7e Symphonie de Dvořák : une première mondiale
Une inestimable découverte au catalogue de Coviello Classics : le chef Marcus Bosch a ressuscité la 7e Symphonie en ré mineur op. 70 B. 141 d'Antonín Dvořák telle qu'elle avait été composée à l'origine. Cette partition, que l'on pouvait croire à jamais disparue, fut celle dirigée par le compositeur lors de sa première audition à Londres en 1885. Dvořák décida ensuite de raccourcir le 2e mouvement Andante sostenuto et c'est sous cette forme quelle devait être éditée, puis jouée pendant plus de 120 années. Un authentique et surprenant inédit.
Le chef allemand Marcus Bosch, né en 1969, a déjà une carrière de haut vol ponctuée par une discographie de qualité. Pendant la décennie 2000 il grava une intégrale Bruckner très remarquée. Il s'intéresse maintenant au legs symphonique de Dvořák et a déjà enregistré pour Coviello Classics cinq des ses symphonies (les n° 3, 4, et 6 à 8) et le poème symphonique Vodník (l'Ondin) avec l'orchestre de la Staatsphilharmonie Nürnberg.
![]() |
| CD Coviello Classics réf. COV 31212 |
Une nouvelle intégrale est une excellente nouvelle en soi. Mais une intégrale à nulle autre pareille, ne serait-ce que pour la restitution - grâce au travail du musicologue anglais Jonathan Del Mar - du mouvement lent de la 7e Symphonie, tel que le compositeur l'avait écrit avant d'en supprimer cinquante mesures.
Cinquante mesures qui modifient la substance même de ce mouvement : sans ses coupures, l'Andante sostenuto quitte le domaine de la musique pure pour tendre vers le genre du poème symphonique. Le mouvement original affirme un caractère épique qui laisse supposer une intention narrative, proche en cela des ouvertures et surtout de Husitska (Ouverture Hussite Op. 67 B 132). Sous cette forme, la pièce anticipe un procédé que le compositeur mettra en application dans ses deux Symphonies suivantes. Le mouvement lent devient une légende, une guirlande de sortilèges entrelaçant marche funèbre et accents mystérieux.
Pourquoi Dvořák a-t-il choisi de raccourcir cette partition réussie ? Tout ce que nous savons sur ce point vient d'une lettre envoyée à l'éditeur Simrock : "L'Adagio est maintenant beaucoup plus court et plus compact, et je suis convaincu à présent qu'il n'y a plus une seule note de trop dans cette oeuvre".
On mesure le courage qu'il faut à un artiste pour mutiler une création qui, de surcroît, avait été acclamée lors de sa première audition. Mais Dvořák avait appris à devenir très exigeant sur la forme de ses partitions. On sait que, persuadé que certaines de ses œuvres étaient insatisfaisantes, il prit un jour la décision radicale d'en détruire les manuscrits. Avec l'expérience il s'emploie à combattre deux défauts qu'il juge rédhibitoires, la « prolixité » et la « luxuriance », comme on peut le déduire d'un article publié en 1894 (voir sur ce site : Dvořák parle de Schubert : commentaires sur un article américain).
Par ailleurs la 7e Symphonie est souvent qualifiée comme étant la "moins tchèque" des symphonies de Dvořák. Sans chercher à savoir ce que cela signifie, tant la notion de "moins" ou "plus" tchèque relève du subjectif, nous observons qu'elle est dénuée des rythmes de polka et de furiant que l'on entend sans peine dans ses autres œuvres pour orchestre. Il n'est pas superflu de rappeler que l'oeuvre a été commandée par la Philharmonic Society de Londres. Cette même institution est à l'origine de l'écriture par Beethoven de sa dernière Symphonie. Dvořák a ainsi l'occasion de prouver que son art de symphoniste s'inscrit dans la meilleure tradition occidentale. En réalisant les coupures après la première audition, autrement dit après avoir testé in vivo comment son oeuvre sonnait, le compositeur désirait vraisemblablement retirer au mouvement lent les passages qui pouvaient faire douter de son aptitude à respecter la forme symphonique classique, telle qu'elle était à l'époque illustrée par Johannes Brahms. Il devait ainsi livrer au monde une symphonie irréfutable.
Une chose encore doit être soulignée : Dvořák estimait que "les maîtres révèlent toujours le meilleur de leur génie dans les mouvements lents" (cité dans Dvořák parle de Schubert). Il portait donc un soin manifeste à l'équilibre de cet Andante sostenuto, et l'on comprend mieux qu'il ait décidé de le rendre "beaucoup plus court et plus compact" afin de mieux en assurer la postérité, "sans une note de trop".
Interprétation tout en rigueur de Marcus Bosch, visiblement soucieux de souligner l'architecture de cette page grandiose mais peut-être dénuée de ce brin de folie si vital au compositeur tchèque. La belle 3e Symphonie (B. 10) qui complète le CD est en-deçà des grandes versions du répertoire, et l'on se tournera plutôt vers Smetáček, Swoboda (chroniqué ici-même) ou Kertész, trois versions remarquables parmi d'autres.
L'intérêt de cette parution reste sans conteste la 7e et son mouvement lent miraculeusement soutiré à l'oubli, qui ne remplacera sans doute pas la version officielle mais saura ravir l'oreille des amoureux de Dvořák.
Alain Chotil-Fani, septembre 2014

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire