Décryptage d’une sonate
Il est des interprètes admirables qui emmènent l’auditeur vers des contrées de beautés insoupçonnées. Le concert terminé, on garde la musique dans l’oreille et le cœur, encore sous le charme. Les mélodies et rythmes évanouis, quand la mémoire n’arrive plus à les conserver, le mélomane désolé reste orphelin de musique. Il est d’autres interprètes, plus rares, qui réalisent le même enchantement, mais qui en plus, sans rompre le charme magique de la musique, sans l’analyser froidement, sans la disséquer tel un technicien impassible, offrent des clés d’écoute sensibles, traduisent leurs émotions par des phrases et des mots intelligibles qui touchent l’auditeur augmentant sa réceptivité à l’œuvre. Dans les entrelacs mélodiques, ils décèlent le fil, qui tel celui d’Ariane, conduisent celui qui écoute vers plus de clarté, sans supprimer les émotions que distille la musique.
Sur ce site, j’ai déjà signalé l’interprétation prodigieuse de la Sonate I.X.1905 de Janáček par Sarah Lavaud. J’ai également attiré l’attention sur l’enregistrement exceptionnel de la musique pour piano de Janáček qu’elle a réalisé récemment pour les éditions Hortus. Il y a quelques jours, Philippe Cassard, dans son émission Notes du traducteur, abordait pour la première fois Janáček à travers son unique sonate pour piano. Pour en assurer la traduction la plus fidèle et la plus limpide possible, il a eu la bonne idée d’inviter l’une des meilleures traductrices actuelles de cette pièce, Sarah Lavaud, justement.
Non seulement, elle a interprété de façon sensible la sonate laissant chez l’auditeur résonner les fibres sensibles qui s’épanchent des deux mouvements, mais avec une clarté et une justesse assez exceptionnelle, Sarah Lavaud a décrypté les secrets de cette musique. Ce fut une belle leçon de musique dans tous les sens du terme. On en ressort ébloui par l’intelligence et la sensibilité que la pianiste a exprimé et par son jeu et par ses paroles. Au delà de la difficulté particulière à la jouer, au delà de la gaucherie apparente, en dehors d’un inconfort qui peut apparaître lors de premières auditions, cette sonate incomplète s’impose alors avec une évidence éclatante. Ruptures, rythmique insistante, cellules répétitives presque envoutantes, tendresse mélodique, brutalité, silences, formules insistantes, tous ces moments successifs dans un cahot trompeur prennent sous les doigts et sous les mots de Sarah Lavaud une clarté et une beauté indéniables, une unité expressive, malgré toutes les sinuosités pour y aboutir qui peuvent rebuter dans un premier temps.
Pour ceux qui ont raté l’émission du samedi 29 novembre, je les encourage fortement à l’écouter en ligne sur le site de France Musique en cliquant sur ce lien, une expérience incomparable pour s’approcher au plus près de cette musique :
France Musique laisse apparemment cette émission audible sur son site pendant une durée assez importante, raison de plus pour réécouter cette splendide leçon de musique. En décembre 2021, France Musique diffuse toujours cette émission.
Joseph Colomb - décembre 2014
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