Pages

21 janvier 2014

Un nouveau livre en 2014


un livre en cours d’édition : Janáček en France

Le difficile parcours de la musique de Janáček en France

Pour commencer, une petite plongée une bonne cinquantaine d’années en arrière est nécessaire. Par le plus pur des hasards, j’écoutais sur le tourne-disque familial un disque prêté par une amie comportant une Sinfonietta d’un compositeur dont le nom ne m’évoquait rien, mais vraiment rien. C’était en 1958. Auditeur assidu des émissions musicales de la radio (France Musique n’existait pas encore) je n’avais jamais entendu prononcé le nom de Janáček ni vu ce patronyme sur les revues musicales que je réussissais de temps en temps à parcourir (Disques, Musica) et parfois à acheter. L’audition de cette Sinfonietta fut un véritable choc, un peu semblable à celui que j’avais éprouvé à la première écoute du Sacre du printemps. Je voulus en savoir plus sur ce compositeur tchèque. Quelque temps après, un nouveau et heureux hasard me fit trouver chez un disquaire un exemplaire de la Messe slave (Messe glagolitique). Malgré une bourse bien dégarnie, j’en fis l’acquisition. Nouveau coup de foudre. Et nouvelles interrogations. Qui était donc ce compositeur ? Comment avait-il pu écrire une musique à nulle autre pareille ? Pourquoi à la radio nationale je ne l’entendais jamais ? Pourquoi dans les rares encyclopédies que je parvenais à consulter était-il traité en deux ou trois lignes ? De ces années naquit une forte envie d’en savoir plus sur Janáček et de découvrir d’autres œuvres de ce compositeur mystérieux.



Pendant longtemps, pris par mes activités professionnelles, je n’entendis rien d’autre de Janáček, ni n’appris rien de plus sur cet étrange personnage. Si un compositeur était capable d’écrire de telles musiques, j’imaginais les merveilles mélodiques et rythmiques que je recevrais bien un jour prochain, sans pouvoir les concrétiser dans l’instant. Les fouilles méthodiques et régulières des bacs du disquaire de ma petite ville n’aboutissaient pas. Dans les années 70, l’audition d’un mouvement de la Sonate à Kreutzer me laissa perplexe. Il aurait fallu une nouvelle écoute et également appréhender l’ouvrage dans son ensemble. Enfin dans les années 80, je mis la main sur le livre d’Erismann que je dévorais. Et bien sûr l’amour que je portais à la musique de Janáček, même si ma connaissance demeurait très partielle, me fit accepter aveuglément les affirmations de l’auteur. Je pris argent comptant ce qu’il écrivait.



La révolution de velours eut lieu en Tchécoslovaquie. Plus besoin de visa pour y pénétrer. L’été suivant, je me rendis dans le pays. Ma quête de la musique tchèque et celle de Janáček plus particulièrement m’amena à visiter tous les magasins de disques que je trouvais durant mes déambulations dans les rues pragoises. Ma discothèque s’enrichit considérablement (les deux quatuors, Mladi,  etc.) Malheureusement lors de ce premier et court séjour, si j’entendis beaucoup de musique (tchèque et autre), aucune œuvre de Janáček ne parvint à mes oreilles. Mais, nouveau et bénéfique hasard, à la devanture d’une librairie, mon œil fut attiré par un livre Leoš Janáček, a biography de Jaroslav Vogel. Entré dans le magasin, je feuilletais rapidement le volume. Bien qu’il fut imprimé en anglais, pas question de passer à côté. Il rejoignit les CD dans ma valise. Quelle ne fut pas ma surprise d’y découvrir plusieurs paragraphes que j’avais déjà lus, transcrits presque tels quels dans une traduction française dans le livre d’Erismann. Mais bien plus que ce dernier, Vogel documentait très précisément le lecteur et ses notes l'orientaient vers des sources et des témoignages de contemporains de Janáček.




Le moindre concert

Dans les pages du Monde de la musique et de Diapason, je surveillais encore plus attentivement l’apparition d’un éventuel article signalant le compositeur tchèque et j’épluchais systématiquement dans les colonnes de Télérama les programmes de France Musique pour y guetter le moindre concert où j’y entendrais des notes de musique de Janáček aux heures où le travail professionnel me laissait des possibilités d’écoute. Ces moments, sans être encore très fréquents, devinrent moins rares que dix ou vingt ans auparavant. Ma discothèque s’étoffait avec des enregistrements de Kubelík, Neumann, Firkušný, des Vlach, des Janáček, des Pražak, etc. Gabriela Olmová, mon amie pragoise, m’expédia plusieurs fois des disques difficilement disponibles dans l’Hexagone. J’entrai en contact avec La poésie morave en chansons, Les Petites Reines, les Nocturnes populaires si prenants, les Řikadla étonnants d’humour, de tendresse, de poésie loufoque et d’une confondante modernité musicale. Toutes ces pièces qu’on ne jouait que très parcimonieusement en France. Peu à peu, lors de concerts ici ou là, j’avais le bonheur d’entendre un ouvrage de Janáček, puis un second, puis un troisième, etc. 

Peu à peu également, les rayons de ma bibliothèque se garnissaient de livres récupérés à Prague au cours de voyages successifs.  D’Outre-Manche me parvinrent d’autres volumes. C’est ainsi que je découvris les livres de John Tyrrell d’une formidable science ; un auteur plongeait dans les sources moraves à Brno pour dresser un portrait du compositeur avec toutes ses nuances et non un portrait qui correspondrait à ce qu’un dogme idéologique et/ou artistique voudrait qu’il soit.

Pour certaines séances de l’Université Pour Tous de ma ville, je me chargeais des conférences sur Bartók, Mahler, Brahms, Debussy, Grieg, Moussorgski. Bientôt j’y ajoutais Janáček alors que ma connaissance envers lui balbutiait encore. Un court séjour à Brno, à Hukvaldy et dans les Beskydes m’apporta de nombreux documents, éléments de réponse à ma quête insatiable de vérité.

MusicaBohemica

Pourquoi Janáček, même au début du XXIe siècle, demeurait-il encore méconnu, non seulement du grand public, mais y compris auprès de nombre de mélomanes ? Je ne pouvais toujours pas apporter d’explication précise et satisfaisante. Cependant en 2002, je rejoignais Eric Baude et Alain Chotil-Fani sur le site MusicaBohemica, riche documentation sur la musique tchèque dépendant d’un travail rigoureux qui consistait à s’appuyer aux sources et non à de simples considérations plus ou moins musicologiques. Ces deux passionnés (et bénévoles) rédigeaient leurs articles sans le souci d’une étude systématique de tous les aspects de la musique tchèque, mais avec une exigence rare, réagissaient en fonction de l’actualité et de faits qui les questionnaient. Ma participation à ce chantier avait pour conséquence de chercher au plus près les vérités successives de ce compositeur en dehors des normes et des modes de son temps. D’autant plus que tout au long de ses séjours successifs en République tchèque, Eric Baude m’approvisionnait de documents récents et d’autres datant de l’époque de la vie de Janáček, volumes quasiment introuvables en France.

A la suite de l’étude d’Alain Chotil-Fani, Dvořak et la France, qui se retrouva dans le beau livre rédigé en tandem avec Eric Baude Dvořak un musicien par delà les frontières, je tentais une semblable étude concernant Janáček. Y trouverais-je des réponses à cette lancinante interrogation maintenant que ses opéras triomphaient sur de nombreuses scènes françaises  ; pourquoi avait-on ignoré si longtemps le génie musical de Janáček ?

S’en suivit une longue et patiente immersion dans les archives ici et là. Il s’agissait de recenser le plus grand nombre possible de concerts qui comprenaient un ouvrage du compositeur morave. Il s’agissait également de lister chronologiquement les enregistrements de ses œuvres. Cela consistait encore à traquer la moindre page de livre, encyclopédie, revue, journal quotidien et hebdomadaire où le nom de Janáček était imprimé. Au fur et à mesure des découvertes, tel ou tel article livrait sur ce site MusicaBohemica les résultats provisoires de mes recherches. Je participais aux Journées Janáček à l‘Opéra Bastille en 2007, à la table ronde qui clôturait le Colloque international parisien de 2008, donnait une conférence au cours du festival de Saintes en 2013 comme j'en ai rendu compte ici même. Les nombreuses rencontres avec des interprètes janáčekiens enrichirent encore ma perception du compositeur.

Des livres fondamentaux


Durant tout ce temps parurent trois volumes essentiels, les deux livres de John Tyrrell et celui tout autant fondamental de Daniela Langer Janáček écrits qui permirent au mélomane que j’étais de continuer à rectifier le portrait de Janáček que j’avais adopté au départ, influencé comme d’autres par les conclusions du livre d’Erismann. Du même coup, la place primordiale que la musique du compositeur occupait dans le premier quart du XXe siècle s’affirmait avec encore plus de force et s’affinait singulièrement. Morave et tchèque, il l’était par son lieu de naissance et de vie, mais au-delà de ce particularisme qui touchait tous les créateurs, il atteignait l’universel, il s’adressait en fait à tous.


Au passage, regrettons de ne pouvoir trouver en France l'équivalent de l'honnêteté, du sérieux et de la documentation  si fouillée que présente le travail de John Tyrrell. Personne d'autre que lui n'a examiné, en se référant constamment aux sources, la vie de Janáček et les différentes étapes de la formation de son langage musical sans perdre de vue l'essentiel, sa démarche de compositeur.


Un livre à paraître : Janáček en France

Depuis 1908, date de la première audition française d’une de ses œuvres, je constatais les soutiens que le compositeur morave avait obtenus auprès des interprètes, Germaine Leroux, Charles Bruck, Serge Baudo, Jean Périsson, Pierre Boulez et surtout Alain Planès, pour ne citer que les plus assidus, les plus fidèles et les plus clairvoyants. Du côté des plumes, avant 1940, Robert Brussels, Daniel Muller son premier biographe, et plus tard, Marc Pincherle, Jacques Feschotte, Martine Cadieu, Jacques Lonchampt, Harry Halbreich et Milan Kundera, compatriote de Janáček, avec les pages criantes de vérité des Testaments trahis. La plupart de leurs écrits étaient répartis entre de nombreux exemplaires de revues et journaux sur lesquels ils s’exprimaient. Dommage qu’aucun d’entre ces derniers n’ait rédigé une étude substantielle qui a manqué trop longtemps dans notre pays.

Le livre que j’ai écrit tente d’identifier les divers obstacles qui ont longtemps brouillé sa perception ; il s'efforce de lister l’action des interprètes tchèques qui, au cours de leurs tournées françaises, ont semé les petits cailloux de sa reconnaissance future. Il essaie de distinguer le tournant positif de la perception française envers le compositeur, à la fin des années 80, début d’une reconnaissance tardive de Janáček par le monde musical et le public.

Pendant une cinquantaine d’années, la connaissance de Janáček s’appuyait sur le livre de Daniel Muller paru en 1930. Nombre de commentateurs recopièrent les informations et les analyses de l’auteur sans les passer au crible d’une pensée scientifique et critique. Depuis 1980, beaucoup de chroniqueurs adoptèrent la même attitude vis-à-vis du livre d’Erismann. Son amour de la musique de Janáček était évident. Mais ses analyses, son angle de perception doivent être soumis à une réflexion approfondie, d’autant que de nombreuses sources provenant des archives Janáček de Brno sont devenues accessibles et nous obligent à reconsidérer la manière dont on perçut le compositeur jusqu’alors.

Si aucun obstacle insurmontable ne se dresse sur sa route, Janáček en France, le livre qui résulte de mes recherches, devrait paraître à l'automne 2014 aux Editions de l’île bleue. Mon plus grand souhait se concrétiserait si ce volume faisait réagir un certain nombre de mélomanes. En considérant le long et difficile chemin que sa musique eut à parcourir en France, on devrait réexaminer la stature du compositeur dans le sens d’une plus grande véracité, le dépouiller des oripeaux idéologiques dont on l’affubla trop longtemps. Dans ce nouvel examen, on ne devrait pas occulter l’extrême complexité et donc l’extrême richesse intellectuelle et sensible du compositeur. Et le désenclaver de la culture de son pays, la Moravie dans laquelle il se sentait bien. Ses œuvres méritent une beaucoup plus large audience. S’il n’a pas réussi à enrôler des disciples, ce n’est pas un aveu de faiblesse de sa part ni du manque d’intérêt de sa musique. C’est que son acte créateur était par trop exigeant pour être saisi et prolongé par d'autres que lui.

Joseph Colomb - décembre 2013

Livres cités :

  • Daniel Muller, Janáček, Rieder, 1930
  • Jaroslav Vogel, Leoš Janáček, a biography, Artia, 1962
  • Guy Erismann, Janáček ou la passion de la vérité, Le Seuil, 1980, nouvelle édition en 2007
  • Milan Kundera, Les testaments trahis, Gallimard, 1993
  • John Tyrrell, Janáček, Years of a life, the lonely blackbird, volume 1 (1854 - 1914), Faber and Faber, 2006
  • John Tyrrell, Janáček, Years of a life, tsar of the forests, volume II (1914 - 1928), Faber and Faber, 2007 
  • Alain Chotil-Fani, Eric Baude, Antonín Dvořak un musicien par-delà les frontières, Buchet-Chastel, 2007
  • Leoš Janáček, Ecrits, choisis, traduits et présentés par Daniela Langer, Fayard, 2009.




Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire