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17 mai 2014

Dvořák par le Quatuor Vlach

Dvořák par le Quatuor Vlach

Les Pays de Bohême ont offert au monde musical une étonnante floraison de quatuors à cordes. Les Talich sont sans doute aujourd'hui parmi les plus connus, mais qui parmi les mélomanes n'a jamais entendu parler du Quatuor de Prague, des Quatuors Škampa, Smetana, Janáček, Panocha, Stamitz, Pražák, Kocian, Doležal... ? Les Vlach tiennent sans doute une place à part dans cette énumération : leur homogénéité et leur exigence, leur approche très précise des partitions classiques les font souvent apparaître comme les meilleurs représentants de l'art interprétatif de Bohême pour cette formation.




Le CD Forgotten Records fr 937 restitue l'art des Vlach dans un de leur répertoires de prédilection, ici enregistré en 1962 pour Supraphon en mono. Le 10e Quatuor en mi bémol majeur d'Antonín Dvořák est son opus 51, mais l'on sait qu'il faut se méfier des numéros d'opus souvent trompeurs pour ce compositeur. Son numéro de catalogue est B. 92, ce qui le place à la proximité temporelle des Rhapsodies slaves B. 86 et de la Suite tchèque B. 93. Cette période de quelques années autour de 1880 a souvent été qualifiée de "slave". C'est sans aucun doute une réalité. Mais ce terme ne doit pas être mal compris. Le langage de Dvořák ne s'oppose pas à la tradition savante occidentale mais bien au contraire s'inscrit sans ambiguïté dans sa filiation et l'enrichit de sa propre science. Il ne faut donc pas chercher ici d'opposition artificielle entre Europe "de l'Est" et Occident, comme ont peut-être essayé de le faire croire quelques commentateurs idéologiques. Dvořák reste un compositeur profondément humain avant tout autre considération.

Le 10e Quatuor (1878-1879) est écrit en réponse à une commande de Jean Becker, premier violon du Quatuor Florentin, désireux d'inscrire à son répertoire une oeuvre d'un compositeur devenu célèbre du jour au lendemain grâce à Brahms, Joachim et l'éditeur Simrock. Un quatuor pour Vienne ! On mesure le défi posé à un artiste encore jeune, sommé de mesurer son art à celui de Haydn, Mozart, Beethoven, Schubert ou Brahms.

L'avisé Becker a commandé une pièce "dans le caractère slave". En réponse, Dvořák utilisera en effet rythmes et mélodies inspirés par le terroir des Pays de Bohême, mais en veillant à conserver la rigueur d'une architecture parfaitement maîtrisée, se permettant même de jouer avec les règles de la forme sonate. Ainsi, c'est le 2e thème qui introduit la réexposition du 1er mouvement. La mélancolique Dumka, avec ici l'une des plus belles illustrations de ce genre délicat, est dénuée de tout sentimentalisme ou d'effet faciles, au rebours de certaines recettes de l'époque. La Romance qui tient lieu de mouvement lent (en 3e position ici) est une sérénade intimiste où le "caractère slave" est moins manifeste. Le Finale renoue avec le caractère du mouvement initial : rythmes et mélodies de Bohême sortent magnifiés par le recours à la forme sonate traditionnelle et un contrepoint très travaillé.

Les Vlach servent de façon admirable cette musique qu'ils comprennent comme nuls autres : l'équilibre des pupitres, si cher au compositeur qui n'a jamais oublié son passé d'altiste, rend justice à chacun des instruments pour mettre en valeur les mille détails d'une partition d'anthologie.



Les Bagatelles pour deux violons, violoncelle et harmonium op. 47 B. 79 offrent une autre facette du compositeur. Nous sommes toujours en 1878, mais l'oeuvre relève d'un défi d'un autre type : écrire quelques pièces en quatuor que l'on puisse jouer entre amis, à la maison. L'harmonium était répandu dans les foyers. Dvořák choisit d'utiliser cet instrument domestique à la place de l'alto. A la façon de Schubert, il écrit ici des pages intimes et charmantes, en pensant aux proches qui allaient les interpréter. Le timbre si particulier de l'harmonium ajoute une touche insolite à ces "petites choses" - traduction du titre original Maličkosti -  qui rappellent les talents de miniaturiste d'un artiste trop souvent connu pour ses grandes compositions.

Il arrive que l'on remplace l'harmonium, instrument devenu rare, par un piano pour jouer ces pièces. Cette pratique ne sert évidemment pas une partition nullement pensée dans ce but : au besoin, un accordéon est la meilleure solution. L'on goûtera bien aux sons d'un authentique harmonium, joué ici par Miroslav Kampelsheimer en accompagnement des membres du Quatuor Vlach, toujours aussi précieux dans ce répertoire.

C'est un tout autre monde qui se dévoile avec la Sonatine op. 100 B. 183. Dvořák est désormais reconnu à l'égal des plus grands maîtres. Sa musique est jouée en Europe, en Russie, en Amérique, en Australie même. C'est l'année 1893, à New York. La ville est encore remuée du triomphe sans précédent de la 9e Symphonie. C'est pourtant dans le cercle familial que le compositeur va savourer son plus grand succès : sa Sonatine est jouée la première fois par ses deux enfants Toník et Otilká, dans l'intimité de l'appartement au sud de Manhattan. Cette partition techniquement facile - circonstances obligent - témoigne de l'art "pseudo-américain" du compositeur. Son style rappelle le 12e Quatuor ou le dernier Quintette, tous deux écrits sur le sol américain, avec gamme de cinq tons et rythmes pointés à la façon des ragtimes.

Le violoniste Ladislav Jašek souligne les contrastes d'une partition pleine de mystères, de nostalgie et de sentiment, soutenu dans cette tâche par Zohra Lochmanova. L'enregistrement, originellement publié au Chant du Monde, nous est ici restitué de façon exemplaire.


Alain Chotil-Fani, mai 2013




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