Le Quatuor Zaïde et Janáček
Pendant longtemps en France les deux quatuors de Janáček furent l’apanage de ses compatriotes. Le Quatuor Janáček les essaima dans notre pays à partir de 1958 au cours de ses tournées. Aucun ensemble français ne s’approcha de l’un ou de l’autre avant le milieu des années 80. Le Quatuor Manfred le premier grava un disque contenant La Sonate à Kreutzer et Les Lettres intimes en 1992. A leur suite de plus en plus d’ensembles s’aventurèrent sur ces chemins étranges. Depuis une dizaine d’années, depuis que le compositeur s’impose sur les scènes d’opéras de l’hexagone, ce mouvement s’accentue. Les quatuors à cordes nouvellement constitués n’attendent plus de nombreuses années avant d’aller explorer le monde chambriste du compositeur morave, tel le Quatuor Hermès, par exemple.
Après le Quatuor Diotima en 2008, c’est au tour du Quatuor Zaïde d’enregistrer leur lecture de ces deux pièces. Cet ensemble formé il y a seulement cinq ans fréquenta Les Lettres intimes et La Sonate à Kreutzer dès la fin de l’année 2012 au cours de concerts donnés ça et là en province et à Paris, lors de festival ou de tournées. Le premier avril de cette année 2014, les éditions NoMadMusic publièrent leur premier disque comprenant les deux quatuors de Janáček couplés au Quatuor n° 5 de Martinů (1).
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| pochette du disque |
Jusqu’à présent, les ensembles à cordes qui jouèrent les deux quatuors de Janáček étaient constitués d’instrumentistes masculins. Parfois, se glissait parmi eux une musicienne et plus rarement deux. Cependant dans l’ensemble de la planète quartettiste l’élément masculin restait prépondérant et même plutôt exclusif. Le Quatuor Zaïde déroge à cette règle par une composition entièrement féminine, fait extrêmement rare, soulignons-le. Et les figures féminines hantent autant La Sonate à Kreutzer (2) que Les Lettres intimes (3). Comment ces héroïnes malheureuse pour l’une, aimée pour l’autre, allaient-elles interpeller nos quatre musiciennes ? Le couplage choisi ajoutait un double intérêt à cet enregistrement. Premièrement, on recevait sur une même galette les témoignages artistiques de deux compositeurs issus d’un même bassin culturel, la période créatrice du second succédant quasiment à celle du premier. Deuxièmement, le quatuor retenu d’un musicien autrement fécond (Martinů) que Janáček se coulait presque dans le même cadre affectif que ceux de son aîné. Inspiré, en 1938, de son amour désespéré pour sa jeune élève, la compositrice Vítězslava Kaprálová, il jetait sur la partition de son Quatuor n° 5 les émois et tourments que lui provoquait sa rencontre avec la dédicataire de son ouvrage. J’étais impatient d’entendre les quatre musiciennes dans de telles œuvres.
La première fois que le disque a été posé sur ma platine et après une écoute attentive je dus admettre un certain embarras, voire une légère déception. Ce sont pourtant de magnifiques instrumentistes. D’où venait ma réserve ? Une trop grande perfection sonore ? Une nouvelle audition adoucit ma perception. Je me retournais toutefois vers les Pražák (1997), les Vlach (1969), les Janáček (1963), les Belcea (2001) pour me réconforter ou me ressourcer notamment auprès des trois ensembles tchèques (couverts d’éloges et de distinctions lors de leur parution tandis que les Belcea reçurent un diapason d’or). Expérience salutaire, où se trouvait donc Janáček parmi ces interprétations différentes ? Sans vouloir jouer à moi tout seul les participants de la défunte Tribune des critiques de disques de belle mémoire (celle tenue par Armand Panigel), il fallait bien admettre que chacune de ces quatre versions captait l’essentiel des élans, du lyrisme, de l’indignation, de l’impatience du maître morave, chacune avec leur personnalité et leur engagement plus ou moins constant. Et si les quatre Zaïde tenaient elles aussi leur place dans cet aréopage distingué ? Une nouvelle audition démontrait la validité de leurs conduites. Dans ces musiques changeantes comme le temps qui passe et les humeurs humaines, il est indispensable de s’adapter. De passer de la colère à la tendresse, de l’abattement à l’espoir. Cette nouvelle écoute confirmait l’impression qui maintenant s’imposait. Les musiciennes ne « surjouaient » pas, ne tombaient pas dans le piège d’un expressionnisme abusif, mais tenaient une ligne non pas médiane, mais apaisée, laissant la musique s’épanouir, tantôt caressante, tantôt dans l’âpreté ou dans le déchaînement. Elles ne confondaient pas frénésie avec intensité. Elles ne forçaient pas les traits, mais les présentaient avec suffisamment d’énergie pour correspondre aux indications de la partition. En fait, Janáček ne tenait plus la place d’un compositeur un peu pestiféré ou du moins insaisissable à cause d’une prétendue sauvagerie mélodique ou encore d’une supposée intonation ethnique difficile à appréhender si l’on n'était pas issu soi-même de cette culture. Les Zaïde le sortait de son provincialisme, donc des marges de la musique européenne dans lesquelles on l’avait confiné pendant si longtemps pour le ramener sous une lumière centrale. Les quatre instrumentistes en donnent une interprétation que l’on pourrait qualifier de classique, sans que ce terme sous-entende quelque chose de compassé ou d’austère ou encore d’académique. Au contraire, l’incandescence et la passion couvent sous leurs archets, toujours de façon maîtrisée.
Sur ce disque, les Zaïde se montrent parfois proches des Janáček en adoptant des tempi mesurés pour permettre à la musique de s’exprimer pleinement, parfois comparables aux Vlach tout en gommant une certaine rugosité qui caractérisait les solistes tchèques. Certes la qualité de l’enregistrement des Françaises entre en ligne de compte, mais encore plus la beauté sonore qu’elles obtiennent de leurs instruments. Une beauté qui ne vise pas un idéal désincarné et dont les traits ne sont pas burinés à l’extrême. La modernité qu’elles dénotent dans ces partitions ne les amène pas à surligner des sonorités à la limite de l’agressivité. Modernisme ne signifie pas pour elles dissonances obligées. Que l’on écoute, par exemple, les deuxième et troisième mouvement des Lettres intimes et on sera convaincu.
Quant à l’ouvrage de Martinů, il souffre moins de la sorte de retenue qui anime les quatre solistes. On ressent une grande admiration devant la perfection sonore de leur jeu, maîtrisé à souhait, véhément quand il le faut, toujours avec une certaine sobriété, mais non sans un engagement parfaitement en accord avec l’esprit de l’œuvre.
Vous l’aurez compris, le jeune Quatuor Zaïde, pour un coup d’essai, réalise un coup de maître. Il entre de plein pied dans le cercle assez restreint des fabuleux ensembles qui ont révélé les deux ouvrages de Janáček. Leur enregistrement, même s’il demande peut-être un temps d’approche, va demeurer probablement parmi les quelques cinq ou six formations qui marquent l’histoire de l’enregistrement de ces quatuors. Vraissemblablement l’épreuve du concert devrait dissiper cette étrange gêne que j’ai éprouvée lors de la première écoute du disque, comme une certaine distance posée entre les musiciennes, l’œuvre et l’auditeur. Comme si ce que j’entendais était trop beau, trop ciselé, trop chatoyant pour Janáček ! La musique vivante se chargera sans doute de relativiser cette impression fugitive en la remplaçant par une admiration sans restriction devant le jeu si brillant et l’investissement si profond des quatre solistes bien perceptible sur ce disque !
Il est cependant probable que le Quatuor Zaïde, au fil de ses concerts, saura encore mûrir son approche des deux pièces de Janáček. Il est fort à parier que d’ici quelques années, l’exécution que les musiciennes en donneront ressemblera à celle du disque, mais patinée par l’expérience, elle n’en sera que plus intense.
Pendant longtemps, que ce soit pour les opéras, pour les pièces pour piano, et pour les quatuors, on a pensé de ce côté du Rhin que seuls des interprètes jouant dans leur arbre généalogique étaient capables d’exprimer l’inexprimable tempérament de Janáček. Après Alain Planès, après Sarah Lavaud, pour ne citer que ces deux pianistes français, le Quatuor Zaïde démontre qu’il n’est nul besoin d’être né en Moravie, ni de parler la langue tchèque pour transmettre l’émotion musicale des ouvrages de Janáček. Nouvelle illustration de son universalité apportée par les quatre musiciennes.
Joseph Colomb - mai 2014
La Tribune des critiques de disques de France-Musique dans son émission du 4 mai, portant sur les deux quatuors de Janáček, a exécuté purement et simplement la version du premier mouvement de La Sonate à Kreutzer du Quatuor Zaïde, comme d’ailleurs celle du Quatuor Diotima. Du coup, leur lecture du reste de l'ouvrage comme de celle des Lettres intimes passa à la trappe. Que reprocha-t-on aux Zaïde ? Une approche trop jolie, anecdotique, se résumant à un catalogue d’effets, d'une exécution laborieuse sur le plan instrumental, en un mot un très superficiel déchiffrage. Chacun jugera.
Notes :
- Janáček : Quatuor La Sonate à Kreutzer, Martinů : Quatuor n° 5 H 268, Janáček : Quatuor Lettres intimes - Quatuor Zaïde - CD NoMadMusic, NMM004.
- L’héroïne du roman de Tolstoï tombe sous les coups d’un mari jaloux.
- Janáček rencontra Kamila Stösslová en 1917 et ne tarda pas à éprouver une passion pour cette jeune femme alors que pourtant elle ne lui donna jamais les signes tangibles de son approbation.


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