Ma rencontre avec Janáček
Curieusement, c'est lors d'un des premiers concerts du jeune Orchestre de Paris (il avait dix ans) auquel j’ai assisté que j’ai pu écouter la Sinfonietta de Leoš Janáček. C'était le jeudi 22 décembre 1977 au Palais des Congrès. Il faut remarquer que l'orchestre de Paris a été affilié à de nombreuses salles depuis sa création : Théâtre des Champs Élysées, Palais des Congrès, Pleyel, Mogador (pendant la réfection de Pleyel), encore Pleyel et, peut-être enfin la dernière « la Cité de la Musique ».
Le 22 décembre 1977 (1) le premier violon était Luben Yordanoff et le chef, aux allures de géant, Lovro Von Matacic (2).
Quelle surprise de voir tous ces cuivres disposés en arc de cercle derrière l’orchestre pour la fanfare ! Tout l'espace de gauche à droite était occupé par des musiciens qui jouaient debout.
Quand la Sinfonietta a débuté, j’ai été très impressionnés par les cuivres et surtout par cette manière abrupte de terminer la fanfare. Cette conclusion de la fanfare ressemble à une conversation entre des personnages dont chacun est certain de la véracité de ce qu'il avance puis, la conversation s’arrête brutalement puisque l'on n'arrive pas à se mettre d'accord. Janáček termine fréquemment ses morceaux de cette manière.
Cette fanfare, comparée à celle qui précède La Péri de Paul Dukas nécessite, pour les cuivres, un effectif colossal. Dukas se contente des cuivres de l’orchestre symphonique tel qu’il était au début du vingtième siècle. Leoš Janáček, lui, ne se préoccupe pas de savoir si on peut réunir facilement un tel effectif, compte tenu du surcoût supplémentaire.
J’ai assisté à une seconde représentation de cette Sinfonietta le 22 février 2013 par l’orchestre philharmonique de Radio France, salle Pleyel. Le concert était dirigé par Jukka-Pekka Saraste qui programme souvent cette œuvre dans ses concerts.
Les cuivres étaient disposés, en rang, au-dessus de l’orchestre. Quel étonnement quand j’ai vu, à la fin du premier mouvement, deux musiciens de la fanfare descendre vers l’orchestre et rejoindre le pupitre des cors. Pour le dernier mouvement où la fanfare est à nouveau donnée, les deux cornistes sont remontés rejoindre les cuivres supplémentaires.
Ce concert ayant été diffusé sur medici.tv, j’ai pu regarder de près les instruments utilisés et, il me semble que ce n’étaient pas des tubas ténors en si b (demandés par Janáček), mais deux tuben, donc avec une embouchure de cor. Un ami qui dirige une fanfare m’a confirmé que les instrumentistes qui jouent des cuivres ne changent pas d’embouchure. Or, l’embouchure d’un tuba est en forme de bol alors que l’embouchure d’un cor (comme celle d’un tuba Wagner ou tuben) est conique. Dans un concert que l’on trouve sur youtube avec le WDR-Sinfonieorchester et dirigé par Saraste il y a bien deux tubas en si bémol et non des tuben.
Voici le lien pour ces deux concerts :
- avec le philharmonique de radio france (et ses tuben) http://www.youtube.com/watch?v=oVfBLuWIRIU
- avec le WDR-Sinfonieorchester (et ses tubas) http://www.youtube.com/watch?v=NCXRqgXiARA&list=PLZeh_ceMEdiUFxBTs7tn86m8mjLVuAll&index=2
Dès le début du second mouvement, il est évident que le son de l'orchestre de Janáček est très particulier ; le son des bois et, surtout, l'utilisation des cuivres. Cela me fait penser à un enregistrement que j’aime particulièrement, il s’agit de la Symphonie du Nouveau Monde de Dvořak grand ami de Janáček. J’en connaissais plusieurs enregistrements, puis un jour, j’ai écouté celui de Karel Ančerl dirigeant la Philharmonie tchèque. Dans le troisième mouvement, vers la mesure 75, puis dans le trio, la saveur des bois tchèques fait merveille. À l’époque de Karel Ančerl, les bois de la Philharmonie tchèque étaient très différents des bois français et de ceux de la Philharmonie de Berlin. Aujourd’hui, avec les voyages à travers le monde, la sonorité des grands orchestres perd peu à peu ses caractéristiques propres pour tendre vers un son unique : c’est dommage.
J’ai tout de suite adoré cette Sinfonietta ; titre un peu réducteur à mon avis, mais peut-être mis en référence aux longues symphonies d'Anton Bruckner et de Gustav Mahler (3) que Janáček devait connaître.
Après le concert, j’ai tout de suite acheté le disque dirigé par Karel Ančerl et qui contient la Sinfonietta et Taras Boulba. (4)
Mon cheminement ensuite, pour mieux connaître ce compositeur, est lié aux diffusions de son œuvre sur les réseaux hertziens. Si l'on n'habite pas Paris, c'est difficile d’écouter Janáček dans une salle de concert. La diffusion de la musique à la télévision est rare sauf si on a accès aux chaînes spécialisées, ce qui n’est possible qu’avec la réception satellite. Jenůfa est le premier opéra vu à la télévision mais il a fallu attendre les années 1990 et la création de la chaîne Mezzo sur TPS pour y avoir accès.
Avec des amis que j’ai convertis à Janáček, nous avons traqué les diffusions de sa musique sur France Musique. C’est comme cela que j’ai découvert les deux magnifiques quatuors, Mládi, le Capriccio pour piano et le Concertino.
Depuis, j’ai eu la chance de pouvoir assister à Paris à toutes les représentations des opéras de Janáček, sans oublier l’admirable mise en scène de Patrice Chéreau de De la maison des morts dirigé par Pierre Boulez au festival d’Aix en Provence. Mais l’opéra de Janáček que je préfère est sans conteste La Petite Renarde rusée. Janáček mêle avec beaucoup de poésie et d’amour de la nature les hommes et les animaux.
Claude Moreau (inconditionnel de Leoš Janáček) - mars 2014
Notes (Joseph Colomb)
1. En France, avant 1977, la Sinfonietta ne fut jouée que 6 fois. En 1946, dirigée par Rafael Kubelik, en 1952 par Jacha Horenstein - un enregistrement de ce concert existe -, en 1966 par Constantin Silvestri et en 1973 par Milan Horvat. Aucun chef français ne s’était penché sur cette partition si l’on excepte, dans les années antérieures, Pierre Monteux, qui assura la création française en 1929 et Ernest-Gottfried Munch à Strasbourg en 1931.
2. Lovro von Matacic (1899 - 1985) chef d'orchestre croate. Il débuta dans son pays à Ljubljana et prit la tête d'orchestres dans des cités voisines, Zageb et Belgrade, puis en Lituanie, en Allemagne, aux Etats-Unis et à Monte-Carlo. Il n'avait que 23 ans, lorsque le 28 octobre 1922 à Ljubjlana, il fut le troisième chef non-tchèque à diriger Jenůfa. Ses incursions dans le domaine opératique janáčekien furent limitées à Jenůfa, mais il lui manifesta une grande fidélité puisqu'il dirigea cet opéra par 8 fois tout au long de sa carrière. Après Ljubjlana, Zagreb en 1927, Belgrade à deux reprises en 1928 et 1939, Berlin en 19555, Chicago en 1959, Francfort en 1961 (il existe un disque Myto de cette représentation) et Rome en 1976.
2. Lovro von Matacic (1899 - 1985) chef d'orchestre croate. Il débuta dans son pays à Ljubljana et prit la tête d'orchestres dans des cités voisines, Zageb et Belgrade, puis en Lituanie, en Allemagne, aux Etats-Unis et à Monte-Carlo. Il n'avait que 23 ans, lorsque le 28 octobre 1922 à Ljubjlana, il fut le troisième chef non-tchèque à diriger Jenůfa. Ses incursions dans le domaine opératique janáčekien furent limitées à Jenůfa, mais il lui manifesta une grande fidélité puisqu'il dirigea cet opéra par 8 fois tout au long de sa carrière. Après Ljubjlana, Zagreb en 1927, Belgrade à deux reprises en 1928 et 1939, Berlin en 19555, Chicago en 1959, Francfort en 1961 (il existe un disque Myto de cette représentation) et Rome en 1976.
3. Janáček a entendu plusieurs symphonies de Mahler à Brno.
4. Un CD Supraphon a regroupé ces deux œuvres dans les années 1980 enregistrés en 1959 (Sinfonietta) et en 1961 (Taras Bulba). Dans des éditions ultérieures les deux ouvrages se sont trouvés couplés avec d’autre ouvrages, soit de Janáček, soit de Martinů.
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