La Sinfonietta en France
Sa pièce orchestrale la plus célèbre, la Sinfonietta, Janáček la composa au printemps 1926. L’encre de sa partition était à peine sèche qu’elle connaissait sa création à Prague au mois de juin. En fin d’année, Otto Klemperer la jouait en Allemagne tandis qu’Universal éditait la partition. Quelques mois plus tard, le chef allemand la créait sur le sol américain. Brno, Berlin, Londres, Vienne, Dresde l’accueillirent avant que son auteur ne disparaisse le 12 août 1928. Le 25 octobre suivant, Pierre Monteux assurait sa création sur le sol néerlandais.
Cette œuvre de Janáček, la France l’entendit peu de temps après sa composition puisque le même Pierre Monteux l’interpréta le 24 mai 1929 à la tête d’un ensemble nouvellement constitué, l’Orchestre symphonique de Paris dont Monteux dirigea une partie de sa première saison. Quelles réactions suscita-t-elle chez les critiques musicaux de la capitale ?
Louis Schneider, chroniqueur au Petit Parisien, salua tout d'abord les œuvres des maîtres italiens Lorenziti et Asioli, présentées à ce concert : « Si ces deux ouvrages de maîtres du XVIIIe siècle ont été acclamés et méritaient de l'être (1), il n'en fut pas de même de la Sinfonietta, du compositeur tchèque Tanacek(2), dont c'était la première audition. Rien n'est plus long que cette petite symphonie (car c'est là la signification de Sinfonietta) ; les cinq parties qu'elles comporte sont interminables. Imbu d'un parti pris de modernisme, l'auteur fabrique de la dissonance comme à plaisir. Il lance ses instruments par paquets : il leur donne des accompagnements bizarres. Rencontre-t-il par hasard une idée ? C'est à peine s'il la développe ; il se contente de la faire passer par diverses familles d'instruments. La Sinfonietta a paru, il faut bien l'avouer, bien peu intéressante (3) ».
L'écoute de Maurice Imbert, journaliste du Journal des débats politiques et littéraires, parut plus mesurée. « L'esprit curieux de l'érudit et regretté compositeur tchèque s'affirme dans ces pages où, en dépit du titre, les longueurs sont fréquentes. Il y est fait un large usage de rythmes populaires ; dès qu'ils disparaissent l'intérêt s'estompe(4)».
Les deux avis précédents provenaient de quotidiens généralistes. L'appréciation émanant d'un chroniqueur d'un hebdomadaire musical, Le Ménestrel, serait-elle plus clairvoyante ? « La Sinfonietta de Leos Janacek, jouée en première audition à Paris, ne tient pas jusqu'à la fin les promesses du début. Cependant le charme folkloriste de ses thèmes crée une jolie et savoureuse atmosphère de fête foraine slave, et les développements ainsi que les métamorphoses thématique auxquelles nous assistons ensuite manifestent une assez grande variété rythmique que le compositeur puise dans les danses entraînantes de son pays. Quant à l'orchestration par trop compacte, elle devient, surtout vers la fin, quelque peu irritante à cause d'un manque d'équilibre dans les timbres (je pense ici à la course effrénée du final où la petite flûte s'égare dans la nuit d'un désert où se déchaîne l'orage des cuivres et des cordes). Même la maîtrise et l'intelligence de M. Monteux n'ont pu dissimuler entièrement à nos oreilles l'inconvénient de pareils trous et pâtés sonores (5) ». (Robert Oboussier)
Dans la rubrique « Concerts et festivals » du Figaro parut l'opinion de Georges Mussy à propos de cette création : « En première audition, une Sinfonietta du compositeur tchèque, Janacek, décédé l'an dernier, que l'habile musicien eût pu alléger sans dommage pour justifier le titre. L'orchestration manque aussi de relief, mais on apprécie le métier du musicien dans une utilisation des timbres qui rafraîchit les thèmes populaires (6)».
Accueil critique et public plus que mitigé donc pour cet ouvrage qui deviendra pourtant l'un des plus populaires de son auteur. Malgré (ou à cause de) l'inventivité musicale de cette Sinfonietta, malgré la qualité des musiciens de l'orchestre et du chef, il semble que sa trop grande innovation ne pouvait être reçue correctement par les interprètes français faute d'un compagnonnage suffisant avec cette musique… Doit-on relever une confusion têtue consistant à amalgamer quasi systématiquement musique d'Europe centrale et folklore sans déceler les caractères propres à la culture tchèque encore insuffisamment saisis en nos contrées ? Remarquons une fois encore l'emploi du mot « bizarre » qu'utilise Louis Schneider pour qualifier la musique de Janáček. L'honorable commentateur n'était-il plus choqué par les rythmes abrupts et sauvages du Sacre du printemps ? Comment expliquer que les dissonances et l'âpreté de l'harmonie du ballet de Stravinsky ne l'avaient pas préparé à recevoir d'autres musiques évoluant dans des styles bien différents de, par exemple, l'impressionnisme français ou du néo-classicisme, dont celles du maître morave ? On peut manifester de l'étonnement vis-à-vis de la tiédeur de cette réception, voire du refus de cet ouvrage quand on en connaît la popularité actuelle. Mais l'histoire de la musique est remplie de ces situations paradoxales. Et si l'un des rédacteurs baptisait le maître de Brno « d'érudit et regretté compositeur » laissant supposer une fréquentation de son œuvre, l'autre l'ignorait totalement puisqu'il allait jusqu'à déformer son nom. Malgré cet accueil défavorable, relevons au moins une vérité dans l'opinion du chroniqueur du Petit Parisien, l'absence de développement des motifs musicaux, une caractéristique essentielle de l'art de Janáček que révélait, peut-être de façon involontaire, Louis Schneider.
Pour entendre de nouveau cette Sinfonietta, il fallut se diriger du côté de Strasbourg où on la donna deux fois à quatre mois d'intervalle. Tout d'abord au cours d'un concert d'été, le 29 juillet 1931. Ernest Geoffroy Munch, cousin de Charles Munch, dirigeait l'orchestre municipal de Strasbourg dans un programme de musique contemporaine convoquant Honegger, Janáček, Milhaud et Hindemith. «Cette Sinfonietta paraît être l'œuvre d'un exalté ; à coup sûr cette musique relève de la pathologie ; en effet des traits répétés à tous les instruments avec une insistance crispante viennent se conjuguer avec un amas de bribes de phrases d'une incohérence folle». Ainsi, Zed, le journaliste des Dernières Nouvelles de Strasbourg rejeta-t-il sans appel cette œuvre. Le 18 septembre de la même année, Ernest Geoffroy Munch la programma de nouveau dans le cadre d'un «concert populaire» avec des œuvres de Wagner, Richard Strauss et les Danses Polovtsiennes du Prince Igor de Borodine, concert retransmis sur les ondes de Strasbourg-PTT. Après cette nouvelle audition, Zed modéra son premier jugement «Mais ce qui frappe chez ce musicien, c'est que ses innovations ne sont point le résultat de ses théories, mais que l'instinct les lui a révélées, ce qui oblige à respecter sa littérature si toutefois on ne la goûte pas avec tendresse». (Dernières Nouvelles de Strasbourg, 19 novembre 1931)
Quelques heureux possesseurs de poste radio purent parfois entendre cette Sinfonietta à condition de se brancher sur des stations étrangères. Jusqu'en 1939, deux Sinfonietta sur Radio Ile de France en 1936 et sur Radio Paris en 1939, en relais de l'étranger, dirigéepar des chefs tchécoslovaques. Plus de Sinfonietta durant la période d’occupation de notre pays par les Nazis. La guerre terminée, tout débuta apparemment sous d'heureux auspices. Dès le mois d'octobre 1946, dans le cadre de l'Unesco, la Philharmonie tchèque, en 3 concerts (7), sous la baguette de Rafael Kubelik donna au public parisien la troisième audition de la Sinfonietta. La veille du premier de ces concerts, un chroniqueur, qui ne signa que de ses initiales J.W. (8) rencontra le chef d'orchestre. Celui-ci lui déclara « Nous présenterons des œuvres tchèques modernes, une première audition de la 4e symphonie (9) de Martinu, une œuvre encore inconnue en France, de Janacek, et le Carnaval de Dvorak ». L’œuvre encore inconnue, c’était Taras Bulba qui accompagnait la Sinfonietta. Pour le contenu des concerts, René Dumesnil se limita à lister les œuvres entendues et ajouta «[elles] attestent la continuité et l'originalité de l'école tchèque (10) ». De ce plus que très bref commentaire, on ne pouvait rien déceler de la Sinfonietta du compositeur de Brno, pourtant dirigée par un chef qui en donna des enregistrements assez exceptionnels et jouée par un orchestre pour qui elle était familière ! Son originalité ne frappa pas les oreilles françaises. On ressentait probablement cette œuvre marquée du sceau du folklorisme, entachant ainsi sa véritable identité, sa force émotionnelle et sa modernité. L'indifférence continuait d'accompagner la musique de Janáček. Le Guide du Concert assurait la présentation de ces concerts par un court texte reproduit intégralement ci-dessous.
« Leos Janacek, né le 3 juillet 1854 à Hukvaldy, en Moravie et mort à Moravska-Ostrova le 12 août 1928 est un compositeur autodidacte, d'un tempérament généreux, audacieux, dynamique. Professeur au Conservatoire de Brno, il a fait de sérieuses études théoriques et influencé par Helmholtz il a fondé les principes de sa doctrine personnelle sur les motifs mélodiques et rythmiques du langage, non seulement du langage humain, mais aussi celui des oiseaux et de divers animaux. Il n'a pas travaillé sur des motifs polyphoniques, mais s'est fait une technique de composition tout à fait originale. C'est pour la scène qu'il a écrit ses œuvres les plus connues, notamment son opéra Jenufa. Taras Bulba (1918) est une trilogie symphonique inspirée d'un conte de Gogol. Avec un réalisme saisissant, elle dépeint la mort de l'ataman cosaque Taras Bulba et celle de son fils André. C'est une œuvre de fantaisie où l'imagination musicale, a-t-on dit, est guidée avant tout par les paroles, par son contenu intellectuel aussi bien que par ses qualités sonores. Sinfonietta (1926) est une composition brillante, écrite en cinq parties qui débute et se termine par une fanfare de fête des Sokols. On l'a, pour cette raison, qualifiée de militaire ». (11)
Remarquons l'erreur sur l'absence de formation initiale du compositeur. L'auteur de cette note reprenait une information fausse qui se perpétua ; chacun la recopiant sans vérification. « Compositeur autodidacte » est une contre-vérité (12). Celle-ci a été colportée, du vivant de Janáček, par la plupart de ses adversaires pragois qui y voyaient là un fait pour le diminuer aux yeux de leurs compatriotes. Pour le reste, difficile de cerner le compositeur en si peu de lignes et dans un flou si peu artistique.
Le 11 février 1952, Jascha Horenstein donna sa Sinfonietta en dernière pièce d'un concert (13). Les critiques attitrés des quotidiens et des hebdomadaires culturels n'y assistèrent probablement pas puisqu'aucun commentaire ne fut rédigé… Signe des temps.
Dans le même temps que ce concert arriva dans les bacs des disquaires un des premiers enregistrements de la Sinfonietta. Dans la revue Disques, Jean Germain commenta, curieusement couplée avec les imitations rossiniennes de Respighi, la parution de la Sinfonietta. Les disques longue durée naissants offraient tout de même plus de possibilités pratiques à un ouvrage qui demandait auparavant 6 à 8 faces de disque 78 tours. Sans compter une réelle plus value sonore… Le commentateur développa l'aspect théorique « langage morave et musique » dont le compositeur s'inspirait.
« On connaît (14) les théories de Janacek sur les rapports entre le langage et la musique (15) au point de vue national. […] il va jusqu'à emprunter au parler populaire des inflexions mélodiques et des rythmes caractéristiques pour en nourrir les thèmes de ses œuvres ». Abordant la Sinfonietta, Jean Germain détaillait son organisation : « Au point de vue de sa forme, cette Sinfonietta se présente de façon originale : cinq mouvements la composent, chacun d'eux étant écrit pour des formations instrumentales différentes et souvent surprenantes. On remarquera surtout le rôle prédominant des instruments à vents réunis dans des proportions relatives inhabituelles : quatre flûtes et une petite flûte pour deux hautbois et un cor anglais dans l'Andante, ou deux hautbois et deux clarinettes pour douze trompettes et deux trompettes basses dans le Final. Pour nous, peu familiarisé avec le folklore morave, il y a toute une gamme de sonorités ou de couleurs orchestrales des plus savoureuses, rehaussant un texte dont le côté dansant, populaire et ludique est magnifiquement évident. Rien ne sent ici le pédantisme. […] Tout a ici la saveur, la race et la persuasion naturelle des œuvres fortes, profondément enracinées dans un terreau ethnique plein de vitalité et de personnalité. […] Un disque exceptionnel à tous égards (16) ».
Qu'une revue musicale dont l'essentiel des pages commentait des enregistrements discographiques signalât un ouvrage peu entendu en France ne pouvait qu'allumer la petite flamme de la curiosité dans l'esprit de ses lecteurs ! Quel service elle rendait ainsi aux mélomanes ! Ce disque était dû à l'orchestre symphonique de Radio-Leipzig dirigé par Václav Neumann, chef tchèque (17).
En octobre 1956, un nouvel enregistrement de la Sinfonietta (orchestre philharmonique de Vienne et Rafaël Kubelik) occasionnait pour la revue Disques la rédaction d'un article signé A. G. C'était bien le redoutable Antoine Goléa (redoutable par ses colères feintes ou réelles, par la force de ses polémiques pas toujours justifiées - ne titrait-il pas l'une de ses chroniques provocatrices dans Musica en 1956 Ce qui est à vomir… et ce qui ne l'est pas ?) qui signalait justement « l'une des œuvres les plus originales et les plus significatives de la musique du XXe siècle ». Antoine Goléa (18) faisait preuve d'une rare pertinence dans son approche de l'ouvrage. Aussi en citerai-je de larges extraits. « Composée en 1926, par un maître de 72 ans, elle témoigne d'une étonnante jeunesse de cœur, d'une fraîcheur et d'une richesse d'inspiration inaltérées depuis les jours de Jenufa, qui est de 1904 ; elle témoigne surtout d'une inlassable curiosité spirituelle, d'un désir permanent de recherche et de renouveau ». Goléa prit le temps de situer cet ouvrage dans la lignée fructueuse de la tradition musicale populaire, non pas tournée vers une sorte d'adoration du passé, mais vivifiant la création contemporaine par des rythmes et des modes laissés, la plupart du temps, en jachère au cours des périodes classiques et romantiques de l'histoire de la musique occidentale. « Sur le plan de l'inspiration, l'œuvre se place dans cette merveilleuse lignée de folklore spiritualisé, transcendé, dont le XXe siècle, dès le début, avec des maîtres tels que Manuel de Falla, Bela Bartók, Georges Enesco et, précisément, Leos Janacek, allait nous éblouir. C'est du folklore à la fois purifié des scories d'un XXe siècle trop attentif aux faux tonalisme, au faux romantisme et, enfin, aux impurs apports tziganes, et recréé selon la généralité de ses rythmes et de ses modes, comme Debussy, dans sa musique espagnole 'plus vraie que vraie' en a fourni l'immortel exemple. C'est dans ce cadre à la fois national et européen, une musique dont la valeur atemporelle n'est pas près de s'éteindre, branche particulièrement vigoureuse de ce renouveau modal, de cette universalisation des modes qui aboutira à la musique d'un Messiaen, et qui a produit ce qu'il y a de plus vivant dans la création musicale de notre temps à côté de la musique sérielle ».
Vint le moment de caractériser, de définir finement cette musique inusitée, qui, malgré son lignage, malgré le fait que Janáček ne vivait pas isolé des courants musicaux de son époque, échappait à toute classification et restait une œuvre puissamment originale. « Et justement, cette œuvre dépasse les pures préoccupations modales et folkloriques pour rejoindre, en l'an 1926 de sa composition, les recherches de timbres les plus étonnantes des compositeurs dodécaphoniques de la jeune école de Schoenberg. On sait que chacun des cinq mouvements de cette Sinfonietta comporte une composition instrumentale différente, et que chacun de ces ensembles instrumentaux différents est d'une étonnante originalité ; n'importe quelle orchestration de Strauss pâlit devant ces trois groupes de trois trompettes chacun, ces deux trompettes basses, ces tubas, ces timbales du premier mouvement, cet assemblage de quatre flûtes, une petite flûte, deux hautbois et un cor anglais de l'Andante, devant l'adjonction de deux hautbois et de deux clarinettes aux cuivres du Finale, dont la composition est la même que celle du premier mouvement. Cette énumération d'instruments à vent, groupés selon des proportions à la fois insolites et considérables, pourrait faire croire à une sorte de débauche sonore, à la Strauss précisément, ou, mieux encore, à la Hindemith. Or, il n'en est rien ; de ces combinaisons de timbres, certains effets de puissance, mais surtout des effets de variation et de différenciation. Il est impossible de ne pas penser, à ce propos, aux premières tentatives de la Klangfarbenmelodie des schoenbergiens, contemporains de la Sinfonietta (19)».
Pêché mignon du chroniqueur, il fallait bien rapprocher le maître morave de l'école de Vienne ! Affirmation approximative, même si on ne prend en compte que les mélodies de timbres que l'on pourrait rapprocher de manière très abusive de la Klangfarbenmelodie utilisée par Schœnberg ; et assertion encore plus approximative si l'on considère le système de composition employé par les Viennois dans lequel le libre Janáček, l'indépendant, l'ombrageux compositeur morave refusait absolument de se couler. Mais en 1956, les adeptes du sérialisme dont se revendiquait Goléa haut et fort entendaient bien promouvoir ce système compositionnel comme seule issue possible pour la musique contemporaine et certains dont Goléa tentaient d'entraîner dans ce système musical des ouvrages qui s'en tenaient éloignés. Terminant sa chronique, le fougueux Goléa recommandait chaudement cet enregistrement en le qualifiant de « somptueux ». Fougueux, mais consciencieux, il eut entre les mains la partition pour accompagner son écoute. N'importe quel chef d'orchestre français, s'il l'avait voulu, aurait pu à son tour se la procurer et mettre cet ouvrage à son répertoire. Pourtant, rien ne vint avant longtemps.
Comment imaginer les réactions des lecteurs après un tel article ? J'ai déjà indiqué l'inexistence de la Sinfonietta dans la programmation dominicale des institutions parisiennes (et provinciales). La seule possibilité de contact avec l'œuvre demeurait le disque. On ne sait pas si l'éditeur, Decca, en écoula des milliers. Mais chaque nouvel enregistrement d'un ouvrage de Janáček agrandissait un peu le cercle d'abord restreint, puis un peu plus large, des mélomanes désireux d'entendre in situ quelques pages du compositeur morave. Mais que l'attente fut longue !
Pour la cinquième exécution de la Sinfonietta sur le sol français, il fut nécessaire de patienter douze ans. Ce fut la radio qui la provoqua le 25 janvier 1966. Originaire de Roumanie, autre pays de cette Mitteleuropa où l'on retrouvait la Moravie de Janáček, Constantin Silvestri, à la tête de l’Orchestre National, en délivra une lecture (20) un peu sage. Dans Les Nouvelles Littéraires, Marc Pincherle, toujours fidèle, détaillait le groupe des cuivres qu'exige cette Sinfonietta qui, contrairement à ce que pourrait laisser présager son nom, ne se réduit pas à une petite symphonie. « elle se prête admirablement à l'expression d'un tempérament d'une originalité percutante, mélange de primitivisme (dans les thèmes inspirés du folklore) et d'un modernisme audacieux dans la mise en œuvre ». Et de relever que « Comme il n'arrive que chez les musiciens de génie, cette œuvre de circonstance laisse loin derrière elle le souvenir de la circonstance qui l'a inspirée. Elle existe, indépendamment de tout programme (21) ».
La Sinfonietta apparut sur les ondes à six reprises au moins, entre 1952 et 1966, toujours dirigée par un chef étranger dont deux fois par un Tchèque, Rafael Kubelik et Václav Smetáček. Jascha Horenstein, Constantin Silvestri et Antonio de Almeida complétaient la liste (22). Dans Télérama, Jacques Lonchampt indiquait que cette Sinfonietta avait été composée à l'occasion d'une fête des Sokols, « cette occasion solennelle explique les prodigieuses sonneries de trompettes, la solennité de certaines pages et pour le reste le merveilleux parfum populaire et l'enthousiasme juvénile de cette partition écrite par un homme de… 72 ans ! (23) »
L’autre phalange de la radio française, l’Orchestre philharmonique se saisit de la Sinfonietta le 27 novembre 1973. Le chef croate Milan Horvat tenait la baguette.
A partir de la septième exécution française de la Sinfonietta qui profita des bons soins de Lovro von Matačić (24), les choses se précipitèrent quelque peu. Sur ce site, Claude Moreau qui assista à cette exécution a raconté récemment que c’était la première fois qu’il entendait un ouvrage de Janáček. A cette époque dans Le Monde, Jacques Lonchampt recevait l'ouvrage symphonique comme un cadeau de Noël ! « Un autre grand-père (25) déversait de sa hotte une musique optimiste pour ce concert de Noël : Leos Janacek avait soixante-douze ans quand il écrivit en 1926 sa Sinfonietta, une œuvre fraîche et captivante pourtant, comme un conte pour enfants ». Il reconnaissait la patte de Moussorgsky dans « une grande légende aux sonorités liquides, pleine de rêves, de fanfares et de fêtes comiques ou naïves qui se fondent dans une vaste apothéose (26) ». Son de cloche bien différent au Figaro sous la plume de Pierre-Petit qu'il faut citer intégralement : « Que dire de la Sinfonietta de Leos Janacek ? Tous les styles, toutes les facilités s'y côtoient sans fausse honte. On y trouve pèle-mêle du Carl Orff et du Puccini, des relents du ballet d'Aïda et des lambeaux de folklore en tout genre, de la mélopée de bazar et des déchaînements pseudo-tziganes. C'est décoratif, mal ficelé, prétentieux et surtout totalement inutile. Et malgré son titre trompeur, l'œuvre est longue…(27) ». Comment pouvait-on être aussi obtus et aussi malveillant ? Pierre-Petit avait le droit de ne pas apprécier cette Sinfonietta. Mais présenter des arguments aussi fallacieux ! On se serait cru revenu au début du siècle lorsque un autre compositeur morave essuya les reproches d'esthètes. En effet, en 1914, lors de l'exécution de la Quatrième symphonie de Mahler, Vincent d'Indy la décrivit comme « morceau pour Alhambras ou Moulins-Rouges ». Soixante ans plus tard, Pierre-Petit reprenait cet « argument » lorsqu'il qualifiait la Sinfonietta de « mélopée de bazar ». Comment pouvait-il affirmer tranquillement une contre-vérité comme celle où il fait allusion à Carl Orff dont les Carmina burana dataient de 1937 ? (et la Sinfonietta de 1926…!) Comment Janáček - disparu en 1928 - aurait-il pu s'inspirer de cette œuvre à succès bien postérieure ? Par ailleurs, si Pierre-Petit, au lieu d'assurer une quelconque influence d'Aïda (les trompettes ?) sur la Sinfonietta, s'était penché sur la question, il aurait appris que le compositeur morave n'avait entendu pour la première fois l'opéra de Verdi qu'en novembre 1927 lorsqu'il fut dirigé par Mascagni lors de sa venue à Brno. Entre les déclarations du chroniqueur du Figaro et la réalité, il y avait plus d'un pas… Laissons là ces considérations et remarquons qu'en 1977, près de cinquante ans après la mort de Janáček, un musicien comme Pierre-Petit (28) refusait encore sa musique l'assimilant faussement à un romantisme mal digéré cachant son manque d'inspiration par son côté décousu. Quel manque de clairvoyance. Pourquoi de simples mélomanes auraient-ils eu des attitudes différentes, plus bienveillantes, plus ouvertes ? Pour nous recentrer sur la Sinfonietta appréciée par Jacques Lonchampt, ceux des auditeurs qui avaient raté ce concert du 22 décembre 1977 purent se rattraper quelques semaines plus tard, le 13 février 1978 lors de la prestation de Gerd Albrecht qui conduisait l’Orchestre National ou encore trois ans plus tard d'autant plus qu’au cours de ces soirées le chef se nommait Claudio Abbado (4 et 5 décembre 1980).
A partir de 1980, il n’est plus nécessaire de dresser la liste de toutes les interprétations sur notre sol de la Sinfonietta puisque d’assez nombreux chefs la donnèrent à Paris ou ailleurs. Par contre, attachons nous aux seuls chefs français qui la conduisirent. Furent-ils si nombreux ? Depuis le début des années 30, le premier chef qui succéda à Pierre Monteux et à Ernest-Gottfried Munch fut Jérôme Kaltenbach avec l’orchestre symphonique de Nancy, dans la capitale lorraine, le 17 mars 1982. Puis ce fut le tour d’Alain Lombard à Bordeaux le 13 février 1991. Dix ans plus tard, Sylvain Cambreling à Lyon prit le relais alors que son frère Philippe faisait résonner les cuivres de la fanfare introductive au conservatoire de Chalon en 2007. Entre-temps, Pierre Boulez à la tête de l’Orchestre de Paris consacrait une soirée complète à Janáček avec le Capriccio et la complicité de Jean Efflam Bavouzet, la Messe glagolitique et la Sinfonietta, le 4 octobre 2003. Jacques Mercier et son orchestre de Lorraine la fit entendre à Metz et à Chauny en mars 2010 tandis que Jérôme Kaltenbach dirigeant l’orchestre de Limoges la promena dans plusieurs cités du Limousin et dans la ville de la porcelaine en février 2012.
Cette énumération démontre la frilosité des chefs français. Sept à huit chefs français seulement en l’espace de quatre-vingt ans à s’intéresser à la Sinfonietta (29) ! On peut le déplorer. Mais on peut aussi espérer un mouvement identique chez les chefs d’orchestre à celui qui atteignit les solistes (pianistes, violonistes, violoncellistes) et les quatuors à cordes français. Pour nous en tenir seulement aux pianistes, longtemps Alain Planès fut le seul à jouer le corpus pianistique du maître de Brno. Depuis une vingtaine d’années, de plus en plus nombreux pianistes français, à l’instar d’Hélène Couvert et de Sarah Lavaud, se sont emparés des partitions de Janáček. Nul doute que des chefs mettront tôt ou tard leur baguette au service de cette œuvre rutilante !
Joseph Colomb - avril 2014 (révision novembre 2015)
1. Programme du concert du
24 mai 1929
: Le Mariage de Figaro,
ouverture - Mozart, Symphonie
vénitienne (avec viole) - Lorenziti, Sinfonietta -
Janáček, Concerto
en la majeur pour viole - Asolo, Daphnis et
Chloé, ballet intégral - Ravel. Une
fois de plus
constatons l'abondance des pièces d'un tel concert - assez
représentatif de ce qui se pratiquait dans ces
années -
par rapport aux programmes de nos concerts actuels.
2. Graphie respectée.
3. Le Petit Parisien - 26 mai 1929.
4. Le Journal des débats politiques et littéraires - 27 mai 1929.
5. Le Ménestrel - 31 juin 1929.
6. Le Figaro - 7 juin 1929.
7. Les 28, 29 et 30 octobre 1946.
8. S’agirait-il du musicologue et chef d’orchestre Jean Witold ?
9. Composée en 1945, cette symphonie fut créée à Philadelphie le 30 novembre de cette même année par l'orchestre de la ville que dirigeait Eugène Ormandy.
10. Le Monde, édition du 5 novembre 1946.
11. Le Guide du Concert, 25 octobre 1946.
12. En 1874, il suivit des cours à l'Ecole d'orgue de Prague. En 1879 et 1880, il se perfectionna d'abord au Conservatoire de Leipzig, enfin à celui de Vienne. Sans compter les premières études avec Pavel Křížkovský au monastère des Augustins à Brno. S'il ne décrocha pas un premier prix, ses études furent très sérieuses comme l'était l'homme au cours de ces années-là.
13. Ce concert comprenait l'ouverture d'Egmont de Beethoven, les Variations sur un thème de Haydn de Brahms, le Concerto en sol de Ravel sous les doigts de Monique Haas et la Sinfonietta. Jascha Horenstein fut l'un des premiers chefs à inscrire la Sinfonietta à un concert, il la joua en février 1928 à Vienne.
14. Ce verbe relevait plus d'une figure de style que de la réalité en 1952 !
15. A moins d'avoir lu le livre de Daniel Muller, Janáček, aux Editions Rieder, datant de 1930, qui pouvait bien connaître ces théories, sauf si l'auteur de la pochette du disque les évoquait…
16. Disques, n° 47, avril-mai 1952.
17. Alain Deguernel a, comme il sait si bien le faire, nettoyé l'enregistrement de cette Sinfonietta qu'il a couplé à Taras Bulba et à la Suite pour cordes dans un récent CD Forgotten Records. Voir l'article.
18. Goléa fut un élève d’Enesco, compositeur « populaire » et moderne à la fois, comme Bela Bartók. Cf. son livre Je suis un violoniste raté. Il était à bonne école pour reconnaître et apprécier Janáček.
19. Disques n° 81, octobre 1956.
20. Ce concert est resté dans les archives sonores. France Musique a retransmis cette Sinfonietta récemment. A l'écoute, on reste un peu surpris par le manque d'engagement du chef, comme s'il avait eu peur d'être débordé par le déchaînement des cuivres ce qui est surprenant quand on connaît le caractère assez volcanique du chef.
21. Les Nouvelles Littéraires, 3 février 1966.
22. Le 14 août 1962, la Sinfonietta était jouée sur Paris Inter par l'orchestre du Concertgebouw d'Amsterdam sans que j'ai pu identifier le chef.
23. Télérama n° 491, du 14 au 20 juin 1959.
24. Lovro von Matačić, chef d'orchestre yougoslave venait de diriger Jenůfa l'année précédente à Rome.
25. allusion aux compositeurs âgés qui composaient le programme de ce concert : Haydn (Symphonie n° 82) et Richard Strauss (Concerto pour hautbois), interprété par Maurice Bourgue. Janáček et sa Sinfonietta complétait ce concert.
26. Le Monde, n° du 24 décembre 1977.
27. Le Figaro, n° du 27 décembre 1977.
28. Pierre-Petit (1922 -2000), compositeur, directeur de l'Ecole Normale de musique de Paris.
29. Dans le catalogue des œuvres de Janáček dressé par Nigel Simeone, John Tyrrell et Alena Němcová, la Sinfonietta est numérotée VI/18.
2. Graphie respectée.
3. Le Petit Parisien - 26 mai 1929.
4. Le Journal des débats politiques et littéraires - 27 mai 1929.
5. Le Ménestrel - 31 juin 1929.
6. Le Figaro - 7 juin 1929.
7. Les 28, 29 et 30 octobre 1946.
8. S’agirait-il du musicologue et chef d’orchestre Jean Witold ?
9. Composée en 1945, cette symphonie fut créée à Philadelphie le 30 novembre de cette même année par l'orchestre de la ville que dirigeait Eugène Ormandy.
10. Le Monde, édition du 5 novembre 1946.
11. Le Guide du Concert, 25 octobre 1946.
12. En 1874, il suivit des cours à l'Ecole d'orgue de Prague. En 1879 et 1880, il se perfectionna d'abord au Conservatoire de Leipzig, enfin à celui de Vienne. Sans compter les premières études avec Pavel Křížkovský au monastère des Augustins à Brno. S'il ne décrocha pas un premier prix, ses études furent très sérieuses comme l'était l'homme au cours de ces années-là.
13. Ce concert comprenait l'ouverture d'Egmont de Beethoven, les Variations sur un thème de Haydn de Brahms, le Concerto en sol de Ravel sous les doigts de Monique Haas et la Sinfonietta. Jascha Horenstein fut l'un des premiers chefs à inscrire la Sinfonietta à un concert, il la joua en février 1928 à Vienne.
14. Ce verbe relevait plus d'une figure de style que de la réalité en 1952 !
15. A moins d'avoir lu le livre de Daniel Muller, Janáček, aux Editions Rieder, datant de 1930, qui pouvait bien connaître ces théories, sauf si l'auteur de la pochette du disque les évoquait…
16. Disques, n° 47, avril-mai 1952.
17. Alain Deguernel a, comme il sait si bien le faire, nettoyé l'enregistrement de cette Sinfonietta qu'il a couplé à Taras Bulba et à la Suite pour cordes dans un récent CD Forgotten Records. Voir l'article.
18. Goléa fut un élève d’Enesco, compositeur « populaire » et moderne à la fois, comme Bela Bartók. Cf. son livre Je suis un violoniste raté. Il était à bonne école pour reconnaître et apprécier Janáček.
19. Disques n° 81, octobre 1956.
20. Ce concert est resté dans les archives sonores. France Musique a retransmis cette Sinfonietta récemment. A l'écoute, on reste un peu surpris par le manque d'engagement du chef, comme s'il avait eu peur d'être débordé par le déchaînement des cuivres ce qui est surprenant quand on connaît le caractère assez volcanique du chef.
21. Les Nouvelles Littéraires, 3 février 1966.
22. Le 14 août 1962, la Sinfonietta était jouée sur Paris Inter par l'orchestre du Concertgebouw d'Amsterdam sans que j'ai pu identifier le chef.
23. Télérama n° 491, du 14 au 20 juin 1959.
24. Lovro von Matačić, chef d'orchestre yougoslave venait de diriger Jenůfa l'année précédente à Rome.
25. allusion aux compositeurs âgés qui composaient le programme de ce concert : Haydn (Symphonie n° 82) et Richard Strauss (Concerto pour hautbois), interprété par Maurice Bourgue. Janáček et sa Sinfonietta complétait ce concert.
26. Le Monde, n° du 24 décembre 1977.
27. Le Figaro, n° du 27 décembre 1977.
28. Pierre-Petit (1922 -2000), compositeur, directeur de l'Ecole Normale de musique de Paris.
29. Dans le catalogue des œuvres de Janáček dressé par Nigel Simeone, John Tyrrell et Alena Němcová, la Sinfonietta est numérotée VI/18.
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