Dvořák et Krommer par le Nash Ensemble de Londres
Un « vieil » enregistrement exemplaire de la Sérénade en ré mineur opus 44 de Dvořák par le Nash Ensemble.
On sait que le Nash Ensemble de Londres qui a consacré plusieurs de ses enregistrements à des œuvres de Dvořák dont celui-ci, complété par deux excellentes partitas de Krommer pour octuor à vent (avec contrebasson), rassemble d’excellents musiciens, solistes pour la plupart, dans les meilleurs orchestres symphoniques de Grande-Bretagne.
Dès les premiers accords de la sérénade on sent des instrumentistes animés d’un véritable esprit de musique de chambre. Mais cette sérénade est-elle vraiment de la musique de chambre ? Musicologiquement parlant et dans la forme incontestablement. Toutefois, la dimension prise par l’écriture de Dvořák en fait un cadre presque inadapté. Le compositeur joue si habilement avec le potentiel d’amplitude et d’intensité de cette formation mixte et un peu surprenante à premier abord de 10 instruments à vent et de deux instruments à cordes graves qu’on sort de l’univers d’une simple sérénade de chambre. Elle se tient proche en cela de la Gran Partita de Mozart, son modèle aîné, ou, dans un autre style, des impressionnants quatuors de Beethoven. Il est incroyable d’entendre des effets orchestraux de cette ampleur sur les tutti forte de certains mouvements de cette pièce, effets orchestraux qui ne sont pas sans rappeler l’écriture et l’instrumentation d’œuvres symphoniques plus tardives. La sérénade n’est pas non plus sans analogie avec certains arias d’opéra, je pense à la merveilleuse Rusalka et au cortège magique d’instruments à vent qui l’accompagne dans son nouveau royaume comme pour mieux lui faire comprendre ce qu’elle abandonne.
Les tempi du Nash Ensemble sont aussi judicieusement choisis du début et jusqu’à la fin de l’oeuvre, voilà des tempos « expressifs », stables mais jamais raides ni figés, avec au contraire une liberté suffisante pour que la dynamique aérée du phrasé s'épanouisse, les rubatos n’effleurent jamais la moindre pesanteur, une pesanteur que l’écriture évite d’ailleurs avec le plus grand soin. Les basses rebondissent joyeusement et naturellement sur les points d'appui à la manière des danses populaires, présentes comme des silhouettes de danseurs dans le paysage de la partition. Les transitions de thèmes et de tonalités sont réalisées avec justesse et goût (le populaire ici n'a rien à voir avec le vulgaire ou le kitsch, c'était donc possible autrefois !). Ni lourdeur, ni académisme, ni affect, ni pathos, ni grandiloquence ! Joli tour de force ! C'est encore une fois comme souvent chez le compositeur tchèque, une ambiance spontanée, bon enfant, enthousiaste ou mélancolique qui s’installe, se régénère et se métamorphose. Chaque instrument tient son rôle dans ce tableau subtile. C'est en en fait une double promenade dans un paysage de Bohême, dans l’intimité de son quotidien, à travers le temps et les saisons. C'est du moins ce que j'entends dans cette interprétation festive où chaque musicien a l’intelligence d’écouter autant que de jouer (cela s’entend si bien dans l'enchaînement des thèmes), fait preuve d'une incroyable attention à l'autre. Il faut encore entendre la fin somptueuse de l'andante con moto et la vivacité sans précipitation de l'Allegro conclusif et festif. Quel surprenant contraste d’ambiance entre les deux mouvements ! Les timbres des hautbois, clarinettes, bassons, cors sont savoureux, pleins de fraîcheur et tendres à souhait quand cela est nécessaire. Quelle joie d’entendre enfin pleinement le contrebasson, trop souvent « noyé » au royaume des basses habituellement. Les ultimes accords finaux sonnent comme une fanfare de cérémonie. Combien le compositeur a du prendre du plaisir à écrire cette musique tant celle-ci exprime une joie presque naïve un peu comme celle qu’on peut éprouver lorsqu’on retrouve des paysages familiers et intacts de son enfance.
Seule petite restriction avec l'ordre inversement chronologiques des œuvres du CD. Choix de l’éditeur ? Il eût été quand même préférable de commencer par entendre les partitas de Krommer. Ce choix de commencer par la sérénade en ré mineur n’engendre pas de malaise d'autant que l'interprétation des partitas de Krommer est de toute première qualité.
Eric Baude, janvier 2014
A propos du Nash Ensemble
"For me the secret of their success is the joy they impart to whatever music they lay their hands on."
Sir Simon Rattle
Le vaste répertoire de cet ensemble aux formations variables s’étend du classique au contemporain. Le Nash Ensemble compte jusqu’à présent plus de 300 premières mondiales, dont plus de 115 furent composées sur commande. Le Nash Ensemble reçut le célèbre Royal Society Music Award, le Prix de la Critique, pour son programme et son interprétation lors du festival d’Edimbourg et fut nommé Ensemble de Musique de Chambre de l’année en 1994.
Les enregistrements du Nash Ensemble pour Hypérion Records, Black Box Records, Virgin Classics, CRD et Teldec ont reçu des critiques pleines d’enthousiasme. A côté d’œuvres de Brahms, Ravel, Debussy, Dvořák, Chostakovitch, Mark-Anthony Turnage et Simon Holt, l’ensemble a enregistré des oeuvres de Malcolm Arnold, Arnold Bax, Arthur Bliss, Benjamin Britten, Peter Warlock, Robin Holloway et William Lloyd Webber dans la série « Compositeurs Britanniques » (Hyperion Records). Les derniers enregistrements font la part belle à la musique de chambre de Richard Strauss, Saint-Saëns, Suk, Beethoven, Brahms, Mendelssohn. L’ensemble Nash a enregistré récemment des œuvres de Turina et de Schumann pour le même label.
« The Nash Ensemble of London, Britain’s premier « chamber ensemble » selon le Times, fêtera ses cinquante années d’existence en 2014. Il fut fondé en 1964 par Amelia Freedman et tient son nom des célèbres terrasses londoniennes de Nash. Amelia Freedman a dirigé le Festival de Bath de 1986 à 1993, puis, en 1992, elle devint conseillère en matière de programme de l’Orchestre Philharmonique de Londres. De 1995 à 2006 elle fut directrice artistique du département de musique classique du South Bank Center. Elle s’est vue conférer les titres de MBE (Member of the British Empire), de CBE (Commander of the British Empire) et de FRAM (Fellow of the Royal Academy of Music). En 1993 la fondatrice de cette formation fut nommée docteur honoraire de l’université de Bath et en 1996, le président de la République Française la fit Chevalier dans l’Ordre National du Mérite pour ses services rendus à la musique française. La même année, elle obtint la Cobbett Gold Medal de la Worshipful Company of Musicians pour ses contributions dans le domaine de la musique de chambre. Depuis 1996, Amelia Freedman est directrice artistique du Festival Mozart de Bath.
ANTONÍN DVOŘÁK
SERENADE IN D MINOR OP. 44
pour deux hautbois, 2 clarinettes, 2 bassons, contrebasson, 3 cors, violoncelle et contrebasse
FRANZ KROMMER
OCTET- PARTITA OPUS 79
OCTET-PARTITA OPUS 67
pour deux hautbois, 2 clarinettes, 2 cors, deux bassons et contrebasson
Enregistrées à Londres (Unitarian Chapel, Rosslyn Hill, Hampstead,
London) en 1988
THE NASH ENSEMBLE
Gareth Hulse, Melinda Maxwell (hautbois), Antony Pay, Peter Jenkin (clarinettes), John Pigneguy, Timoth Brown, Denzil Floyd (cors), Christopher van Kampen (violoncelle), Brian Wightman, Joanna Graham (basson), Nicholas Reader (contrebasson) et Rodney Slatford, contrebasson.
CD CRD 3410

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