Les Lettres intimes par le Quatuor Hermès
Depuis quelques années, les quatuors français s'avancent dans l'arène janáčekienne sans montrer les signes de timidité de leurs aînés devant ces œuvres. On pourrait signaler les Zaïde, les Kadenza, les Tercea, les Ardéo pour n'en citer que quelques-uns parmi les ensembles créés depuis à peine dix ans et parfois moins.
Tout dernièrement (le 18 décembre 2013), à l'amphithéâtre Darasse, sis dans les locaux du Conservatoire National Supérieur de Musique de Lyon, un jeune ensemble, le Quatuor Hermès, après l'opus 76 n° 5 d'Haydn et avant celui de Verdi, s'empara, sans peur et presque sans reproche, des Lettres intimes du compositeur morave.
Plutôt que se réfugier dans une lecture sage et platement littérale de cet ouvrage, les Hermès plongèrent avec un enthousiasme communicatif dans les plis et replis de la partition. Tout n'était pas encore parfaitement au point dans leur interprétation, cependant les quatre instrumentistes ont fait la preuve d'une fréquentation amoureuse avec l'œuvre. Ils ont parfaitement rendu les phases lyriques qui marquent chacun des quatre mouvements et en particulier dans le second ont traduit les sautes d'humeur avec la vivacité qui s'impose. Dans le premier mouvement, l'altiste s'est distinguée avec des traits dissonants, surprenants au premier abord et pourtant bien en situation. Mais chaque fois que la musique exprimait la véhémence, la cohésion des quatre solistes paraissait moins probante. Il y a sans doute encore un peu de mises au point à effectuer.
Péché de jeunesse sur ce point alors qu'ils terminaient le quatrième mouvement dans une douceur chantante qui laissa les auditeurs dans un rêve heureux. Les applaudissements très vifs ne crépitèrent qu'après que chacun ait repris ses esprits. Les membres du Quatuor Hermès, après une telle interprétation, ont compris à coup sûr que les encouragements du public les incitaient à poursuivre et à approfondir leur exploration de cet ouvrage. Il est vrai que l'auditoire comprenait une bonne proportion d'élèves du Conservatoire venus écouter leurs anciens camarades. Leurs applaudissements nourris signifiaient aussi que maintenant, pour Janáček, la cause des futurs musiciens de demain était gagnée. Une avancée considérable par rapport à la situation vécue dans les conservatoires il y a un peu plus d'une dizaine d'années en arrière.
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| Le Quatuor Hermès Omer Bouchez, Elise Liu, violon Yung-Hsin Lou Chang, alto, Anthony Kondo, violoncelle cliché de François Sechet |
Omer Bouchez, le premier violon, m'a expliqué pourquoi avec ses associés, il avait étudié ce quatuor Lettres intimes. Janáček avait le droit de cité dans les grandes écoles de musique. Les quelques cours sur ce compositeur et ses œuvres déclenchèrent l'envie d'en savoir plus. Les auditions d'enregistrements anciens tels que ceux du Quatuor Janáček (1) les confirmèrent dans ce désir. Quoi de mieux de se pencher sur ses partitions et pour les membres d'un ensemble à cordes, de déchiffrer et la Sonate à Kreutzer et les Lettres intimes. Tout d'abord, c'est de la belle musique qui parle à des jeunes instrumentistes parce que son langage, moderne, évoque une problématique de notre temps avec des expressions qui pourraient être de maintenant. Les questions de l'amour, voire même envisagées sous l'angle de l'érotisme, se trouvaient transcrites aux instruments à cordes avec une sincérité évidente, sans les enfermer dans un jeu plus ou moins stérile. Délivrant une vérité profonde avec ses humeurs changeantes, la partition passe du désir violent à l'apaisement, du désespoir au vertige amoureux, de la mélancolie à la joie intense, de l'impatience à l'euphorie, de l'abattement à l'allégresse, des cris inquiets à l'exaltation ardente. On retrouvait tous ces états d'âme et de cœur dans l'interprétation du troisième mouvement "quand la terre tremblait" comme l'intitulait Janáček dans une lettre (2) à la femme aimée, confidente et inspiratrice, Kamila Stösslová.
Le jeune Quatuor Hermès laisse présager une maîtrise et une pensée musicale élevée. Nul doute que, dans peu de temps, si ses membres continuent à œuvrer dans la voie qu'ils se sont choisie, cet ensemble tiendra une belle place chez les interprètes français de musique de chambre.
Joseph Colomb - décembre 2013
Notes :
1. Le Quatuor
Janáček enregistra les Lettres intimes au moins à cinq
reprises, d'abord en 1955, ensuite en 1962 et 1963, puis en 1991 et
1993, essentiellement pour des éditeurs tchèques, sans compter une gravure pour la firme allemande DGG dans les années 50. D'autres enregistrements furent effectués par la nouvelle formation
en 1998 et 2003.
2. Lettre du 18
février 1928.

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