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19 septembre 2014

Dvořák, Longfellow, Hiawatha : un mélodrame américain

Dvořák, Longfellow, Hiawatha : un mélodrame américain

Il y a une dizaine d'années, le musicologue Michael Beckerman explorait dans un livre remarquable les influences secrètes du poète Longfellow sur les œuvres "américaines" d'Antonín Dvořák. Un récent CD Naxos parfait l'exercice, en donnant à entendre une véritable composition musicale, un mélodrame fondé sur le Chant de Hiawatha déclamé sur la musique du compositeur tchèque.

Dvořák aimait Longfellow (1). Il n'a pas découvert cet écrivain à l'occasion de son séjour en Amérique, comme on peut encore le lire çà et là dans quelques écrits peu scrupuleux sur la vérité historique, mais bien des années auparavant : le traducteur du poème en langue tchèque était l'un de ses amis. Son intérêt déjà ancien pour ce poète fut ravivé par son séjour outre-Atlantique. Le compositeur déclara que certains passages de sa 9e Symphonie étaient liés à des épisodes du Song of Hiawatha, œuvre littéraire qu'il comptait exploiter pour écrire une cantate ou un opéra (2).

Un CD Naxos (http://www.naxos.com/catalogue/item.asp?item_code=8.559777)


Si jamais cette œuvre lyrique ne devait être composée, on peut cependant trouver des prémisses de ce qu'elle aurait pu être en explorant les pages "américaines" de Dvořák. Telle est du moins la thèse du musicologue Michael Beckerman,  exposée dans son ouvrage passionnant - et souvent convaincant - New Worlds of Dvořák - Searching in America for the Composer's Inner Life (NEW YORK, W.W Norton and Company, First Edition 2003).

M. Beckerman ne se contente pas de mettre en relation quelques analogies de caractère : selon lui, certains épisodes musicaux s'accordent parfaitement à des paragraphes du texte littéraire, jusqu'à souligner des analogies entre la prosodie du texte déclamé et le rythme de la phrase musicale. Le musicologue new-yorkais note pertinemment que Dvořák composera, après son retour en Europe, plusieurs poèmes symphoniques d'inspiration littéraire, dont au moins un - l'Ondin (Vodnik) - systématise le procédé d'associer musique et langue parlée.


Quatrième partie : The Hunting of Pau-Puk-Keewis (La chasse de Pau-Puk-Keewis)

Avec le concours de Josef Horowitz, autre célèbre spécialiste du compositeur, et du chef-arrangeur Angel Gil-Ordóñez, le Hiawatha Melodrama est aujourd'hui disponible au catalogue de Naxos. Cette invention surprenante condense l'histoire du poème, déclamé sur des extraits d’œuvres "américaines" : la 9e Symphonie "du Nouveau Monde", la Sonatine op.100 et la Suite Américaine, toutes composées lors de la période 1892-1895 pendant laquelle Dvořák occupait le poste de directeur du National Conservatory of Music of America. 

Le Hiawatha Melodrama est en six parties :

1. Prologue. Déclamation, extraite du prologue du texte littéraire

2. Première partie : la quête de Hiawatha (Hiawatha's wooing). Larghetto de la Sonatine pour violon et piano, Largo de la 9e Symphonie, Suite américaine

Portrait de Minnehaha ("eau riante"), épouse de Hiawatha, en ombres et lumières, rendu ici par l'alternance de modes mineurs et majeurs. La section centrale du Larghetto de la Sonatine dépeindrait la cascade de Minnehaha, dont l'évocation est ici confiée aux harpes. 

3. Deuxième partie : la fête de noces de Hiawatha (Hiawatha's wedding feast). Le scherzo de la 9e Symphonie correspond exactement au texte de Longfellow sur les noces de Hiawatha. (3)

Au son des flûtes et des chansons,
Au son des tambours et des voix,
Le beau Pau-Puk-Keewis se leva,
Et commença ses danses mystérieuses.
To the sound of flutes and singing,
To the sound of drums and voices,
Rose the handsome Pau-Puk-Keewis,
And began his mystic dances.
D'abord il dansa sur une mesure grave,
Avec des pas et des gestes très-lents,
Entrant dans les bois de pins, puis en sortant,
Passant tour à tour sous l'ombre et sous la lumière,
Marchant doucement comme une panthère ;

Puis ensuite il dansa plus vite, plus vite encore,
Tournant, décrivant des cercles,
Bondissant par-dessus la foule des hôtes,
Tourbillonnant, pirouettant autour du wigwam,
Jusqu'à ce que les feuilles tourbillonnassent avec lui,
Jusqu'à ce que mêlés ensemble la poussière et le vent
Roulassent en tourbillons autour de lui…
First he danced a solemn measure,
Very slow in step and gesture,
In and out among the pine trees,
Through the shadows and the sunshine,
Treading softly like a panther,

Then more swiftly and still swifter,
Whirling, spinning round in circles,
Leaping o'er the guests assembled,
Eddying round and round the wigwam,
Till the leaves went whirling with him,
Till the dust and wind together
Swept in eddies round about him.

4. Troisième partie : la mort de Minehaha (the death of Minehaha). Le 3e mouvement de la Suite américaine est enchaîné à un passage du Largo de la 9e Symphonie. Célèbre épisode de la famine dans une forêt enneigée.

5. Quatrième partie : la chasse de Pau-Puk-Keewis (the hunting of Pau-Puk-Keewis). Allegro con fuoco de la 9e Symphonie. Comme pour la scène des Noces, texte et musique se complètent d'une façon surprenante. Certains passages sont même chantés.

Pau-Puk-Keewis tue dans un geste de folie les oiseaux de Hiawatha. Ce dernier se lance dans une poursuite véhémente.

6. Épilogue : le départ de Hiawatha (Hiawatha's departure). Variations sur la Suite américaine, la conclusion de l'Allegro con fuoco et du Largo de la 9e Symphonie.


*
**

Il y a peu de chance d'entendre ce singulier mélodrame, déjà donné à plusieurs occasions aux États-Unis, chez nous. La nature de son texte le destine avant tout aux pays anglo-saxons. L'expérience musicale reste toutefois passionnante et représente un exemple concret de réussite musicologique. Elle pourra certes heurter certaines sensibilités : combiner dans une même création différentes œuvres d'un grand compositeur n'est certainement pas du goût de tout le monde. Elle intéressera sans aucun doute les mélomanes un peu curieux, d'autant plus que les compléments, la version originale pour piano de la Suite américaine, le Going home de William Arms Fisher et des œuvres rares du compositeur "indianiste" Arthur Farwell, sont de qualité.

Alain Chotil-Fani, septembre 2014

Interprètes :
PostClassical Ensemble, Angel Gil-Ordóñez
Kevin Deas (baryton basse)
University of Texas Chamber Singers
Edmund Battersby, piano
Benjamin Pasternack, piano
Zhou Qian, violon

A lire sur la toile

Dvořák’s America, article très documenté de Josef Horowitz sur le projet Hiawatha Melodrama (http://www.artsjournal.com/uq/2014/08/dvoraks-america.html)

Notes

(1) Sur Longfellow : voir Personnages et institutions en relation avec Antonín Dvořák : L-R

LONGFELLOW, Henry Wadsworth (1807-1882)

Poète américain né à Portland dans l’état du Maine, professeur de langues modernes à l’université de Harvard, Docteur Honoris Causa des universités de Cambridge et d’Oxford. Il séjourne à la fin de ses études trois années en Europe afin de se préparer à son travail d’enseignant. Il retourne en Europe en 1835-1836 puis en 1842. Pendant son séjour il visite Prague qui lui inspire le poème La ville assiégée. À partir de 1854 il quitte son poste à l’université de Harvard et se retire pour écrire dans sa maison de Cambridge dans le Massachusetts. George Washington installe à Cambridge son quartier général pendant le siège de Boston lors de la Guerre de Sécession. Longfellow est l’auteur du poème dramatique Evangeline (1847), de contes en vers, d’œuvres inspirées par l’histoire coloniale et les conquêtes de nouveaux territoires comme The Courtship of Miles Standish et The Song of Hiawatha. Dès son enfance il s’intéresse à l’histoire des Indiens d’Amérique, étudie leurs traditions, leurs coutumes, leur mythologie, leurs légendes. En 1849, il s’entretient avec un chef d’une tribu indienne. Cette démarche donne naissance au Chant de Hiawatha (The Song of Hiawatha), publié en octobre 1855 à Boston. Ce livre, traduit en tchèque en 1872 par le poète Josef Václav Sládek (1845-1912) après son voyage aux États-Unis (1868-1870), inspire Jaroslav Kvapil, l’auteur du livret de Rusalka, pour sa pièce La Princesse Pissenlit (musique de Josef Bohuslav Foerster).

La lecture de ce poème est l’une des sources d’inspiration de Dvořák pour la composition du largo et du scherzo de sa symphonie n° 9 « Du nouveau monde ». Des études récentes ont soulevé l’hypothèse d’une inspiration plus vaste du Chant de Hiawatha, non seulement pour cette symphonie mais aussi pour les autres œuvres composées aux États-Unis. Dvořák a également envisagé de composer un opéra Hiawatha.

(2) Plusieurs articles de ce site font état de cette influence : voir par exemple Un air d'Amérique (3) : Slave et esclavesDvořák et la Symphonie du Nouveau Monde ou 16 décembre 1893 : ce jour-là, notre monde changea.

(3) La traduction française est extraite du livre de Henri Augustin Gaumont "Hiawatha, poëme indo-américain", N. Grosjean - Éditeur, 1860, disponible en ligne (https://play.google.com/store/books/details?id=lf8xAQAAMAAJ&rdid=book-lf8xAQAAMAAJ&rdot=1)

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