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20 avril 2015

Quel quatuor tchèque ?


Un Quatuor Tchèque peut-il en cacher un autre ?
(à Nantes entre 1927 et 1931)

En France, au début du XXe siècle, on connaissait relativement bien le fameux Quatuor Tchèque qui honorait notre pays par ses venues relativement fréquentes. Ce Quatuor avait été créé en 1892 par quatre élèves du violoncelliste Hanuš Wihan, Karel Hoffmann, premier violon, Josef Suk, second violon, Oskar Nedbal, alto, Otto Berger, violoncelle. Il joua jusqu’en 1934, date de sa dissolution alors que lors des deux dernières années de l'ensemble Stanislav Novák remplaça Josef Suk, que Jiří Hérold tint le poste d’alto dès 1902 et que Hanuš Wihan et Ladislav Zelenka se succédèrent au violoncelle. Le Quatuor Tchèque visita la France dès 1896 et revint dans notre pays à plusieurs reprises jusqu’en 1930.  Blanche Selva l’accompagna dans deux quintettes avec piano, œuvres de compositeurs tchèques (Václav Štěpán et Vítězslav Novák) au cours de concerts en janvier 1920. Elle récidiva en 1923 pour le quintette de Franck.


Quand d’autres Quatuors venant des pays de Bohême visitaient l’hexagone, un certain flou patronymique les accompagnait. Un peu par paresse intellectuelle, un peu par facilité, la presse nationale leur accolait le qualificatif tchèque ou tchécoslovaque ou encore les désignait sous le nom de Quatuor de Prague. Durant le premier tiers du XXe siècle, il n’était pas aisé de distinguer un ensemble tchèque d’un autre ensemble tchèque. La plupart du temps, n’échappèrent à cette confusion que les Quatuors dont le nom dépendait de celui de leur créateur ou de leur inspirateur, tel le Quatuor Ševčík (1) et le Quatuor Ondříček (2).



Le Quatuor Zika (3) fut appelé Quatuor tchécoslovaque par la presse française et à partir de 1929 se dénomma lui-même Quatuor de Prague. Sous cette seconde appellation, il contribua à perturber les auditeurs qui avaient encore plus de mal à reconnaître la composition de cet ensemble par rapport à un autre qui portait une étiquette quasiment identique. En France, on eut tendance à lui conserver son vrai nom Zika même après qu’il se soit transformé en Quatuor de Prague.



Lorsque la presse parisienne dénommait le Quatuor Novák-Frank (4) par son nom véritable, à Nantes lors de sa venue en 1927, on le qualifia de Quatuor Tchèque de Prague, au risque de le faire confondre par le public avec un autre ensemble. 



Quant au Quatuor Slovaque (5), à Nantes en 1929 et 1930 il fut aussi appelé tantôt Quatuor Tchèque tantôt Tchécoslovaque ce qui, dans un cas comme dans l’autre, concourait à embrouiller une nouvelle fois les auditeurs qui assistaient à un de leurs concerts. Fondé probablement en 1927, il bénéficia en France du soutien de l’Institut d’études slaves, organisme créé en 1919 par le professeur Ernest Denis.

Il est vrai aussi que plusieurs exécutants appartinrent tantôt à un ensemble, tantôt à un autre. Par exemple, Ladislav Zelenka passa du Quatuor Ševčík au Quatuor Tchèque ; Stanislav Novák pratiqua de même, rejoignant le Quatuor Tchèque durant les derniers mois de son existence après avoir été le premier violon du Quatuor Novák-Frank. Ces échanges ne simplifièrent pas la tâche de reconnaissance des auditeurs qui pouvaient se demander parfois quel ensemble ils entendaient. 



Ces précisions (et imprécisions !) apportées, examinons la contribution de ces quatuors à la vie musicale nantaise au tournant des années 30. Par quatre fois un Quatuor  tchèque donna un concert dans la salle Gigant à Nantes entre 1927 et 1931. Le 20 mars 1927, ce fut le Quatuor Novák-Frank qui joua Beethoven, Mozart, Dvořák, Bartók et Martinů. Au cours des autres saisons, un nouvel ensemble s’installa le temps d’un concert, appelé tantôt Quatuor Tchécoslovaque, tantôt Quatuor Tchèque par la presse nantaise. C’est donc à trois reprises que le Quatuor Slovaque visita la ville des bords de Loire. Chaque fois, il programma une ou plusieurs œuvres de compositeurs de son pays (Dvořák, Novák, Suk, Smetana et Janáček) qu’il accompagna d’ouvrages de Beethoven, Honegger, Debussy et Schumann, le 10 mars 1929, le 9 février 1930 et le 29 janvier 1931. Rappelons que lors de la matinée du 9 février 1930, on entendit ce que l’on peut considérer - jusqu'à preuve du contraire - comme la première audition française du quatuor La Sonate à Kreutzer de Janáček (6). D’autres villes reçurent ces quatre musiciens. En 1929, ils effectuèrent une tournée où ils firent étape à Lyon (7), Metz, Strasbourg et Mulhouse. A Paris, La Sorbonne les reçut plusieurs fois. 



Dans ces années de naissance de la radio, de multiples stations privées offraient des émissions aux encore rares possesseurs de récepteurs. Le quotidien Le Petit Parisien émettait au moins le soir. Le 28 juin 1929, il invita le Quatuor slovaque - toujours baptisé Quatuor tchécoslovaque - avec le concours du pianiste R. Raban et d’Albert Cornellier de l’Opéra-Comique pour un festival de musique tchécoslovaque. Le programme de cette émission pose plus de questions qu’il n’apporte de réponses. En effet, si on s’explique sans difficulté que le Quatuor slovaque était à l’œuvre dans le Quintette opus 81 (B 155) de Dvořák et que son violoncelliste et le pianiste invité se chargèrent de la Sérénade et la Ballade de Suk, si de même il est dans l’ordre des choses que ce soit  le baryton canadien qui se charge des Chansons bohémiennes (B 104) de Dvořák, par contre comment justifier la présence de pièces symphoniques telles que l’ouverture Carnaval de Dvořák, la Suite slovaque de Novák et deux Danses valaques de Janáček ? Ce dernier n’a pas travaillé à une version pour quatuor de ses danses. Qui donc les a adaptées pour les quatre instruments ainsi que les deux autres ouvrages orchestraux ? Ou doit-on déduire que la station de radio a placé entre les exécutions des instrumentistes présents dans le studio des plages musicales enregistrées ? Si c’était le cas, pour les Danses valaques, comme Erich Kleiber ne les avait enregistrées qu’en 1931, on était dans l’obligation d’utiliser la gravure effectuée par Otakar Pařík et l’orchestre de la radio tchèque (8). Ce disque dut probablement être amené dans leurs valises par les interprètes tchèques. Un an avant que Rhené-Bâton en dirige la première française (9) avec l’orchestre Pasdeloup, un certain nombre de mélomanes ont donc pu entendre ces deux Danses valaques (probablement Požehnaný et Pilky) à la radio.



L’année suivante, une nouvelle tournée les vit s’arrêter à Rennes le 10 février (10), Dijon, Lure, Vesoul, Colmar et Belfort. Cette année-là, leur programme comprenait le quatuor De ma vie de Smetana, la Méditation Sur le Choral de Saint-Venceslav de J. Suk, le Duo pour violon et violoncelle de Martinů, le Quatuor, op. 22, de V. Novák et le Quatuor américain de A. Dvořák. Celle de l’année 1929 ne nous est pas connue. Après avoir fait découvrir le quatuor La Sonate à Kreutzer aux Nantais, les musiciens tchécoslovaques le donnèrent-ils dans les autres villes ? Impossible, pour le moment, de répondre.



Pour en revenir à Nantes, pour succéder aux deux quatuors tchèques, les organisateurs invitèrent le Quatuor Calvet, le Quatuor Lener, à deux reprises pour chacun d’eux et le Quatuor Loewenguth, à trois reprises jusqu’en 1939. Signalons encore la venue du Quatuor Hollandais en 1932.



Par ailleurs le Quatuor Zika (alias Quatuor de Prague) s’exprima à la Société Nationale à Paris le 31 janvier 1931 où il interpréta le Quatuor n° 1 de Janáček qu’il redonna dans les salons de  l’Hôtel de la Fondation S. de Rothschild sous le patronage de l’Association Française d’Expansion et d’Echanges Artistiques. Quelques jours auparavant, le Quatuor Zika avait joué des pièces de Dvořák, Hindemith et Stravinsky au Théâtre Montparnasse. Radio Paris invita l'ensemble pour une émission au cours de laquelle les musiciens exécutèrent des œuvres de Smetana et Schulhoff.



Une station de radio, Tour Eiffel engagea plusieurs soirs du mois de juin 1924 le Quatuor Ondříček pour un radio-concert consacré à Smetana et Dvořák, un autre à Mozart et Grieg. Profitant de leur présence à Paris, ils se produisirent à l’Institut de France où ils révélèrent le Quatuor n° 1 en sol mineur de Novák et le Quatuor en si bémol majeur de Suk, tandis qu’ils rejouaient Smetana et Suk au cours d’un autre concert. A chaque fois, la cantatrice Máša Fleischeirová, qui accompagnait le Quatuor, démontra son talent dans des mélodies populaires tchèques et des ouvrages de Novák.



Le Quatuor Novák-Frank, quant à lui, se rendit dans notre pays en 1926 et 1927 pour répandre les graines de la musique tchèque. L’Association Française d’Expansion et d’Echanges Artistiques, pour accroître le rayonnement artistique de la France dans le Monde, organisait des tournées d’artistes français dans tel ou tel pays. En échange, elle conviait des musiciens étrangers à venir dans notre pays. Le Quatuor Novák-Frank bénéficia de telles invitations. En mars 1927, il servit aux auditeurs un quatuor de Martinů et le Trio de Smetana que deux de ses membres jouèrent avec un pianiste.


Malgré l’ambiguité que la similitude de leurs noms faisait peser sur le public des concerts, les principaux Quatuors tchèques de ces années 25-30, à l’occasion de leurs tournées françaises, participèrent à la diffusion dans l’Hexagone d’ouvrages de leur pays. Sans eux, une partie de la musique de chambre de Smetana, Dvořák, Suk, Janáček et Novák, entre autres, aurait eu toute chance de rester inconnue encore longtemps de ce côté du Rhin, durant ces années-là.

Ces ensembles à cordes tchèques ouvrirent la voie à d'autres groupements qui se formèrent plus tard, pour la plupart après la fin de la guerre de 1939-1945. C'est ainsi que le Quatuor Janáček, précédé de peu par le Quatuor Smetana, entreprit dès 1958 un certain nombre de tournées en France et qu'il propagea de manière enthousiaste les deux quatuors du compositeur morave à de nombreuses reprises dans un nombre conséquent de villes de l'Hexagone jusqu'en 1982, date de leur dernière venue dans notre pays. Le Quatuor Talich prit le relais à partir de 1970, rejoint par le Quatuor Doležal dans les années 80 et surtout par le Quatuor Pražák dans les dernières années du XXe siècle. Mais leur implication dans la diffusion des deux ouvrages de Janáček avait finalement convaincu des ensembles français à les rejoindre dans l'exécution sur leur sol de ces quatuors. Le Quatuor Manfred, le premier, lança le mouvement en 1986 et, peu à peu, les Arpeggione, les Debussy, les Verlaine, les Renoir, les Ludwig, etc. emboitèrent le pas à leurs glorieux aînés tchèques. Depuis l'an 2000, on ne compte plus les ensembles français qui, souvent dès leur constitution, mettent l'un ou l'autre des ouvrages de Janáček à leur répertoire. Depuis une vingtaine d'années, il est de moins en moins besoin de faire appel à des ensembles tchèques pour jouer tant La Sonate à Kreutzer que Les Lettres intimes puisque la plupart des Quatuors de l'Hexagone ont réussi à rentrer dans l'univers si singulier et si expressif de Janáček. Tant et si bien que le Quatuor Diotima suivi par le Quatuor Zaïde ont même offert deux beaux enregistrements de ces œuvres que le Quatuor Manfred avait gravées le premier en France en 1992.

Joseph Colomb - mars 2015

Le livre si documenté de Michelle Bourhis, musicologue, La musique de chambre à Nantes entre les deux guerres, L’Harmattan, 2011, m’a fourni un grand nombre d’informations pour la rédaction de cet article.

Notes :



1. Ce Quatuor adjoignit au nom du professeur Otakar Ševčík, celui du premier violon Bohuslav Lhotský. Fondé en 1903, il fut dissous vers la fin des années 30. Composition du quatuor dans les dernières années de son existence : Bohuslav Lhotský, premier violon, Karel Procházka, second violon, Karel Moravec, alto, František Pour, violoncelle. Le Quatuor Ševčík-Lhotský se rendit à Paris en 1921.


2. Pourtant en 1924 le quotidien Paris-Soir l’intitula Quatuor de Prague. Composition du Quatuor Ondříček en 1930 : Jaroslav Pekelský, premier violon, Kamil Vyskočil, deuxième violon, Vincenc Zahradník, alto, Bedřich Jaroš, violoncelle. 

3. Composition du Quatuor Zika (Quatuor de Prague) en 1931 : Richard Zika, premier violon, Herbert Berger, deuxième violon, Ladislav Černý, alto, Vasa Černý, violoncelle.

4. Composition de ce Quatuor en 1927 : Stanislav Novák, premier violon, Josef Stika, deuxième violon, Bohumir Klabik, alto, Mauritz Frank, violoncelle.

5. Composition du Quatuor Slovaque en 1930 : Oldřich Černý, premier violon, František Vohanka  deuxième violon, Václav Dvořak, alto, Ivan Večtomov, violoncelle.


6. En l’état actuel de nos connaissances, ce fut bien la première exécution française de ce quatuor de Janáček. Pourtant, la presse nantaise qui rendit compte de ce concert, si elle mentionna que le quatuor d’Honegger était donné en première audition, n’en fit pas de même pour celui de Janáček. Il faudrait probablement en conclure que celui-ci fut joué auparavant dans une autre salle de concert du territoire français. Mais laquelle et par quel ensemble ? A ces deux questions, aucune réponse ne peut être apportée actuellement.

7. Je n'ai pas trouvé de trace du passage à Lyon du Quatuor slovaque en dépouillant la presse lyonnaise.


8. Il s’agit du premier enregistrement mondial de deux Danses de Lachie, qui furent aussi pendant quelques années désignées sous le nom de Danses valaques.


9. Au Théâtre des Champs-Elysées, Rhené Bâton à la tête de l'orchestre Pasdeloup offrit aux Parisiens la première audition française de deux Danses de Lachie, le 28 décembre 1930. Toujours dans le même cadre, quelques semaines plus tard, le 1er mars 1931, il en programma deux nouvelles en plus des deux qu'il avait déjà révélées au public.

10. A Rennes, à la salle Excelsior, le Quatuor slovaque - désigné sous le nom de Quatuor tchécoslovaque de l’Institut d’Etudes Slaves - joua le quatuor De ma vie de Smetana, la Méditation sur le choral de Saint Venceslav de Suk, le Duo pour violon et violoncelle de Martinů et le Quatuor américain de Dvořák omettant le Quatuor de Novák peut-être pour laisser un temps d'intervention à la cantatrice Greta Alpeter accompagnée par la pianiste Berthe Le Gall dans des mélodies et pièces pour piano de Debussy, Ravel, Philipp, Prokofiev, Richard Strauss, Brahms, Hahn, Grovlez et Fauré.



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