La presse régionale délivre des réactions qui permettent de comprendre l’évolution du goût musical en dehors des élites et d’un monde artistique restreint où chacun s’incline devant les talents de son voisin ou au contraire condamne les nouveautés de tel ou tel confrère ou encore le considère digne d'intérêt, estime passant par toutes les nuances intermédiaires entre admiration et dédain. Il est donc nécessaire de les connaître pour bien prendre le pouls du monde musical français d’une époque déterminée.
En février 1930, le Quatuor Slovaque entama une tournée française dont le passage à Nantes, le 9, fut relaté par le compositeur Paul Ladmirault et des journalistes locaux. Jusqu’à preuve du contraire et dans l’attente d’éventuelles découvertes, ce fut la première mention de l’exécution du Quatuor n° 1 de Janáček retrouvée dans la presse. Comment cette exécution fut-elle rendue par les périodiques nantais ?
Le 8 février, dans le journal local Nantes le soir, on annonçait ce concert dont sont détachés deux extraits. Le premier présentait les exécutants.
«Les quatre éminents artistes qui composent le Quatuor Tchèque ne sont pas de ces virtuoses pour qui le concert n’est qu’un prétexte d’exhibition et ceux se contentant d’un programme établi au hasard avec des œuvres connus de tous».
Les quatre musiciens cités sous la dénomination de Quatuor Tchèque composaient en fait le Quatuor Slovaque (Slovanské kvarteto) : Oldřich Černý, premier violon, František Vohanka deuxième violon, Václav Dvořak, alto, Ivan Večtomov, violoncelle. Les quatre musiciens avaient, en plus du soutien des autorités de leur pays natal, obtenu celui de l’Institut d’Etudes Slaves de Paris. Quant au second extrait, il listait les compositeurs présents au programme de ce concert.
«Trois écoles différentes nous seront présentées au concert de dimanche avec au programme les quatuors Dvorak, Jannacck, Honnegger et le 13e Beethoven».
Si Dvořák se trouvait correctement orthographié, en dehors des accents diacritiques, ce ne fut ni le cas de Janáček, ni d’ailleurs d’Honegger que pourtant on peut reconnaître aisément malgré un redoublement de consonne alors que l’identification est beaucoup plus problématique pour le compositeur morave.
L’hebdomadaire nantais revint sur ce concert dans l’édition suivante datée du 15 février. Là encore quelques extraits suffirent pour mesurer l’accueil que l’on fit aux ouvrages interprétés par le Quatuor Slovaque.
«Dvorak, Honegger, Janevek (1), Beethoven… Si l’on a voulu nous faire mesurer la distance qui sépare les trois premiers du dernier, le but, reconnaissons le, a été pleinement atteint».
Le journaliste, J. d’Erd traita le Quatuor américain de Dvořák d’«œuvre incolore en dépit de ses intentions» et expliqua sommairement «celui de Janevek qui, cependant, voulait exprimer quelque chose, n’a pas été compris, et très certainement parce que incompréhensible».
Seltifer, critique du journal Le Phare accueillait avec beaucoup de faveurs le quatuor d’Honegger. Celui de Janáček suivait «comment eut-il pu nous paraître autrement que terne ?» Elle (2) utilisa quelques mots supplémentaires pour qualifier, ou plutôt disqualifier La Sonate à Kreutzer. «Vivement la bouée de sauvetage (3)» ajoutait-elle pour signifier que l’œuvre sombrait corps et bien.
Le quatuor de Dvořák ne trouva pas plus grâce aux oreilles du rédacteur de L’Echo de la Loire. «Mortel ennui où de vagues thèmes vulgaires semblent sommeiller sans aucun espoir de réveil» ressentait-il à l’écoute du Quatuor américain. Quant au quatuor de Janáček, il n’était «guère plus réjouissant (4)»
Paul Ladmirault, compositeur, et par ailleurs critique musical à Ouest-Eclair ne fut pas plus convaincu que ses pairs. Il voulut faire correspondre des pages du roman de Tolstoï à "tel motif, telle modulation, tel rythme, tel coup d'archet" et constata que "la musique de Janavcek y est par elle-même impuissante." A la clarté française pour laquelle il avançait les exemples de la symphonie avec orgue de Saint-Saëns et le quintette de Florent Schmitt, s'opposait cet ouvrage tchèque "une énigme indéchiffrable" qui ne comportait pas de "plan musical logique (5)".
Quatre points de vue, quatre avis négatifs. Un seul montra une certaine compréhension et un certain goût pour la musique de Janáček. Ad. DEL (6) ainsi qu’il (ou elle) signait dans Le Populaire prit le contrepied de Ladmirault en affirmant «le quatuor a, de lui-même, une signification musicale certaine». Il fut également réceptif au Quatuor américain à propos duquel il déclarait «Il faut dire le charme de ce quatuor, d’une tristesse si caractéristique. Le lento et le final sont d’un très heureux effet». Les œuvres de chacun des deux compositeurs tchèques jouaient pourtant dans des registres bien différents, ce qui n’empêcha pas le critique de les apprécier. Pour revenir à celui de Janáček qu’il orthographiait Janacer ajoutant encore une coquille malencontreuse au patronyme du compositeur morave, il développait ainsi la perception de son ouvrage «La mélodie n’y est pas complaisamment poussée vers un charme facile, elle est même, par moment, âpre, osons même dire aigre, mais l’harmonie y est curieuse. De plus, les quatre parties présentent une certaine unité de pensée, qui n’est pas le moindre mérite de cette partition (7)» Ad. DEL serait-il plus sensible à la musique contemporaine que ses collègues des autres périodiques nantais ? Pas spécialement puisque neuf ans plus tard, après l’écoute de la Sonate pour violon et piano de Debussy datant pourtant d’une bonne vingtaine d’années, il s’effarouchait devant «je ne sais quoi de bizarre et de confus qui ressemble à tout, excepté à de la musique pour violon (8)».
Même si la plupart des créations musicales se déroulaient à Paris, il arrivait que la province parfois hébergeait des événements culturels qui, historiquement, feraient date. Sur le coup, on ne se rendait pas obligatoirement compte de l’importance de telle ou telle création française de l’ouvrage d’un compositeur étranger. Pour Janáček, Lyon en 1923 et Strasbourg en 1925 accueillirent les premières exécutions sur le sol français du cycle Dans les brumes et du chœur Les 70 000 sans que ces exécutions signent un quelconque retentissement dans le pays. Il en alla de même pour La Sonate à Kreutzer. Le public nantais clairsemé ne réserva pas une bonne réception à cette œuvre nouvelle. Les journalistes et critiques locaux restèrent de marbre devant ce quatuor manifestant une incompréhension complète. Seul Ad. DEL montra un certain intérêt sans toutefois tomber dans un enthousiasme contagieux. Cette création française aussitôt exécutée n’attira pas l’attention sur Janáček. Les esprits n’étaient pas mûrs pour recevoir sa musique, tout occupés encore à assimiler les révolutions opérées par Debussy, Schœnberg et Stravinsky, sans compter les remises en question que s’efforçaient de lancer les compositeurs du Groupe des Six. Et comme on ne savait rien du compositeur morave, on n’était pas préparé à accueillir cette musique qui, de plus, ne s’inscrivait dans aucun des courants de la musique de cette époque. On se contenta d’applaudir les instrumentistes en accordant une mention au violoncelliste sans octroyer aucun crédit à l’œuvre exécutée.
L’année suivante, à Paris, le public pas plus que les critiques musicaux ne s’éprirent de cette œuvre exécutée par le Quatuor Zika (9), celui-là même qui l’avait jouée en 1925 à Venise au cours du festival de la Société Internationale de Musique Contemporaine en présence du compositeur. A Paris, à Nantes, les réactions étaient les mêmes. Un temps d’adaptation était nécessaire aux auditeurs. A condition qu’on leur offre la possibilité de nouvelles auditions. Jusqu’en 1939, il ne s’en présenta aucune.
Joseph Colomb - mars 2015
Michelle Bourhis, musicologue, m’a aimablement communiqué les coupures de presse concernant la musique tchèque à Nantes. Elle en avait déjà relevé un certain nombre pour son ouvrage La musique de chambre à Nantes entre les deux guerres (10) et a consulté spécialement quelques autres périodiques pour cette étude. Un tel geste désintéressé doit être salué. Personnellement, je remercie très sincèrement Michelle Bourhis de sa généreuse contribution.
Notes :
1. Une graphie fantaisiste de plus pour Janáček !
2. Sous le pseudonyme Seltifer se dissimulait Jeanne Salière qui rédigea des chroniques dans différents périodiques nantais pendant une bonne trentaine d’années.
3. Le Phare, 11 février 1930
4. L’Echo de la Loire, 11 février 1930, texte sans signature
5. Ouest-Eclair, 11 février 1930, page 5
6. Ad. DEL, sous cette signature d’allure un peu étrange, se cache peut-être Mme Tallandeau de Montrut, comme le suggère Michelle Bourhis dans son ouvrage cité ci-dessous.
7. Le Populaire, 11 février 1930
8. Cité par Michelle Bourhis dans son livre à la page 194.
9. Richard Zika à partir de 1932 devint le premier violon du Quatuor Ondříček, sans abandonner, semble-t-il, le Quatuor qu’il avait créé auparavant et qui portait son nom.
10. Michelle Bourhis, La musique de chambre à Nantes entre les deux guerres L’Harmattan, décembre 2012, 335 pages avec un cahier photographique et de copieuses annexes.
Il n’est pas qu’à Paris qu’on se préoccupe de musique. Le livre de Michele Bourhis démontre qu’à Nantes, entre les deux guerres, des amateurs éclairés, des instrumentistes locaux s’évertuèrent à offrir à leurs compatriotes des séances régulières de musique de chambre. Des professeurs du conservatoire de Nantes, ainsi que des solistes de renom, français et étrangers, se succédèrent sur les estrades pour jouer de la musique ancienne, de la musique classique, romantique et contemporaine. Son étude fourmille de renseignements extrêmement précis et liste le plus rigoureusement possible les concerts organisés dans telle ou telle salle de Nantes, avec un programme détaillé et les interprètes qui les jouaient. Un livre très appréciable pour qui veut saisir l’activité musicale française dans une partie de sa diversité et ailleurs qu’à Paris durant cette période.
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| Le livre de Michelle Bourhis |

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