Sviatoslav Richter et Janáček
Comme on pouvait s’en douter, l’immense pianiste russe, en liaison avec les compositeurs de son époque, choya les œuvres pianistiques de ses compatriotes. Dans son répertoire, on trouve donc naturellement Prokofiev avec qui il était lié, mais aussi Chostakovitch et parmi les compositeurs des générations antérieures Glinka, Dargomijsky, Tchaïkovsky, Rimsky-Korsakov, Glazounov, Scriabine, Medtner, Rachmaninov, Miaskovsky. Il faut citer encore Modeste Moussorgsky dont l'interprétation des Tableaux d’une exposition à Sofia en 1958 marqua les discophiles et tout simplement les mélomanes.
D’autre part, on doit rappeler ses lectures inspirées des œuvres majeures de Bach, Haydn, Beethoven, Schubert, Chopin, Liszt, Schumann et ses incursions dans la musique française avec Debussy, Ravel, mais aussi Franck, Saint-Saëns, Poulenc. On sait qu’il tomba amoureux de la Touraine et que la découverte d’un édifice médiéval, la Grange de Meslay lui donna l’idée d’y créer un festival de musique dans lequel il se produisait en soliste et également en musicien de chambre accompagnant des instrumentistes de renom. Ce festival lui survécut.
A partir de 1960, année où les autorités soviétiques comprirent que les tournées internationales de Richter pouvaient leur rapporter en prestige politique bien plus que de le confiner en URSS, la discographie du pianiste s’enrichit considérablement. Les rencontres avec des instrumentistes pour des séances de musique de chambre et avec des orchestres européens et américains fournirent l’occasion à diverses firmes d’enregistrer le phénoménal musicien dans des œuvres de Brahms, Grieg, Hindemith, Mendelssohn, Reger, Szymanowski, Weber.
Pendant longtemps, quand on examinait la riche discographie de Sviatoslav Richter, on ne découvrait aucun enregistrement de la musique de Janáček. Pourtant la lecture du livre que Bruno Monsaingeon lui consacra, Richter Ecrits, conversations (1) amène des révélations plus qu’intéressantes sur la manière dont le musicien recevait Janáček. Au fil des pages, à propos d’un opéra de Prokofiev et de La Passion selon Saint Luc de Penderecki, Richter cite le nom du compositeur morave.
«Avec Simeon Kotko, Prokofiev poursuit la route tracée par Moussorgski. D’autres l’avaient déjà fait à leur façon (Debussy, Janáček)». (2)
«Ces cris obsessionnels sont terriblement théâtraux. J’y vois affectation et pathos. On est à mille lieues de la sincérité de la Messe glagolitique de Janáček». (3)
Entre 1978 et 1988, à l’occasion de l’écoute de plusieurs enregistrements, il reprenait sa plume. Tout d’abord, à propos de la gravure de la Sinfonietta par Břetislav Bakala (5), il s’exprimait ainsi «La Sinfonietta de Janáček est une merveille ; on peut l’écouter autant de fois qu’on veut, on reste saisi par son originalité». (6)
A huit ans d’intervalle, il revint par deux fois sur Taras Bulba. Le 2 janvier 1980, à la suite de l’écoute du disque de Václav Talich, il écrivait :
«Le désir que j’ai de partager avec d’autres musiciens l’émotion qui me relie à cette œuvre ultra expressive me prend souvent et dépasse parfois toute mesure. Et pourtant je ne suis pas certain que cela soit communicable et si je parviendrai à mon but.
Ils disent toujours leur plaisir, mais je soupçonne que c’est la plupart du temps à cause de cette déférence absurde à mon égard, alors qu’au fond d’eux-mêmes ils se passeraient volontiers de mes propositions de la leur faire écouter.
Nul doute qu’à la première écoute, ces trois morts (7) froissent l’auditeur par leur stridence presque insupportable et par cette manière de recréer de façon totalement originale et pénétrante le climat de la nouvelle de Gogol». (8)
En 1988, l’interprétation de l’enregistrement de Václav Neumann déclencha ces phrases.
«De nouveau la séduction de Janáček. Taras Bulba est une œuvre unique. Comme il a réussi à recréer le climat de cette époque terrible de désordre et d’arbitraire ! Et la sincérité est telle qu’on ne peut être que stupéfait». (9)
Remarquons le substantif «sincérité» utilisé par deux fois par Richter pour qualifier deux œuvres différentes de Janáček, la Messe glagolitique et Taras Bulba. Terme que l’on pourrait rapprocher de l’expression «chant-vérité» qu’employa à plusieurs reprises la musicologue Martine Cadieu dans les années 60.
Curieusement, Richter ne cita pas les pièces pour piano solo de Janáček. Après tant de paroles élogieuses comment expliquer que le pianiste russe n’ait pas enregistré une pièce de ce compositeur qu’il admirait tant ? Les importantes firmes discographiques, tant russes qu’occidentales, à la forte satisfaction des mélomanes, captèrent les interprétations de Richter des œuvres du grand répertoire, Bach, Beethoven, Chopin, etc. Devrions-nous nous satisfaire des écrits de Richter sans l’entendre dans cette musique que peu de solistes internationaux avaient l’habitude de programmer au cours de leurs concerts ? Depuis quelques années, le label Doremi exhumait différentes gravures anciennes d’artistes tels Emil Gilels, Gundula Janowitz, Teresa Stich-Randall, David Oistrakh, Andrès Segovia et bien d’autres dont Sviatoslav Richter qu’il mit à disposition des mélomanes sous les formats CD et DVD. Les archives Sviatoslav Richter publiées par Doremi furent déclinées en 23 volumes. L’heureuse surprise vint du vingtième disque de la série édité en 2011. Un enregistrement privé datant de 1980 contenait le Concertino joué par Richter et capté à Moscou le 2 août avec l’orchestre de chambre du conservatoire de Moscou dirigé par Yuri Nikolayevsky. Doremi y avait ajouté une sonate pour piano et alto, piano et basson, piano et trompette, et la sonate n° 2 pour piano d’Hindemith, gravés entre 1978 et 1985. Toutes ces œuvres étaient captées lors de concerts publics à Moscou et pour la sonate pour alto et piano à Budapest.
Sur le disque Doremi (10), le Concertino occupe une seule plage, les techniciens n’ont pas découpé ce petit concerto en ses quatre mouvements. Au cours des répétitions, le 1er août 1980, Richter coucha sur le papier les impressions que lui inspirait ce Concertino.
«Le Concertino est une œuvre curieuse, pleine d’humour (j’ai entendu dire que Janáček avait en tête des animaux ce qui apparente cette œuvre à La Petite Renarde rusée). J’adore «l’apothéose», une sorte d’hymne à la forêt et à la nature. Une curiosité musicale en somme». (11)
Richter attaque la partition sur un tempo mesuré, restant presque sur la réserve avec le cor très en arrière. Mais bientôt le rythme s’agite et le piano s’engage nettement tout en alternant avec des intermèdes très poétiques qui succèdent à l’animation digitale du pianiste. Dommage que l’instrument mal capté (plutôt flagrant vers la fin du premier mouvement) ne révèle pas un timbre à la fois plus attrayant et plus expressif noyé qu’il est dans un flou gênant. Dans le deuxième mouvement, mieux rendu par le technicien du son, le dialogue volubile piano-clarinette, plein d’allant et d’humour, ressemble à une sorte de parade amoureuse où les deux instruments se toisent et rivalisent de vivacité. On retrouve les défauts de l’enregistrement durant le troisième mouvement, les cordes semblent bien grêles et perdent leur énergie, les traits brusques des violons ne s’imposent pas suffisamment, leur timbre s’étiole trop. Enfin dans le dernier mouvement, Richter, reste souverain tant dans la virtuosité fougueuse que dans les passages très harmonieux des échanges qu’il entretient avec ses partenaires. Les applaudissements nourris que le disque a conservés partiellement démontrent que les auditeurs russes furent sensibles au jeu de leur fabuleux compatriote.
Avec ce Concertino composé durant l’année 1925, Janáček représentait la musique moderne tchécoslovaque au festival international de musique contemporaine de Francfort lors du concert du 30 juin 1927. Un compositeur de 73 ans, porteur de la musique de l’avenir, quelle belle reconnaissance pour le musicien morave. Comme il incarnait bien une musique dynamique, pleine d’invention, de jeunesse, d’originalité avec la composition insolite du groupe d’instruments qui accompagnent le piano.
Rappelons la note antérieure du pianiste qui révélait sa passion de la musique de Janáček, et où il semblait regretter de n’avoir joué que le Capriccio. Quel dommage qu’aucun technicien n’ait capté l’interprétation de ce Capriccio ! Contentons nous avec ce Concertino, témoignage précieux de l’admiration que portait à Janáček le pianiste russe, malgré les réserves dues à la prise de son. On peut aussi regretter qu’après une telle déclaration, Richter ait si peu inscrit les pièces de Janáček dans les concerts que le pianiste a donné tant en URSS que dans les autres pays qu’il a visités. Cette année occasionnera sans doute la sortie d’enregistrements inédits pour honorer le centième anniversaire de la naissance du musicien. Il faudra les guetter pour y trouver peut-être une œuvre de Janáček.
Joseph Colomb - février 2015
Notes :
1. Richter Ecrits, conversations, Bruno Monsaingeon, Actes Sud, 1998. Richter mourut l’année précédant la sortie de ce livre.
2. page 102 du livre cité
3. page 243 (écrit de 1974)
4. page 176
5. Břetislav Bakala, élève de Janáček, devint un chef d’orchestre qui joua souvent les œuvres de son maître. Après Kubelik, il grava le second enregistrement de la Sinfonietta en 1950 avec la Philharmonie tchèque.
6. page 288
7. L’œuvre de Janáček s’articule autour de trois mouvements qui s’attachent successivement à la mort des deux fils de Taras, Andreï et Ossip et à celle du héros lui-même.
8. page 295. Talich a enregistré Taras Bulba en 1954.
9. page 361. L’enregistrement de Neumann date de 1982.
10. Doremi, Sviatoslav Richter Archives, volume 20, DHR-7999.
11. page 302


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