrée S 76/721 dans l'inventaire du Musée Dvořák.

(38) B.11/8. Voir le vol. 24 de cette revue, p.1 37. En effet, pour la grande majorité des autographes plus anciens à notre disposition, ou qui ont été décrits, il n'écrivit aucune indication de lieu, sauf en cas d'annotation beaucoup plus tardive (comme pour la Deuxième Symphonie, B.12). Les seules exceptions sont la Polka en mi, B.3 (Zlonice), l'ouverture de la première version du Roi et le charbonnier, B.21a (Prague), le quatuor en fa mineur, B.37 (Prague), le premier quatuor en la mineur, B.40 (Prague), et les chants mentionnés plus haut, écrits chez Peer.

(39) La description du voisinage présentée ci-après dans le texte principal est fondée sur plusieurs sources. Dans l'ordre chronologique : Article ‘Praha’ signé ‘r.’ [= František Ladislav Rieger], écrit en 1865 d'après son contenu, dans Slovník naučný (Encyclopaedia), vol. 6, ed. Dr. František Ladislav Rieger et J. Malý (Prague : I. L. Kober, 1867), p. 812; J. Č. (Jaromír Čelakovský), ‘Praha. Popis města. Nové Město’ dans Ottův slovník naučný, 1903 (op. cit., note 25), pp. 469-70; Michal Flegl, Průvodce Olympia: Praha (Le Guide Olimpia de Prague), Prague 1990, pp. 245 et 256-57; Karel Kuča, extrait de České, moravské a slezské zvonice (Clochers de Bohême, Moravie et Silésie tchèque), Prague, nakladatelství Libri, 2001, tel que publié en ligne le 15 mars 2009 par Milan Caha à www.hrady.cz/index.php?OID=7547; texte sans titre de Petr Turyna daté du 6 janvier 2005 à l'adresse www.hrady.cz/index.php?OID=2215 ; ‘Rotunda sv. Longina v Praze’ (La rotonde de St. Longinus à Prague, sans date ni auteur spécifié) à 
www.turistik.cz/cz/kraje/hlavni-mesto-praha/okres-hlavni-mesto-praha/praha-okres-hlavni-mesto-praha/rotunda-sv-lonqina-praha/ ; un autre texte sans auteur mentionné et non daté sur l'église St. Etienne et la rotonde sur les pages web du 1er district de Prague 1 à www.praha1.cz/cps/praha-1-stepanska.html. Tous ces sites ont été consultés en juin 2011.

(40) Processus architectural réalisé par A. Baum et J. Füssel ou, selon d'autres sources, Josef Mocker.
Une source récente indique que l'église doit son aspect actuel à Mocker en 1876 ; voir la description anonyme postée en ligne sur le site web du 1er district de Prague 1, consulté le 24 juin 2011 (www.praha1.cz/cps/praha-1-stepanska.html).

(41) Rieger (op. cit., note 39), p. 812 :
Okolo kostela toho rozkládal se největší hřbitov ve městě, však r. 1834 stržena jest zeďokolo něho a r. 1844 založena celá nová ulice (Nová Štěpánská) na jeho mistě.
A l'origine la nouvelle rue fut appelée Nová Štěpánská, mais quand Dvořák y emménagea en 1874 elle avait été rebaptisée Na Rybníčku.

Selon certaines sources le cimetière a été utilisé pour enterrer les victimes de la peste et pour les étrangers. Voir Petr Turyna à l'adresse www.hrady.cz/index.php?OID=2215, en date du 6 janvier 2005, et www.turistik.cz/cz/kraje/hlavni-mesto-praha/okres-hlavni-mesto-praha/praha-okres-hlavni-mesto-praha/rotunda-sv-lonqina-praha/, sites consultés le 24 juin 2011.

Sur la carte de 1816 (op. cit., note 26) nous voyons que la nouvelle rue n'existait pas à cette époque. La zone qu'elle traverse aujourd'hui, bordée par les rues Štěpánská (ici sous le nom Stephans Gasse), Žitná (Kornthor Gasse), V tůních (Tannengasse), et Ječná (Gersten Gasse) était presque vide. Une vaste parcelle blanche représente bien entendu le cimetière, qui n'est pas indiqué en tant que tel.

(42) Rieger, op. cit. (note 39), p.812:
V té věži [the church’s main tower, integrated into its structure] jsou bicí hodiny a menší zvony; velké zvony visí však na zvláštní zvonici za kostelem [...], avšak nízké, tak že nyní pro nové vůkolní vystavěné domy obzvláště melancholický souzvuk starých zvonův již nemůže se svobodně vůkol rozhléhati. Tyto zvony pocházejí velký z r. 1490, druhý z r.1516, třetí a čtvrtý jsou pozdější.
(43) Gravure reproduite dans Václav Němec, ‘Z dějin školy u sv. Štěpána většího v Praze’ (De l'Histoire de l'Ecole de St Etienne le Grand à Prague), dans Šest set let školy u sv. Štěpána v Praze (Six Cent Ans de l'Ecole de St Etienne à Prague), compilé par Václav Němec, Prague, 1937, p. 47, avec la légende : ‘Kandler-Fesca: Okolí kostela sv. Štěpána r. 1860’ (Kandler-Fesca : Eglise de St Etienne et Alentours en 1860). M. et Mme Jiří Bednář, qui habitent l'immeuble portant aujourd'hui le č.p. 1364 (à l'emplacement de l'immeuble où habitait Dvořák), possèdent une version en couleur de cette gravure avec une date différente : ca. 1834.

(44) Toutes les cloches connues associées à l'église St Etienne, y compris celles qui ont disparu aujourd'hui, sont décrites aux pp. 276-82 du livre Pražské zvony (Les cloches de Prague) de Ludmila Kybalová,
Radek Lunga, et Petr Vácha, 2e éd., Prague, Rybka Publishers, 2005.
Le classement des cloches subsistantes depuis 1490 parmi les cloches de Prague d'aujourd'hui, selon des critères d'ancienneté et de taille, est réalisé d'après Vladimír Molík, sonneur de la cloche actuelle de St. Etienne, à la page www.hrady.cz/index.php?OID=7547&PARAM=3 (publiée le 13 mars 2011, consultée le 24 juin 2011). Je remercie M. Molík pour m'avoir fait une démonstration de cette cloche en avril 2010. Voir aussi la note 42.
Beaucoup des cloches qui ont disparu ont été fondues à des fins militaires pendant l'une ou l'autre des guerres mondiales – comme ce fut aussi malheureusement le cas pour les ‘Cloches de Zlonice’.

(45) Pour ce que nous en savons, il écrivit pour la première fois pour des cloches dans la cantate Svatební košile (La fiancée du spectre), B.135, de 1884.

(46) La littérature sur Dvořák dit que le compositeur trouva la force de composer le Stabat Mater dans la douleur du décès de ses trois premiers enfants, mais ce n'est qu'après la disparition de Josefa qu'il écrivit les parties les plus tragiques, dans une version avec accompagnement de piano – voir notes 3 et 12.
Son chagrin causé par sa première expérience de la perte décès d'un enfant, même si elle n'avait que deux jours, est documenté par une annotation de sa main sur la partition de son opéra Vanda, B.55, qu'il était alors en train d'écrire – voir la catalogue de Burghauser, sous l'entrée ‘NB’. D'autre part, pour son inspiration pour le Stabat Mater, voir plus bas sous ‘Vienne’.

Traduction Alain Chotil-Fani, merci à Eric Baude pour son aide en langue tchèque.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire