La généreuse programmation des Fêtes Musicales en Touraine à la Grange de Meslay s'achèvera, le 22 juin prochain, par un récital consacré aux deux Quintettes pour piano et cordes d'Antonín Dvořák, honorés par des interprètes de tout premier ordre : Boris Berezovsky s'unira au Quatuor Borodine.
Le Quintette opus. 81 B. 155 est l'une des plus belles illustrations du genre. L’œuvre est commencée dès la fin août 1887 dans le cadre féerique de Vysoká à la campagne, où Dvořák aimait se retirer. Période heureuse à peine troublée par la consécration de la chapelle du château de Lužany, début septembre, pour laquelle le maître fut invité à créer sa Messe avec accompagnement d’orgue. Aussi étranger reste-t-on à la lecture biographique des œuvres, il est difficile de ne pas trouver dans ce Quintette l’expression de la plénitude de l’âme dvořakienne en parfaite harmonie avec la nature. Mais c'est, comme si souvent, une félicité traversée d'ombres. Le discours de Dvořák adopte des accents inquiets, voire funèbres. Qui sait écouter au-delà des clichés comprendra combien l’image du paysan naïf aux joies simples est foncièrement fausse. La gravité de Dvořák n’est certes pas celle de Franck dans son propre Quintette en fa mineur. Nul désespoir chez le Tchèque ; plutôt la contemplation toute stoïcienne d’un monde heureux voué à mourir. La joie des pas de danse ne saurait à ce titre démentir la remarquable sincérité des passages empreints d’affliction.
Instrument-roi, le piano ? Pas chez Dvořák. Le premier mouvement du Quintette op. 81 est de ce point de vue remarquable : le clavier et les cordes s’unissent en un tout sonore d’où aucune rivalité ne peut émerger. Ce caractère, si différent de celui d’un Brahms, par exemple, doit beaucoup à l’art d’instrumentiste du maître tchèque, mais on peut supposer que son propre rapport au piano – instrument appris sur le tard, dont il ne sera jamais un réel virtuose – influença son processus créatif. Toujours est-il que le discours jubilatoire du mouvement initial tient amplement à la complicité entre instrumentistes. Mais le plus beau passage est la rêverie (Dumka) du deuxième mouvement où le piano soutient, par petites touches consolatrices, le chant si nostalgique du violoncelle. L’inspiration de Dvořák rejoint ici les plus belles envolées de Schubert. Comment ne pas savourer l’humour du retour sur terre avec la robuste danse paysanne du 3e mouvement ? Ce Furiant est si expressif que l’on se demande si Dvořák aura encore assez de souffle pour parachever le quintette. Et pourtant, c’est un compositeur au meilleur de son art qui parvient encore une fois à illuminer l’auditeur, lui donnant le fugitif mais tangible sentiment d’une euphorie sans partage.
Quand Tchaikovski vint à Prague, en février 1888, les deux artistes firent connaissance. Les musiciens tchèques jouèrent pour le maître russe le tout dernier Quintette en la majeur de Dvořák. Tchaikovski envoya à son nouvel ami une lettre élogieuse, et allait même l'inviter à diriger en Russie.
Seize années plus tôt, Antonín Dvořák avait déjà écrit un Quintette avec piano dans la même tonalité, son opus 5 (B. 28). Le compositeur était encore inconnu en 1872 et cette page appartient à son "catalogue de jeunesse". Mais l'on aurait grand tort de dédaigner cette pièce lyrique et émouvante qui laisse présager l'extraordinaire profusion d'un futur maître. Il faut remercier Boris Berezovsky et le Quatuor Borodine de nous le rappeler.
Alain Chotil-Fani, juin 2014
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