Sarah Lavaud dans les Brumes janáčekiennes
Longuement mûri, amplement réfléchi, passionnément aimé, soigneusement apprivoisé sur le clavier de son piano, voici de Sarah Lavaud un assortiment d’œuvres pianistiques de Janáček réunies sur un disque (1) sorti au printemps dernier. Depuis un concert de mars 2003 auquel elle assista et au cours duquel le pianiste anglais Paul Lewis joua Dans les brumes, Sarah Lavaud, littéralement saisie par cette œuvre qu’elle découvrait, n’eut de cesse d’explorer les quelques pièces pianistiques de Janáček
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| pochette du disque de Sarah Lavaud |
D’emblée, dès le premier mouvement, l’andante du cycle Dans les Brumes (VIII/22), on est saisi par l’intelligence et la sensibilité du propos. Détaillant chaque cellule mélodique et rythmique avec pertinence, elle unifie toutes ces notes, tous ces fragments musicaux dans une homogénéité confondante. Pour la suite des mouvements, elle fait preuve d’une sensibilité à toute épreuve avec un toucher tantôt d’une grande douceur, tantôt d’une vive force, laissant les silences s’installer, lançant ses doigts galoper sur le clavier, interrompant brusquement un mouvement, laissant s’épancher la mélancolie qui sourd du presto. D’ailleurs les premières notes du presto final sont édifiantes. Chacune, bien détachée, pèse d’un poids émotionnel considérable. Elle n’hésite pas à faire fuser des gerbes sonores stupéfiantes, comme on ne les avait jamais entendues jusque là. La jeune pianiste française ne met pas ses pas dans ceux prestigieux de ses aînés tchèques et français (Firkušný et Planès), elle choisit de cheminer non à sa fantaisie mais en accord avec ce qu’elle éprouve profondément. Lecture personnelle, certes, mais pensée profondément, ressentie intensément qui amplifie l’œuvre, la fait sortir d’un particularisme - dans lequel par commodité on enferma si longtemps la musique de Janáček - pour l’amener à des hauteurs que l’on n’imaginait pas.
On reste au même niveau émotionnel dans les deux mouvements rescapés de la Sonate I.X.1905 (VIII/19). Une récente audition de cette Sonate lors d’une soirée à Bourg-en-Bresse m’avait déjà stupéfié par la maîtrise technique et la justesse expressive de la pianiste. On en a la confirmation éclatante sur ce disque. Son piano se pare de couleurs sonores inusitées en accord avec les impressions qui étreignirent le compositeur lorsqu’il assista à cette manifestation porteuse d’espoir et tragique par sa fin. Sans élever plus la voix qu’il ne le faut, mais chantant fermement, la pianiste nous convainc totalement. Elle étouffe la résonance d’une note pour ne pas laisser l’impression de l’auditeur dans la joliesse, mais pour garder cette extraordinaire musique le conduire dans des contrées magiques où douceur, indignation et tristesse se complètent.
La pianiste nous emmène ensuite en promenade Sur un sentier recouvert (VIII/17). Dès Nos soirées, elle n’enrobe pas chaque note dans une brume propre à l’évanescence, elle frappe sèchement certaines notes pour ne pas s’appesantir dans un sentimentalisme facile et laisse la nostalgie s’exprimer pour le reste. Quelques emballements justifiés dans Une feuille emportée. Elle aborde La Vierge de Frýdek avec gravité et dans un tempo assez lent qui laisse chaque note jouée forte imprégner l’auditeur. Bonne Nuit est symptomatique du jeu de la pianiste. Bien détailler chaque note, mais ne jamais perdre de vue l’unité de la pièce, faire ressortir le vague à l’âme sans tomber dans une séduction pianistique hors de propos, tel est son défi. Pari tenu. Même traitement pour Anxiété indicible. Quant à la pièce En pleurs, elle ne verse pas non plus dans une sensiblerie plus ou moins complaisante. La seule petite réserve que je formulerais a trait à La chouette ne s’est pas envolée, dernière pièce du cycle dans laquelle la pianiste ne s’est pas engagée comme il aurait fallu, du moins si on suit les consignes orales que donna le compositeur à Rudolf Firkušný comme le pianiste tchèque le rapporta plus tard. Il est vrai que ni lui-même, ni Alain Planès n’en tinrent vraiment compte dans leurs enregistrements puisque ces consignes n’ont pas été reportées sur la partition.
Avec Dans les brumes, la Sonate I.X.1905 et Sur un sentier recouvert, on est en présence des trois ouvrages pour clavier primordiaux de Janáček. Le catalogue des œuvres du compositeur morave dressé par John Tyrrell (2) recense pourtant 33 opus destinés au clavier. En dehors des trois ouvrages cités, il est constitué de quelques morceaux d’orgue datant des années 1874/5, d’un certain nombre de recueils de danses populaires moraves, des Variations Zdenka (VIII/6) qu’il composa à Leipzig en 1880/1 pour sa fiancée, d’un petit recueil Exercices de gymnastique (VIII/13), de Jalousie (VIII/16) primitivement prévu dans son orchestration de la pièce pour piano comme ouverture de Jenůfa, et pour ses cinq dernières années de création essentiellement de petites pièces que Janáček composa pour lui et pour l’album de sa confidente et femme aimée Kamila Stösslová. Dans cet album (VIII/33), Sarah Lavaud en choisit cinq (3). Les quatre premières n’apportent rien de substantiel au langage de Janáček, si ce n’est leur concision et leur conclusion plutôt abrupte. On comprend quand même que L’Anneau d’or (15 secondes !) ait pu intéresser la pianiste puisque ce court hommage à Kamila fut écrit quatre ou cinq jours avant le décès du compositeur. Un ou deux jours auparavant, il couchait sur une partition une pièce au titre en situation (4), Je t’attends où une tendre et mélodieuse chanson adressée à Kamila coule calmement dans une atmosphère de bonheur et s’interrompt brutalement. On retrouve également le grand compositeur comme on le reconnait aisément dans Un Souvenir (VIII/32) datant du 8 mai 1928. En à peine plus d’une minute, Janáček chante une belle mélodie pleine de nostalgie répétée deux fois, cette tristesse se trouve transformée positivement par une nouvelle version qui affirme sa force et sa combativité et revient ensuite à l’état initial.
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partition de L'Anneau d'or
in John Tyrrell, Janáček, years of a life, volume 2 (1914-1928),
Tsar of the forests, Faber and Faber, 2007, page 893 |
Dans ce disque, Sarah Lavaud réunit donc quelques piécettes apparemment anodines, plus feuillets d’études que partitions évoluées aux incontournables pages du piano de Janáček. Aucune n’est cependant inutile pour entrevoir la plasticité singulière du langage pianistique du compositeur. La musicienne française ne nous livre pas une version mièvre de ces pages. Elle s’engage à fond avec une conscience claire de ce qu’elle explore : kaléidoscope musical, juxtaposition de cellules mélodiques, déchirement, tendresse, révolte, brutalité, exigence et par des intentions pesées et mûries, la pianiste unifie le tout dans une reconstitution admirable. La modernité du piano de Janáček explose dans cette interprétation. Elle fait prendre conscience que chaque note possède une existence propre dans la cellule mélodique et rythmique à laquelle elle appartient. Elle est une caractéristique de sa cellule. De même, chaque cellule doit être comprise comme un élément indissociable de l’ensemble de la pièce. La connaissance profonde de chacune de ses composantes, de la plus courte à la plus longue, autorise la compréhension globale de l’œuvre. Janáček ne raisonne pas sur le schéma classique et romantique : exposition du thème, développement, ré-exposition, variations, etc. D’éminents musicologues ont analysé mieux que je ne pourrais le faire les procédés de compositions du maître de Brno.
Puisque durant une quarantaine d’années, les seuls pianistes qui jouaient Janáček étaient tchèques (Firkušný, Páleníček, Hurnik, Pokorná, Bernathova, Kvapil, Kubalek, Panenka, Moravec) une tradition interprétative s’était créée à partir de leurs exécutions et des disques qu’ils gravèrent. Et la plupart des nouveaux exécutants placèrent leurs pas, consciemment ou non, dans ceux des interprètes historiques. La lecture personnelle de Sarah Lavaud, quant à elle, ne doit quasiment rien aux enregistrements plus anciens et si convaincants de Firkušný, Kvapil et Planès. Elle ouvre de nouveaux horizons et démontre par son existence la richesse de l’œuvre pianistique de Janáček. De telles pièces qui peuvent supporter différentes interprétations sans qu’aucune d’entre elles ne soit une trahison des ouvrages, attestent au-delà de l’apparente simplicité du langage de Janáček, la complexité et la profondeur de son inspiration et de son écriture. Merci à Sarah Lavaud d’avoir osé et réussi.
Comment se fait-il que tant d’organisateurs de concerts ignorent depuis si longtemps le talent de Sarah Lavaud ? Pourquoi ne l’invitent-ils pas plus souvent sur une scène face à un piano pour délivrer sa lecture des œuvres de Janáček et d’autres compositeurs ? Que la réussite de ce disque leur en donne l’opportunité.
Joseph Colomb - juin 2014
Notes :
1. Disque Hortus 109. Dans la pochette la pianiste s’exprime sur sa démarche et comment elle ressent la musique de Janáček, un texte précieux à plus d’un titre.
2. Rendons à César ce qui lui appartient à César. John Tyrrell avec le concours de Nigel Simeone et d’Alena Němcová a listé par catégories tous les ouvrages composés par Janáček dans un copieux volume : Janáček’s works, a catalogue of the music and writings of Leoš Janáček, Oxford University Press, 1997. Les œuvres pour le clavier constituent la catégorie VIII.
4. Janáček mourut le 12 août 1928. Il avait invité Kamila Stösslová à venir le rejoindre dans sa maison à Hukvaldy. Elle y arriva le 30 juillet avec son fils Otto et illumina ses derniers jours. Le 7 août, sur l’album de Kamila, le compositeur écrivit ces simples mots, révélateurs de son état d’esprit présent «heureux et en paix».


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