On ne les compte plus ! Une nouvelle parution de grande valeur chez Forgotten Records. Alain Deguernel a su restituer en CD l'un des tous derniers enregistrements - peut-être même le dernier - du Gordon Quartet, formation réunie autour du légendaire violoniste Jacques Gordon. L'on trouve ici le onzième Quatuor n° 11 en do majeur (op. 61, B. 121) d'Antonín Dvořák et le Concertino pour piano, deux violons, alto, clarinette, cor et basson de Leoš Janáček, avec Rudolf Firkušný au piano. La captation est datée de 1948, année même de la mort de Jacques Gordon.
Contrairement à ce que peut faire croire la consonance de son patronyme, Jacques (Jakob) Gordon n'était ni français ni anglo-saxon. Il naît en 1899 à Odessa, ville célèbre pour son extraordinaire école de violon. C'est un enfant prodige, décoré même par le tsar Nicolas II. Dès 1914 il émigre avec sa famille aux Etats-unis. Il devient bientôt le plus jeune premier violon qu'ait jamais connu le Chicago Symphony Orchestra, et fonde dans cette ville l'ensemble de quatuor qui porte son nom. Il choisira en 1930 de privilégier la musique de chambre, jusqu'à sa disparition suite à une attaque en 1948.
Dvořák a écrit son 11e Quatuor en toute hâte : il venait de prendre connaissance dans les journaux de sa prochaine création, pour la fin de l'année 1881, par Josef Hellmesberger à Vienne. Après une première tentative abandonnée (le fragment de quatuor B. 120), Dvořák réussit pourtant à écrire une partition d'une très grande intensité, caractéristique de cette période de sa vie où l'esprit "populaire" reste néanmoins sérieux et empreint d'une rigueur toute classique. Jacques Gordon et ses musiciens parviennent à maintenir l'équilibre fondamental de cette partition, le premier violon sachant laisser s'exprimer ses partenaires sans chercher à imposer sa voix. Une très belle leçon de musique, qu'Alain Deguernel a su numériser de façon exemplaire, avec naturel et quasiment aucun des bruits parasites des "vieilles cires".
Tout occupé à composer les dernières répliques de son opéra L’Affaire Makropoulos, Janáček débuta en février 1925 l’écriture de sa première œuvre concertante, le Concertino. Et comme décidément il ne faisait rien comme personne avant lui, il innova encore avec cette œuvre. L’année 1925 fut plutôt bien remplie pour ce musicien septuagénaire : première pragoise de La Petite Renarde rusée à l’occasion du festival de la Société Internationale de Musique Contemporaine, première représentation à Brno de Šarka, opéra composé en 1887, révisé pendant ces dernières années, composition de la première mouture des Řikadla, voyage à Venise pour le festival de musique de chambre de la Société Internationale de Musique Contemporaine avec l’exécution de son premier quatuor à cordes La Sonate à Kreutzer.
Délaissant un accompagnement orchestral symphonique avec l’ensemble de ses pupitres, Janáček, pour ce Concertino, ne se lança pas dans un classique concerto pour piano avec ses trois ou quatre mouvements bien identifiés. Il choisit un ensemble de chambre, plutôt inusité pour emboîter le pas à son soliste : six instrumentistes glanés parmi les cordes (dont deux violonistes et un altiste) et parmi les vents (un clarinettiste, un corniste et un bassoniste). Dans la littérature musicale contemporaine, rien qui ne lui ressemblât. On pourrait à la rigueur discerner la même volonté d’ascèse chez Manuel de Falla dans sa façon d’entourer son soliste de seulement quelques instruments dans son Concerto pour clavecin, mais il est postérieur de trois ans au Concertino de Janáček.
Avec le Concertino, avons-nous à faire au premier enregistrement de cet ouvrage concertant ? En 1948, année où fut capté cette œuvre, un autre pianiste la grava également. En Tchécoslovaquie, le pianiste s’appelait Ludvík Kundera. Aux USA, il se nommait Rudolf Firkušný (1). Chacun d’eux avait connu Janáček, le premier l’avait côtoyé à Brno au sein du Club des Compositeurs moraves que le compositeur, un temps, présida ; le second avait été son élève lors de son enfance, un élève privilégié puisqu’il reçut des leçons privées du maître de Brno. Firkušný s’était exilé aux USA alors que Kundera était resté dans son pays. Mais tous les deux portaient dans leur cœur l’amour de la musique de Janáček. C’est dire si leur interprétation ne peut laisser indifférent. Les faces des disques 78 tours ont été merveilleusement reportées sur CD par Alain Deguernel, comme il nous y a accoutumés depuis plusieurs années.
En 1948, alors que ce Concertino n’a pas encore vraiment commencé une carrière internationale, pour ses débuts au disque, Firkušný en offre une version classique, presque un peu trop sage, gommant parfois les aspérités de la partition de manière un peu excessive. Le résultat pourtant s’avère convaincant par sa cohérence. Et la partie finale séduit particulièrement l’auditeur avec son rythme haletant, ponctué par les vents tandis que les violons lancent leurs traits acides. Sur la fin du dernier mouvement, le piano sait se montrer tendre avant de reprendre un martèlement répétitif.
L’éditeur de Forgotten Records gâte les auditeurs. Après nous avoir déjà donné un des premiers enregistrements du Concertino par le pianiste Franz Holetschek (en 1953) et ses compagnons de l’Ensemble Barylli, voici donc une nouvelle gravure de cette œuvre alors que dans les années 50, en France, elle ne fut jouée que deux fois (2). Plus tard, Firkušný signa encore trois autres interprétations, en 1954, en 1971 et en 1991.
Quarante ans plus tard, Firkušný, dans son dernier enregistrement de ce Concertino, garde cette élégance qui le caractérisa. Sans forcer le trait, il conserve le dynamisme de cette musique, sans en accentuer les rugosités et sans les éliminer non plus, réalisant un tour de force musical d’unir dans son jeu l'âpreté et la tendresse qui parsèment bien des partitions de Janáček.
Alain Chotil-Fani (Dvořák) et Joseph Colomb (Janáček) - avril 2015
Notes :
- Alors jeune pianiste de 16 ans, Rudolf Firkušný assura la création française du Concertino dans un concert donné à l’Ecole Normale de Musique le 29 juin 1931. L’ensemble instrumental était dirigé par Alfred Cortot.
- Yvonne Lefébure joua le Concertino le 15 mai 1952 dans le cadre de L’Œuvre du XXe siècle, alors qu’Hélène Boschi le donna le 10 décembre 1954. Et pendant une dizaine d’années, on n’entendit plus cette œuvre dans une salle de concert de l’Hexagone.

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