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10 décembre 2013

La Messe glagolitique entre sur la scène internationale

La Messe glagolitique entre sur la scène internationale
Genève 1929


Le 12 août 1928, Leoš Janáček disparaissait. Alors qu'il avait dû lutter longtemps pour que le milieu musical pragois le reconnaisse, le comité tchèque de la Société Internationale de Musique Contemporaine proposa au jury international de la Société une des dernières œuvres composées par le musicien morave. Ce fut la quatrième fois (1) que Janáček représentait la musique de son pays au sein d'une manifestation internationale de cette jeune Société.

On confia la direction des chœurs et de l'orchestre à Ernest Ansermet, Holle, Hermann Scherchen et Jaroslav Kvapil. Ce dernier se chargea de conduire la Messe glagolitique de Janáček. Durant les cinq jours que dura cette manifestation, on entendit vingt et une œuvres de compositeurs venant de dix nations différentes européennes et américaine. Chacun de ces compositeurs était censé figurer la fine fleur de l'avancée musicale de leur pays. Sans l'énumérer dans son intégralité, cette liste contient des noms qui évoquent des tendances de la musique européenne qui marquent encore les esprits quatre-vingt ans plus tard. Les noms de Berthold Goldschmidt, Viktor Ullmann (2), John Ireland, Ralph Vaughan Williams, Maurice Delage, Manuel Rosenthal (3), Frank Martin, Erwin Schulhoff et Leoš Janáček émergent de cette énumération et suscitent la curiosité et pour certains l'admiration des mélomanes.

Quant à la Messe glagolitique, exécutée par Jaroslav Kvapil (4), on l'entendit le 7 avril. Le chef dirigea l'Orchestre de la Suisse Romande, mais amena de Brno les chœurs de la Beseda brnĕnská qui avaient participé à la création de la Messe à Brno en fin d'année 1927 et à la première pragoise un an avant Genève. Je n'ai pas retrouvé le nom des quatre solistes vocaux ni celui de l'organiste. Kvapil engagea-t-il les chanteurs qui avaient assuré la création morave ? Question sans réponse. 


Le chœur de la Beseda brněnská au festival de Genève en 1929
photo parue sur le site http://www.volny.cz
 
Comment cette Messe fut-elle reçue ? Paul Wingfield dans son ouvrage Glagolitic Mass (5)  notait que si les membres de la délégation britannique l'avaient jugée incompréhensible, les chroniqueurs présents, dans leur ensemble, acclamèrent cette œuvre. Le journaliste tchèque de langue allemande Erich Steinbach publia un article élogieux. Cependant la France se singularisa par la plume d'André Schaeffner, du Ménestrel. Présent à Genève, il laissa un écrit qui montrait bien une surdité devant cette œuvre. Ramener cette Messe à l'esprit populaire et à une simple tradition du chant choral dénotait une incompréhension certaine de cet ouvrage.

"En écoutant la Missa Glacolskaja pour soli, chœur mixte, orchestre et orgue de Leos Janacek - le plus important musicien tchèque, disparu l'année dernière - nous constations combien vaine y devenait la prétention de s'imprégner d' esprit populaire si celui-ci ne s'offrait lui-même que comme une émanation des sociétés de chant, une exaltation de ce qui ne fut jamais du folklore mais le seul besoin de chanter en chœur ; nous remarquions aussi que peu importe la louable volonté dans cette œuvre de ne composer que selon des compartiments successifs et étanches de sorte que jamais un thème ou ne se développe ou ne revienne hors du fragment qui d'abord l'expose, si malgré ce procédé éminemment slave et oriental tous les thèmes utilisés se ressemblent par un même contact avec le moindre répertoire des sociétés chorales ; et les rapprochements partiels que nous pouvions faire entre la musique de Janacek et celle de Moussorgsky ne rendaient que plus visible le caractère combien plus authentique du folklore dont use le musicien russe (6)."

Bien qu'il n'ait pas écrit après ce festival, mais quelques mois auparavant lors de la création à Brno, il convient de prendre connaissance de l'opinion de William Ritter. Cet esthète, amoureux des contrées de l'Europe centrale slave et notamment de la Bohème, de la Moravie, de la Slovaquie, avait rédigé quelques années en arrière pour l'Encyclopédie de Lavignac un long article sur la musique tchèque où il ne manifestait pas un amour inconsidéré de la musique de Janáček. Cependant dans un papier paru dans La Gazette de Lausanne, il rectifiait de belle manière ses sentiments.

"La première à Brno de cette œuvre passionnée et inattendue, vraiment faite de lave et de feu, fut la plus grande émotion artistique de notre dernier voyage slovaque. Et ce fut une surprise pour le monde musical tchèque comme pour nous. Cependant, en fait de surprise, M. Leos Janacek n'en est plus à son coup d'essai. […]

Même après Richard Strauss et Schrecker, même après Schœnberg et Alban Berg, si l'on y tient, Janacek a reculé les limites du pouvoir expressif de la musique. Mais mieux que tous jusqu'ici, il est resté sainement musical, inspiré, spontané, abondant, débordant. […]

Il y a du Michel Ange dans cette dernière partition,  comme il y en avait dans le Requiem de Berlioz. Mais quelle différence ! Chez Berlioz c'est un grandiose de coupole ! Comme ceci est plus intérieur ! Et en même temps messe de plein air, écrite comme pour des kopanitchlar (paysans des métairies isolées). Ce Michel Ange d'une architecture paysanne - celle des délicieuses petites églises de bois de la Russie sous-carpathique - est à la fois d'une candeur angélique et d'une roublardise de vieux Hanaque - les Normands de là-bas - madré. La fibre humaine est là saignante, la prière bat de l'aile et palpite, la supplication emporte la grâce, la splendeur de l'inspiration déjoue toutes les recettes. Leos Janacek résout à la fois cette contradiction de connaître toutes les ficelles du métier et de ne pas savoir s'en servir. Il a un don, heureux ou malheureux, de ne rien pouvoir écrire comme tout le monde. […]

Suppliante ou forcenée, la dépense d'énergie de cette œuvre est telle qu'il faut sans cesse employer des mots, eux aussi, paroxystes. […] Une messe combative et militante, où l'on a l'impression tantôt d'une montée à l'assaut des redoutes célestes, tantôt de prières naïves, de supplications  populaires d'une tendresse frénétique et surtout d'un accent terrien encore jamais entendu à l'église. Ah ! elle n'est pas humble, cette messe ! […]

Avec tout cela un kyrie (façon de parler puisque l'on chante Gospodine pomiluje) où l'on croit entendre toute la détresse actuelle - et éternelle - du peuple russe ; un gloria, qui est la plus belle pastorale slave, avec des flûtes de bergers en halena (dolmatique), des ruissellements de ruisseaux slovaques sous des cumuls aux cieux de Walhalla en style de crèche populaire ; un sanctus furibond, un credo sismologique. Quant à l'Agnus Dei - je continue à me servir de la terminologie traditionnelle - une de ces effusions dont seuls sont capables ceux qui ont ont beaucoup péché, mais à qui il sera beaucoup pardonné pour la raison connue. Enfin une intrada d'orgue, - qui est une sortie - déverse hors de l'église les fidèles comme un arc de triomphe campagnard monumental (7)."


En plus d'exposer une indéniable connaissance du monde slave devant lequel il se prosternait, William Ritter, après une seule audition, ressentait bien, fait rare, les merveilleuses mélodies de cette messe et son aspect tellurique.

On ne sait pas si Maurice Delage, Marcel Delannoy et Manuel Rosenthal dont  on avait sélectionné un de leurs ouvrages  (respectivement Sept Haï-Kaïs, Le Fou de la DameSonatine pour deux violons et piano) se rendirent à Genève et s'ils assistèrent à chacun des concerts du festival. Pas plus qu'on ne connaît leur appréciation de la Messe glagolitique si jamais ils l'entendirent. Quant aux lecteurs du Ménestrel, le contenu de la chronique de Schaeffner ne les incita certainement pas à en savoir plus sur ce compositeur tchèque dont la notoriété n'était pas encore parvenue en France. Pour connaître la Messe glagolitique, on attendit la parution du premier enregistrement dû à Bakala dans les années 50 et la création française que Charles Bruck assura en 1957. 

En Europe, tout de suite, après ce Festival, une exécution de cette Messe glagolitique eut lieu à Rotterdam à l'automne 1929 et trois ans plus tard les Néerlandais récidivèrent sous la baguette de Theo van der Bijl. Grâce aux efforts de Rosa Newmarch (8) le 23 octobre 1930, Henry Wood la conduisit dans une version anglaise au Festival de Norwich.  En septembre 1935, ce fut au tour du BBC Orchestra de l'interpréter. Quelques jours plus tard, de l'autre côté de l'Atlantique, Artur Bodanzky (9) dirigea la première américaine au Metropolitan Opera. Cette musique, trop neuve, trop inhabituelle, même si elle reçut les approbations de plusieurs critiques, en déconcerta nombre d'autres et, après ces premières incursions, on s'abstint pendant plusieurs années de la jouer. Les chefs d'œuvre s'imposent immédiatement a-t-on coutume de dire. Cette assertion se révèle vraie un certain nombre de fois. Pour d'autres, du temps est nécessaire. La Messe glagolitique entre dans ce  cas de figure. A Genève, en 1929, le Festival de la Société Internationale de Musique Contemporaine marqua cependant un jalon dans la diffusion internationale de la musique de Janáček.

Joseph Colomb - décembre 2013

Notes :

1. Janáček fut présent à Salzbourg en 1923 avec sa Sonate pour violon et piano, à Venise en 1925 avec son Quatuor Sonate à Kreutzer et à Francfort en 1927 avec son Concertino.


2. Quelle surprise de voir Viktor Ullmann intronisé par le comité allemand alors que le compositeur par son lieu de naissance était Tchèque !


3. Manuel Rosenthal est plus connu actuellement en tant que chef d'orchestre que comme compositeur. Ses enregistrements de pièces de Maurice Ravel (qui influença ses premières compositions) et de Claude Debussy recueillent encore l'approbation de nombreux mélomanes.


4. Jaroslav Kvapil (1892 - 1958) étudia à l'Ecole d'orgue de Janáček à Brno. Il devint chef de chœur et d'orchestre de la Beseda brnĕnská. Il était également compositeur. C'est lui qui créa la Messe glagolitique à Brno le 5 décembre 1927 avec la soprano Alexandra Čvanová, la mezzo Marie Hloušková, le ténor Stanislav Tauber, la basse Ladislav Němeček et Bohumil Holub à l'orgue. Il en donna la première pragoise avec les mêmes solistes le 8 avril 1928 et une nouvelle exécution toujours avec les mêmes solistes à Brno le 4 décembre 1933 contribuant  à populariser cette messe atypique.
Une autre personnalité se prénommait Jaroslav Kvapil (1868 - 1950) poète, écrivain, librettiste. Il rédigea des livrets pour Josef Bohuslav Foerster ainsi que celui de la Rusalka d'Antonín Dvořák.

5. Paul Wingfield, Janáček Glogolitic mass, Cambridge music handbooks,

6. Le Ménestrel, n° 4852, du 26 avril 1929.

7. La Gazette de Lausanne
, 18 mars 1928.



8. Rosa Newmarch, musicologue anglaise. Elle admirait la musique russe et contribua à la faire connaître en Grande Bretagne ainsi que la musique de Sibelius. Après sa rencontre avec Janáček à Brno en 1924, elle invita le compositeur morave à Londres en 1926 où un festival de ses œuvres eut lieu. Après sa mort, elle continua à honorer sa musique.


9. Artur Bodanzky (1877 - 1939) était un chef d'orchestre né à Vienne. Après avoir travaillé dans la capitale autrichienne, à Berlin, à Prague, à Mannheim, il fut engagé au Metropolitan Opera de New York. Le 6 décembre 1924, il dirigea la soprano autrichienne Maria Jeritza pour la création américaine de Jenůfa.





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