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12 juin 2015

Charles Mackerras, un livre


Parmi les chefs d’orchestre qui ont servi Janáček, un nom s’impose immédiatement, celui de Charles Mackerras. Il ne s’est pas rendu souvent en France, mais il a marqué et l’interprétation de la musique du compositeur morave et sa diffusion. Depuis la création anglaise de Kát’a Kabanová en 1951 jusqu’à 2010 où il dirigea pour la dernière fois La Petite Renarde rusée, il a passé presque soixante années de sa vie à promouvoir les œuvres d’un musicien qu’il avait découvert au cours de son séjour en Tchécoslovaquie en 1947.

A ce chef d’orchestre décédé en juillet 2010, il était nécessaire de rendre un hommage pour les services rendus à la musique et à celle de Janáček en particulier. C’est chose faite depuis peu. De Grande Bretagne, nous vient un bel ouvrage que deux éminents musicologues, Nigel Simeone et John Tyrrell (1), ont consacré à Charles Mackerras. Edité par Boydell Press, il se présente sous la forme d’un livre de près de 300 pages articulées autour de témoignages d’interprètes et collaborateurs qui ont travaillé avec lui et d’études menées par des musicologues de premier plan. L’éditeur et les auteurs ont soigné la présentation, beau papier, typographie claire, riche cahier photographique, appendices conséquents, listes des concerts donnés (2), discographie complète (3), index détaillé, couverture épaisse et solide, jaquette en couleurs, reliure soignée. Bien sûr, il faut mobiliser toutes ses ressources en langue anglaise pour saisir ce que contiennent les pages de ce livre.


Dans ses premières pages, on découvre, année après année, une chronologie contant la formation musicale de Mackerras et les différents événements touchant aussi bien sa vie personnelle que sa carrière de musicien. Sur ce site, lors de sa disparition, un article, hommage à son amour de la musique, lui avait été consacré.

Justement, les lecteurs de ce site ne seront pas étonnés que les noms de Mackerras et Janáček voisinent souvent sur le livre. Cependant ce serait mal connaître les passions nombreuses du chef australien ; les réduire au compositeur de Jenůfa empêcherait d’en tracer un portrait exact. Il se pencha très tôt sur un certain nombre d’œuvres d’Haendel et de Mozart et programma souvent la musique d’Arthur Sullivan qu’il adorait depuis sa jeunesse. Une exigence l’accompagna durant toute sa vie musicale : retrouver l’authenticité des partitions que des éditeurs peu scrupuleux avaient imprimés avec des modifications plus ou moins nombreuses qui ne devaient rien au compositeur lui-même. Ainsi pour la célèbre Musique pour un feu d’artifice d’Haendel, ainsi que Les Noces de Figaro de Mozart et plus encore Jenůfa dont la scène finale fut arrangée par Kovařovic et l’ultime opéra de Janáček, La Maison morte. Se penchant sur les manuscrits des compositeurs, il les examina scrupuleusement dans les services d’archives qui les conservaient. Pour Janáček, il collabora deux fois au moins avec John Tyrrell. Il leur fallut parfois démêler l’écheveau des partitions qu’au fil de temps le compositeur et ses copistes avaient laissées. Une bonne connaissance de l’historique de l’œuvre était nécessaire. Charles Mackerras, le chef d’orchestre et John Tyrrell, le musicologue, se complétaient admirablement dans cette tâche.

Pour rédiger leur livre d’hommages, Nigel Simeone et John Tyrrell, les deux auteurs principaux, firent appel à diverses personnalités du monde musical qui avaient approché Charles Mackerras : interprètes britanniques et d’autres nationalités, solistes et chefs d’orchestre,  musicologues, administrateurs de maisons d’opéra. Chacun à sa place spécifique avait des souvenirs précis et parfois nimbés d’amicales pensées à propos du chef avec lequel ils et elles avaient travaillé au cours d’un plus ou moins grand nombre de concerts et/ou de représentations d’opéra. Ainsi le lecteur n’a pas la vision unique d’un auteur, si documenté, si objectif soit-il, mais une quantité de points de vue de musiciens apportant chacun une contribution personnelle. La musique, avec Mackerras, ne pouvait s’accomplir sans un accord profond entre les différents interprètes et lui-même, quitte à ce que chacun défende âprement ses idées. La plupart de ces témoins s’appuient sur les discussions qu’ils ont eues avec Charles Mackerras et sur les courriers échangés avec lui. Des articles de presse ajoutent une touche dégagée de l’empathie que les interprètes avaient acquise au cours de collaborations artistiques.



Les opéras tiennent une large place dans ce livre. Des points de vue multiples s’expriment à travers les déclaratiobs d’une soprano, d’un baryton, d’un metteur en scène, de chefs d’orchestre. Ils dessinent le portrait d’un chef méticuleux, exigeant, enthousiaste, communicatif, solide. La plupart des intervenants sont de nationalité britannique et pour cause. Mais il est passionnant de prendre connaissance des déclarations de deux éminents musicologues tchèques, Alès Březina et Jiří Zahrádka. Le premier se focalise sur La Passion grecque de Bohuslav Martinů et c’est un peu attendu puisqu’il dirige l’Institut Martinů en République Tchèque. Quant au second, l’un des principaux dirigeants de la Fondation Janáček à Brno, il n’hésite pas à qualifier Charles Mackerras de dernier grand chef «tchèque», formule judicieuse reprise dans le titre de sa contribution à ce livre. 



Ce livre est donc un vrai livre de recherche scientifique dont la sécheresse des données s’humanise par les écrits sensibles de ceux qui ont connu et apprécié le travail avec le chef australien. Les trente-neuf clichés du cahier photographique participent à leur manière à cette humanisation. On y voit Charles Mackerras à différentes époques de sa vie, en famille et au travail. On le découvre aussi bien détendu que concentré, autant souriant qu’attentif à son travail.


Les témoignages des divers intervenants, en plus de la charge émotionnelle qu’ils transmettent, donnent des indications précieuses sur le mode de conduite du chef. Il n’hésite pas à croiser le fer avec une diva, en l’occurrence Renée Fleming, sur la manière de chanter un air célèbre entre tous de l’opéra de Dvořák, l’air à la lune de Rusalka. Lors d’une répétition, au milieu de l’air, il s’interrompit et la questionna «Est-ce Puccini ?» Il ajouta qu’on ne devait pas tomber dans le sentimentalisme ou la guimauve en le chantant sur un tempo si lent. Il augmenta la vitesse du tempo ce qui déconcerta la soprano. Une tension perceptible aussi par les artistes présents sur la scène s’installa entre le chef et l’interprète principale de l’opéra. Mais le soir de la représentation, pour ne pas la perturber Charles Mackerras adopta le tempo auquel était habituée la soprano américaine. Cependant, au cours des répétitions suivantes, il revint à sa conception du chant dvořákien qui consistait à ne pas l’affadir par des coquetteries qui ne lui convenaient pas. On voit qu’il était capable de s’adapter afin d’assurer le succès des représentations, mais que, par ailleurs, il tentait d’inculquer ses vues qui découlaient d’une analyse minutieuse de la partition et d’une réflexion profonde.



Evidemment ses réflexions sur Janáček, tantôt par des paroles échangées avec un de ses interlocuteurs, mais encore plus sûrement par les écrits qu’il a laissés au détour d’une lettre adressée à l’un(e) de ses proches, ou encore les impressions ressenties par certains critiques à l’exécution de ses œuvres nous intéressent au premier chef.  Commençons par un extrait d’une lettre que Charles Mackerras envoya à sa mère, en mai 1948, lors de son premier séjour en Tchécoslovaquie «C’est grand dommage que ces travaux [les opéras de Janáček] soient presque inconnus en dehors de son pays. Ils se classent certainement au premier rang de l’opéra moderne et mon opinion est qu’ils sont les meilleurs ouvrages jamais créés en Tchécoslovaquie. Quand je reviendrai en Grande Bretagne, je ferai tout mon possible pour persuader le Sadler’s Wells de jouer l’un d’eux». Dans son journal du 15 octobre 1947, son épouse Judy tomba aussi sous le charme de cet opéra. Ses notes en style télégraphique démontrent qu’elle aussi tomba sous le charme de cette musique. «Vu Kát’a Kabanová au Théâtre National. Superbe représentation. Talich» écrivit-elle sur son journal.



Le coup de foudre qu’il ressentit pour la musique de Janáček, il n’eut de cesse qu’il se renouvelle tout au long de sa résidence dans ce pays d’Europe centrale. «Ce fut une continuelle et excitante expérience de découvrir tant et tant d’œuvres, à la fois opératiques et symphoniques du grand compositeur et ma femme et moi, nous avons voyagé vers d’autres villes, notamment Brno, pour entendre le plus possible d’ouvrages de Janáček. A la fin de cette année, j’avais vu presque tous les opéras de Janáček, certains dans deux ou trois productions différentes. J’ai eu aussi l’opportunité de connaître les différents styles de représentations qu’on donnait alors en Tchécoslovaquie : le style de Prague, conduit par Talich qui transportait le lyrisme tendre de Janáček, parfois en enjolivant l’orchestration plutôt âpre de Janáček jusqu’à obtenir une musique plus goûteuse, avec des couleurs à la Strauss et le style de Brno qui gardait rigoureusement l’orchestration de Janáček telle qu’il l’avait écrite, sans aucun embellissement».

De retour sur les bords de la Tamise, muni de la partition de Kát’a Kabanová qu’il avait acquise en Tchécoslovaquie et d’une bande sonore de l’opéra, il tenta de convaincre la direction du Sadler s’ Wells de monter Kát’a Kabanová à Londres. Alors qu’aucun opéra de Janáček n’avait jusque là été joué en Grande Bretagne, il sut être si persuasif qu’il réussit à imposer cette pièce lyrique.

Et l’on suit l’introduction des opéras de Janáček en Grande-Bretagne. Donc cela commença avec Kát’a Kabanová en anglais, créé en 1951, dirigée par Charles Mackerras, alors jeune chef de 25 ans. En 1954, la reprise de Kát’a fut assurée par Rafael Kubelik qui créa Jenůfa en 1956. En 1961, Charles Mackerras reprit Kát’a tandis que Colin Davis donnait la première de La Petite Renarde rusée sans rencontrer plus de succès que les années antérieures. Un peu inattendu, le succès arriva en 1964 avec la première  de L’Affaire Makropoulos dont le rôle-titre écrasant était tenu par la merveilleuse soprano Marie Collier. En 1965, ce fut le tour de La maison des morts à fréquenter les planches, toujours dans une version anglaise. En dehors des directions qu’il assura à Brno en 1961 et 1969, la première représentation d’un opéra de Janáček en langue tchèque se passa à San Francisco en 1986 avec Jenůfa

S’ordonnançant sagement suivant la chronologie, on pourrait suivre l’évolution de la carrière de chef de Charles Mackerras. Mais judicieusement, les auteurs du livre reviennent sur ses étapes pour délivrer quelques leçons musicales. Par exemple, lorsque le chef dirigea Taras Bulba pour la première fois à Brno en 1974 «Pour les Tchèques, ce fut un Janáček inconnu, plein d’expression, d’émotion et de contrastes forts. D’après les souvenirs des interprètes, ce fut seulement sous la direction de Mackerras qu’ils commencèrent à comprendre la beauté du prélude de Jenůfa, Jalousie, que jusqu’à présent ils n’envisageaient que comme une œuvre marginale» écrit Jíři Zahrádka.


Charles Mackerras en 1997
© collection privée
Lors d’une interview donnée en 2003, Charles Mackerras revenait sur la bizarrerie, attribut que beaucoup de musiciens utilisaient, dans les années 50 et jusqu’aux années 70, pour qualifier la musique de Janáček. «Les chefs d’orchestre qui sont familiers de Puccini, Strauss et Wagner trouvaient l’orchestration de Janáček très bizarre. Un certain nombre de ses œuvres paraissaient pratiquement injouables. Toutefois quelque chose a changé dans les dernières années. Le fait que Janáček soit maintenant si populaire et familier signifie que les jeunes interprètes peuvent triompher des difficultés beaucoup plus facilement que les interprètes dans les 20 ou 30 années en arrière. Comme la technique s’était améliorée, c’est devenu plus facile. Quand j’ai enregistré les opéras de Janáček il y a vingt ans avec l’Orchestre Philharmonique de Vienne, ils ne les trouvaient pas difficiles. La bizarrerie de son orchestration fait partie de son originalité. C’est dommage de passer à côté de ces bizarreries. Fabriquer un son Janáček plus «normal» peut le faire ressembler à Strauss ou Dvořák. C’est pourquoi je préfère revenir à l’orchestration originale de Janáček même si c’est moins simple à jouer et à réguler». 

Si en France Charles Mackerras est bien connu pour ses affinités avec Janáček, il ne faut pas imaginer le chef ne dirigeant que des œuvres du compositeur morave. Mackerras répondit à trois périodes de sa vie au questionnaire «quels disques emporteriez-vous sur une île déserte ?» Chaque fois, il cita Mozart, Mahler et Janáček auxquels il joignit, tantôt pour l’un, tantôt pour l’autre, tantôt pour le troisième questionnaire, des  opéras de Verdi, Bellini, un oratorio d’Haendel et deux œuvres de Dvořák dirigées par Talich (comme une révérence à son premier maître). Quant à ses propres enregistrements, il distinguait la Symphonie n° 9 de Beethoven, la Symphonie n° 1 de Brahms, Jules César d’Haendel, Kát’a Kabanová et la Symphonie Prague de Mozart. Quand on observe la masse des enregistrements discographiques qu’il nous laisse, on voyage de Sullivan à Berlioz en passant par Puccini, Sibelius, Liszt, Falla, Smetana, Britten, Purcell, Elgar, Delius, Bizet, Rossini, Stravinsky, Szymanowski, etc. On voit donc que son répertoire ne se limitait pas à son cher Janáček, mais s’étendait bien au-delà de ses œuvres et de la musique tchèque en général.

A travers ce beau livre, on découvre ou on retrouve soixante ans d’histoire musicale non seulement centrées sur la Grande Bretagne, pays dans lequel Mackerras a le plus souvent dirigé, mais aussi la Tchécoslovaquie et bien d’autres pays d’Europe et d’Amérique où s’est rendu le chef d’orchestre. Pourvu que l’on soit un peu habitué à la langue de Shakespeare - à défaut d’une traduction française - ce livre procure de grandes satisfactions au lecteur qui y trouvera matière à réflexion à foison. On ne peut que remercier très fortement (et féliciter tout autant fortement) Nigel Simeone et John Tyrrell d’avoir mené à bien et de si belle manière cet ouvrage indispensable pour qui veut comprendre l’itinéraire d’un chef qui s’est voulu le défenseur admirable d’un compositeur injustement méconnu il y a une cinquantaine d’années. En grande partie, grâce à Mackerras, il ne l’est plus, ni d’un côté, ni de l’autre de la Manche, pas plus qu’ailleurs.

Joseph Colomb - juin 2015

Notes :

1. Charles Mackerras, edited by Nigel Simeone and John Tyrrell, The Boydell Press, 2015.

3. Les auteurs ont établi 9 listes de concerts dirigés par Charles Mackerras tout au long de sa carrière avec les différents orchestres dont il fut directeur musical à une période donnée, par exemple le Philharmonia orchestra, l’orchestre de chambre d’Ecosse et l’English National Opera. Ces listes occupent tout de même 25 pages sur 2 colonnes.

3. La discographie s’étend sur une quarantaine de pages, témoignant d’une incessante activité de Charles Mackerras dans le domaine de l’enregistrement avec un répertoire considérable. 

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