A Dijon en 2015, le printemps sera tchèque
A Dijon, le printemps aura une couleur et une saveur tchèque. Curieux printemps bohêmien et morave puisqu’il ne durera pas trois mois, mais, ignorant les réalités calendaires, il s’étalera d’octobre jusqu’en juin. Deuxième singularité, jamais sans doute un organisme culturel français n’avait tant mis en avant la musique tchèque. Non seulement lors d’un festival de quelques jours, comme ici ou là, dans les années 90, le Louvre et le Musée d’Orsay l’avaient expérimenté, mais Dijon par l’entremise de son Opéra consacre pas moins de vingt-trois journées à la musique de ce pays d’Europe centrale, cas tout-à-fait exceptionnel qu’il faut souligner. C’est l’Auditorium dijonnais, vaisseau implanté depuis une grande dizaine d’années en terre bourguignonne, qui les vivra pour la plupart. Le grand mérite d’une telle programmation ne réside pas uniquement dans cet accent mis sur des compositeurs tchèques, comme si on glorifiait pour une fois des musiques exotiques, pour remplir un pieux devoir. Leur confrontation à des compositions reconnues depuis longtemps (des œuvres de Bach, Mozart, Brahms, etc.) démontre que certaines pièces de ces musiciens d’Europe centrale ont participé à ces différents mouvements d’évolution musicale que chaque siècle, sur le continent européen, a connu. Ne se renfermant pas sur leurs particularismes régionaux, ces œuvres tchèques ont contribué à nourrir ces fermentations créatrices, même si leur influence n’a pas toujours été ressenti sur le moment.
Bien sûr, la manifestation dijonnaise fait la part belle aux trois mousquetaires musicaux que sont Smetana, Dvořak, Janáček (qui rempliront le concert symphonique du 18 mars) et Martinů. Mais elle n’oublie pour autant ni les précurseurs du XVIIe et XVIIIe siècle (par exemple Zelenka, Mysliveček, Ryba), ni la génération sacrifiée à Terezin (Ullmann, Klein, Haas, Krása).
Cinq des événements sont déjà terminés à la fin de ce mois de décembre. Il en reste une quantité non négligeable. Pour ne nous en tenir qu’au seul Janáček, une bonne douzaine de ses pièces - quantité assez inhabituelle dans nos contrées - constitueront une splendide opportunité pour embrasser un large pan de son œuvre (1). Tout d’abord, en janvier, une nouvelle production de Kát’a Kabanová sera soutenue par des interprètes de sa nationalité. Sa musique symphonique sera présente avec Taras Bulba en février et avec sa Sinfonietta en mars. En mai, Mládí assurera le relais de la musique de chambre, suivi par les deux quatuors fin mai avec, encore un fait rare, Les Lettres intimes par deux fois, tout d’abord en mars par le Quatuor Pavel Haas et donc en mai par Les Dissonances. En mai encore, les deux cycles pour piano Dans les brumes et Sur un sentier recouvert épancheront leur nostalgie sous les doigts du pianiste hongrois Dénes Várjon et en mai toujours, cinq chœurs, La Cane sauvage et un Ave Maria juvéniles, L’Elégie sur la mort de ma fille Olga, Otče Náš (Notre père) et La Piste du loup voisineront avec d’autres compositions de Dvořák, Suk, Martinů et Eben que les ensembles vocaux (2) de notre pays n’ont pas fréquenté souvent. Enfin, en juin, Le Journal d’un disparu ponctuera le point final de cette opération.
Mais il faut aussi noter la présence de deux opéras peu coutumiers des scènes françaises, Brundibár d’Hans Krása et Der Kaiser von Atlantis de Viktor Ullmann en février et mars, compositeurs tchèques qui, après leur internement à Terezín, disparurent à Auschwitz. Le Quatuor Bennewitz pour son concert de mars ne convoquera, en dehors d’Erwin Schulhoff, que des compositeurs à l’issue tragique après leur passage forcé à Terezín. Cependant, la palette tchèque ne serait pas complète sans la grande figure d’Antonín Dvořák. Comme il se doit le compositeur bohémien tiendra une place non négligeable dans cette revue de la musique tchèque avec notamment son Stabat mater et évidemment sa Symphonie du Nouveau Monde.
Habitants de la Côte d’Or, ne ratez pas ce printemps aux effluves très particulières. Vous n’avez que l’embarras du choix. Consultez sans plus tarder le détail des ouvrages tchèques que vous offre l’Opéra de Dijon sur son site.
Dijon avait déjà entretenu des rapports étroits avec la musique tchèque grâce au musicologue Robert Jardillier qui avait noué au début des années 20 des contacts avec le pianiste et compositeur Václav Štěpán. Ce dernier, après une première audition française du cycle Dans les brumes à Lyon le 11 février 1923 avait donné quelques jours plus tard un récital dans la capitale bourguignonne. Quelques années plus tard, Jardillier continua sa collaboration avec Štěpán pour son second recueil de mélodies populaires slovaques qui parut concomitamment à Prague en édition originale et à Paris dans l’adaptation française du musicologue. D’autre part, Jardillier rédigea un petit volume en 1927 à propos de Smetana vu de France alors que La Fiancée vendue n’avait foulé aucune planche d’aucune scène de l’Hexagone. Près d’un siècle plus tard, avec ce printemps tchèque, Dijon renoue ainsi avec la musique de Bohême et de Moravie.
Joseph Colomb - décembre 2014
Notes :
1. Rappelons que cet été 2014, le festival de Saintes avait déjà hissé la musique de Janáček sur un pavois et par trois fois.
2. Depuis une bonne vingtaine d’années, Musicatreize, les Solistes de Lyon et Accentus ont diffusé une partie des chœurs de Janáček auprès du public français alors que des ensembles choraux tchèques, à l'occasion de leurs tournées françaises, les avaient fait découvrir depuis longtemps, sans obtenir un succès pérenne.
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