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17 septembre 2014

Prague fête Dvořák

Prague fête Dvořák

Le 14e Festival Antonín Dvořák de Prague présente, jour après jour, des récitals d'exception servis par de grands interprètes. Nous avons eu la chance d'assister à trois soirées consécutives dans le cadre légendaire du Rudolfinum, salle historique de la Philharmonie Tchèque.

Le Concerto pour piano de Dvořák (1876) est une page hors du commun. Pour la première fois peut-être de l'histoire de la musique, et dix années avant la Symphonie sur un chant montagnard français de Vincent d'Indy, l'orchestre symphonique et le piano entrelacent leur jeu dans un même discours musical. Cette page s'annonce de ce fait très différente des grandes compositions concertantes, celles de Beethoven, Schumann, Liszt ou Brahms, avec leur piano héroïque mesurant sa puissance à celle de l'orchestre.

Dvořák connaissait le piano sans être un virtuose de l'instrument. Il écrivit cependant pour le soliste une partition d'une éprouvante technicité - contrairement à ce que l'on a souvent cru - mais peu propice à mettre en valeur le pianiste. L'oeuvre fut, pour cela, mal acceptée, et il fallut la révision de Vilém Kurz, au début du XXe siècle, pour qu'elle puisse trouver plus facilement un public. Cette nouvelle partition redonnait au soliste un rôle prépondérant, faisant mieux ressortir son jeu de la masse orchestrale, et réduisait certaines de ses difficultés techniques. Les pianistes eurent donc ensuite le choix entre les deux parties de soliste, souvent imprimées de pair sur la partition, et prirent l'habitude d'alterner les versions "Dvořák" et "Kurz" au cours d'un même récital.

Certains virtuoses cependant défendirent la version originale telle que le compositeur l'avait pensée : le grand Sviatoslav Richter la joua, et l'enregistra, ainsi à de nombreuses occasions. Il faut aussi mentionner le très beau témoignage de Radoslav Kvapil avec la Phiharmonie de Brno, sous la baguette de František Jílek.

Niu Niu
Niu Niu (DR)

Ce vendredi 12 septembre 2014, le jeune prodige Niu Niu (pseudonyme plus facile à retenir que son vrai nom : Zhang Shengliang) choisit de jouer ce Concerto en respectant la lettre du compositeur. Niu Niu, on peine à le croire tant son jeu est époustouflant, est né en 1997. Ce prodige de la musique sut relever la gageure avec panache ; mais l'on regrette que la Philharmonie Tchèque eut tant de peine à laisser son prestigieux invité exprimer son art : les musiciens de Jiří Bělohlávek sonnaient un peu trop fort, échouant à atteindre cet équilibre fondamental qui fait le prix de cette page unique.

Après l'entracte, l'orchestre confirma son manque d'enthousiasme avec la rare 5e Symphonie de Dvořák. Seuls les deux derniers mouvements renouèrent avec la fougue que cette musique réclame, pétrie de ces alliances de timbres si particuliers que Bělohlávek sait parfaitement mettre en valeur. Cette 5e Symphonie n'est pas un chef d'oeuvre, inférieure en cela aux dernières symphonies du maître tchèque. Mais elle regorge d'idées, de passages mémorables (le bondissant Scherzo anticipe les Danses slaves) et brille par son orchestration très réfléchie. Selon un procédé qu'il affectionne, Dvořák demande à la clarinette basse d'intervenir quelques notes seulement dans le Finale - quelques notes qui octroient à ce mouvement une touche sans pareille.

Jiří Behlolavek
Jiří Behlolavek (DR)

C'est dimanche 14 septembre que nous retrouvons ce même orchestre, cette fois-ci dans un jour faste. La désagréable impression de routine du récital précédent s'évanouit dès les premières notes du Concerto pour violoncelle. Jiří Behlolavek est un très grand chef, quoique son caractère soit différent de ses prédécesseurs. Ančerl séduisait par la précision de son geste et l'énergie qu'il insufflait à ses musiciens. Neumann chérissait les nuances - le fameux pianissimo "murmuré" à la Nikisch - et mettait toute son expérience au service du texte. Bělohlávek, lui, est un jouisseur. Il travaille les timbres, fait sonner les tutti comme rarement on les a entendus sonner, mettant en exergue toute la splendeur de la science dvořákienne de l'orchestre. Parmi ses musiciens il faut saluer un timbalier de très grande classe. Qui aime Dvořák sait combien la timbale est pour lui un instrument essentiel, presque à part entière comme le sont la flûte ou le hautbois. Elle possède une place irremplaçable dans le discours musical : que l'on écoute, par exemple, les 3e, 8e et 9e Symphonies. Nous n'avons pas affaire à une simple percussion amenée à souligner les effets de l’orchestre, mais à un acteur expressif à l'ardeur communicative, faisant entendre souvent sa voix en introduction des plus beaux passages. Il semble que Bělohlávek l'ait compris mieux que quiconque, et la splendide réussite du récital de dimanche soir en témoigne.

Narek Hakhnazaryan
Narek Hakhnazaryan (DR)

Narek Hakhnazaryan, lauréat du Concours Tchaïkovski en 2011, tenait la partie de soliste, la servait avec passion, se laissait emporter, les yeux fermés, par la magie de l'orchestre. Après Niu Niu, un autre jeune soliste (né en 1988) de très haut rang honorait de la meilleure des façons la musique de Dvořák, soutenu dans cette tâche par un orchestre tenant enfin son rang, et de quelle manière ! En guise de bis, Hakhnazaryan déclencha une nouvelle fois l'enthousiasme du public avec un bis en hommage à son Arménie natale, qu'il accompagna de ses propres vocalises.

La 7e Symphonie en ré mineur couronna une soirée d'anthologie. L'orchestre désormais retrouvé fit retentir cette partition sévère et exigeante avec une parfaite maîtrise. Le célèbre paroxysme qui clôt le mouvement initial sonna d'une façon souveraine, le chef parvenant à laisser s'exprimer dans cet immense crescendo tous les timbres de son orchestre. Et une nouvelle fois, la timbale devait imprimer sa ferveur à l'une des plus grandes œuvres du maître.

Entre ces deux dates, la salle du Rudolfinum accueillait un récital de musique de chambre. Trois œuvres, trois compositeurs et trois ensembles différents. Le 10e Quatuor de Beethoven fut d'abord joué par le Cuarteto Casals, salué par la presse comme l'une des meilleures formations de chambre de ce début de millénaire. Un très grand ensemble, cela ne fait pas de doute, même si l'équilibre apparemment recherché entre les pupitres a pu soulever quelques interrogations. Ce n'était certes pas là l'approche des Talich, avec son premier violon incisif et batailleur.

Le Pavel Haas Quartet présenta ensuite le quatuor Lettres Intimes de Leoš Janáček. Cette page d'une très grande exigence technique ne souffre d'aucune approximation, et on est heureux d'avoir entendu cet ensemble encore jeune (fondé en 2002) relever le défi avec une rare musicalité et un réel sens de la narration. Le public ovationna comme il se doit les quatre musiciens qui avaient si bien su honorer le grand compositeur morave.

On m'a rapporté qu'à l'entracte, certaines personnes de la vieille école s'étonnaient ouvertement de trouver deux femmes, Vera Martínez Mehner et Veronika Jarůšková, dans chacune des formations, et encore au poste de premier violon ! Que voulez-vous, les temps changent - et si c'est pour fêter la musique comme elle le fut ici, pourquoi diable s'en plaindre ?

La dernière partie fut consacrée au Sextuor d'Antonín Dvořák, par le Quatuor Talich, Pavel Nikl (alto) et Peter Jarušek (cello). Cette partition un peu délaissée date de la "période slave", celle des premières Danses slaves et des Rhapsodies. Elle offre sans doute une facette plus introvertie du compositeur, aidé en cela par la présence de quatre instruments "sombres" (violoncelles et alto) pour deux violons. Pour la première fois dans sa musique de chambre, Dvořák utilise la dumka, rêverie douce-amère, rendue avec toutes ses subtiles nuances par les musiciens tchèques, impeccables tout au long d'une page qu'admirait tant Joseph Joachim. Les interprètes choisirent de redonner la première partie du Furiant en réponse aux nombreux rappels qui couronnèrent fort justement cette belle soirée chambriste au Rudolfinum.

Alain Chotil-Fani, septembre 2014




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