Genève 1929
Le 12 août 1928, Leoš Janáček disparaissait. Alors qu'il avait dû lutter longtemps pour que le milieu musical pragois le reconnaisse, le comité tchèque de la Société Internationale de Musique Contemporaine proposa au jury international de la Société une des dernières œuvres composées par le musicien morave. Ce fut la quatrième fois (1) que Janáček représentait la musique de son pays au sein d'une manifestation internationale de cette jeune Société.
On confia la direction des chœurs et de l'orchestre à Ernest Ansermet, Holle, Hermann Scherchen et Jaroslav Kvapil. Ce dernier se chargea de conduire la Messe glagolitique de Janáček. Durant les cinq jours que dura cette manifestation, on entendit vingt et une œuvres de compositeurs venant de dix nations différentes européennes et américaine. Chacun de ces compositeurs était censé figurer la fine fleur de l'avancée musicale de leur pays. Sans l'énumérer dans son intégralité, cette liste contient des noms qui évoquent des tendances de la musique européenne qui marquent encore les esprits quatre-vingt ans plus tard. Les noms de Berthold Goldschmidt, Viktor Ullmann (2), John Ireland, Ralph Vaughan Williams, Maurice Delage, Manuel Rosenthal (3), Frank Martin, Erwin Schulhoff et Leoš Janáček émergent de cette énumération et suscitent la curiosité et pour certains l'admiration des mélomanes.
Quant à la Messe glagolitique, exécutée par Jaroslav Kvapil (4), on l'entendit le 7 avril. Le chef dirigea l'Orchestre de la Suisse Romande, mais amena de Brno les chœurs de la Beseda brnĕnská qui avaient participé à la création de la Messe à Brno en fin d'année 1927 et à la première pragoise un an avant Genève. Je n'ai pas retrouvé le nom des quatre solistes vocaux ni celui de l'organiste. Kvapil engagea-t-il les chanteurs qui avaient assuré la création morave ? Question sans réponse.
Comment cette Messe fut-elle reçue ? Paul Wingfield dans son ouvrage Glagolitic Mass (5) notait que si les membres de la délégation britannique l'avaient jugée incompréhensible, les chroniqueurs présents, dans leur ensemble, acclamèrent cette œuvre. Le journaliste tchèque de langue allemande Erich Steinbach publia un article élogieux. Cependant la France se singularisa par la plume d'André Schaeffner, du Ménestrel. Présent à Genève, il laissa un écrit qui montrait bien une surdité devant cette œuvre. Ramener cette Messe à l'esprit populaire et à une simple tradition du chant choral dénotait une incompréhension certaine de cet ouvrage.
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| Le chœur de la Beseda brněnská au festival de Genève en 1929 photo parue sur le site http://www.volny.cz |
"En écoutant la
Missa Glacolskaja pour soli, chœur mixte, orchestre et
orgue de Leos Janacek - le plus important musicien tchèque,
disparu
l'année dernière - nous constations combien vaine
y devenait la
prétention de s'imprégner d' esprit
populaire si celui-ci ne
s'offrait lui-même que comme une émanation des
sociétés de chant, une
exaltation de ce qui ne fut jamais du folklore mais le seul besoin de
chanter en chœur ; nous remarquions aussi que peu importe la
louable
volonté dans cette œuvre de ne composer que selon
des compartiments
successifs et étanches de sorte que jamais un
thème ou ne se développe
ou ne revienne hors du fragment qui d'abord l'expose, si
malgré ce
procédé éminemment slave et oriental
tous les thèmes utilisés se
ressemblent par un même contact avec le moindre
répertoire des sociétés
chorales ; et les rapprochements partiels que nous pouvions faire entre
la musique de Janacek et celle de Moussorgsky ne rendaient que plus
visible le caractère combien plus authentique du folklore
dont use le
musicien russe (6)."
Bien qu'il n'ait pas écrit après ce festival,
mais
quelques mois auparavant lors de la création à
Brno, il
convient de prendre connaissance de l'opinion de William Ritter. Cet
esthète, amoureux des contrées de l'Europe
centrale slave et
notamment de la Bohème, de la Moravie, de la Slovaquie,
avait
rédigé quelques années en
arrière pour
l'Encyclopédie de Lavignac un long article sur la musique
tchèque où il ne manifestait pas un amour
inconsidéré de la musique de Janáček.
Cependant
dans un papier paru dans La Gazette de Lausanne, il rectifiait de belle
manière ses sentiments.
"La première à Brno de cette œuvre
passionnée et inattendue, vraiment faite de lave et de feu,
fut
la plus grande émotion artistique de notre dernier voyage
slovaque. Et ce fut une surprise pour le monde musical
tchèque
comme pour nous. Cependant, en fait de surprise, M. Leos Janacek n'en
est plus à son coup d'essai. […]
Même après Richard Strauss et Schrecker,
même
après Schœnberg et Alban Berg, si l'on y tient,
Janacek a
reculé les limites du pouvoir expressif de la musique. Mais
mieux que tous jusqu'ici, il est resté sainement musical,
inspiré, spontané, abondant,
débordant. […]
Il y a du Michel Ange dans cette dernière partition,
comme
il y en avait dans le Requiem de Berlioz. Mais quelle
différence
! Chez Berlioz c'est un grandiose de coupole ! Comme ceci est plus
intérieur ! Et en même temps messe de plein air,
écrite comme pour des kopanitchlar (paysans des
métairies
isolées). Ce Michel Ange d'une architecture paysanne - celle
des
délicieuses petites églises de bois de la Russie
sous-carpathique - est à la fois d'une
candeur angélique et d'une roublardise de vieux
Hanaque -
les Normands de là-bas - madré. La fibre humaine
est
là saignante, la prière bat de l'aile et palpite,
la
supplication emporte la grâce, la splendeur de l'inspiration
déjoue toutes les recettes. Leos Janacek résout
à
la fois cette contradiction de connaître toutes les ficelles
du
métier et de ne pas savoir s'en servir. Il a un don, heureux
ou
malheureux, de ne rien pouvoir écrire comme tout le monde.
[…]
Suppliante ou forcenée, la dépense
d'énergie de
cette œuvre est telle qu'il faut sans cesse employer des
mots,
eux aussi, paroxystes. […] Une messe combative et militante,
où l'on a
l'impression tantôt d'une montée à
l'assaut des
redoutes célestes, tantôt de prières
naïves,
de supplications populaires d'une tendresse
frénétique et surtout d'un accent terrien encore
jamais
entendu à l'église. Ah ! elle n'est pas humble,
cette
messe ! […]
Avec tout cela un kyrie
(façon de parler puisque l'on chante Gospodine pomiluje)
où l'on croit entendre toute la détresse actuelle
- et éternelle - du peuple russe ; un gloria,
qui est la plus belle pastorale slave, avec des flûtes de
bergers
en halena (dolmatique), des ruissellements de ruisseaux slovaques sous
des cumuls aux cieux de Walhalla en style de crèche
populaire ;
un sanctus
furibond, un credo
sismologique. Quant à l'Agnus
Dei
- je continue à me servir de la terminologie traditionnelle
-
une de ces effusions dont seuls sont capables ceux qui ont ont beaucoup
péché, mais à qui il sera beaucoup
pardonné
pour la raison connue. Enfin une intrada
d'orgue, - qui est une sortie - déverse hors de
l'église
les fidèles comme un arc de triomphe campagnard monumental
(7)."
En plus d'exposer une indéniable connaissance du monde slave devant lequel il se prosternait, William Ritter, après une seule audition, ressentait bien, fait rare, les merveilleuses mélodies de cette messe et son aspect tellurique.
On ne sait pas si Maurice Delage, Marcel Delannoy et Manuel Rosenthal dont on avait sélectionné un de leurs ouvrages (respectivement Sept Haï-Kaïs, Le Fou de la Dame, Sonatine pour deux violons et piano) se rendirent à Genève et s'ils assistèrent à chacun des concerts du festival. Pas plus qu'on ne connaît leur appréciation de la Messe glagolitique si jamais ils l'entendirent. Quant aux lecteurs du Ménestrel, le contenu de la chronique de Schaeffner ne les incita certainement pas à en savoir plus sur ce compositeur tchèque dont la notoriété n'était pas encore parvenue en France. Pour connaître la Messe glagolitique, on attendit la parution du premier enregistrement dû à Bakala dans les années 50 et la création française que Charles Bruck assura en 1957.
En Europe, tout de suite, après ce Festival, une exécution de cette Messe glagolitique eut lieu à Rotterdam à l'automne 1929 et trois ans plus tard les Néerlandais récidivèrent sous la baguette de Theo van der Bijl. Grâce aux efforts de Rosa Newmarch (8) le 23 octobre 1930, Henry Wood la conduisit dans une version anglaise au Festival de Norwich. En septembre 1935, ce fut au tour du BBC Orchestra de l'interpréter. Quelques jours plus tard, de l'autre côté de l'Atlantique, Artur Bodanzky (9) dirigea la première américaine au Metropolitan Opera. Cette musique, trop neuve, trop inhabituelle, même si elle reçut les approbations de plusieurs critiques, en déconcerta nombre d'autres et, après ces premières incursions, on s'abstint pendant plusieurs années de la jouer. Les chefs d'œuvre s'imposent immédiatement a-t-on coutume de dire. Cette assertion se révèle vraie un certain nombre de fois. Pour d'autres, du temps est nécessaire. La Messe glagolitique entre dans ce cas de figure. A Genève, en 1929, le Festival de la Société Internationale de Musique Contemporaine marqua cependant un jalon dans la diffusion internationale de la musique de Janáček.
Joseph Colomb - décembre 2013
Notes :
1. Janáček fut présent à Salzbourg en
1923 avec sa
Sonate pour violon et piano, à Venise en 1925 avec son
Quatuor
Sonate à Kreutzer et à Francfort en 1927 avec son
Concertino.
2. Quelle surprise de voir Viktor Ullmann intronisé par le
comité allemand alors que le compositeur par son lieu de
naissance était Tchèque !
3. Manuel Rosenthal est plus connu actuellement en tant que chef
d'orchestre que comme compositeur. Ses enregistrements de
pièces
de Maurice Ravel (qui influença ses premières
compositions) et de Claude Debussy recueillent encore l'approbation de
nombreux mélomanes.
4. Jaroslav Kvapil (1892 - 1958) étudia à l'Ecole
d'orgue
de Janáček à Brno. Il devint chef de
chœur et
d'orchestre de la Beseda
brnĕnská. Il était également
compositeur. C'est lui qui créa la Messe glagolitique à Brno le 5 décembre 1927 avec la soprano Alexandra Čvanová, la mezzo Marie Hloušková, le ténor Stanislav Tauber, la basse Ladislav Němeček et Bohumil Holub à l'orgue. Il en donna la première pragoise avec les mêmes solistes le 8 avril 1928 et une nouvelle exécution toujours avec les mêmes solistes à Brno le 4 décembre 1933 contribuant à populariser cette messe atypique.
Une autre personnalité se prénommait Jaroslav Kvapil (1868 - 1950) poète, écrivain, librettiste. Il rédigea des livrets pour Josef Bohuslav Foerster ainsi que celui de la Rusalka d'Antonín Dvořák.
Une autre personnalité se prénommait Jaroslav Kvapil (1868 - 1950) poète, écrivain, librettiste. Il rédigea des livrets pour Josef Bohuslav Foerster ainsi que celui de la Rusalka d'Antonín Dvořák.
5. Paul Wingfield, Janáček Glogolitic mass, Cambridge music handbooks,
6. Le Ménestrel, n° 4852, du 26 avril 1929.
7. La Gazette de Lausanne, 18 mars 1928.
8. Rosa Newmarch, musicologue anglaise. Elle admirait la musique russe
et contribua à la faire connaître en Grande
Bretagne ainsi
que la musique de Sibelius.
Après sa rencontre avec Janáček à Brno
en 1924,
elle invita le compositeur morave à Londres en 1926
où un
festival de ses œuvres eut lieu. Après sa mort,
elle
continua à honorer sa musique.
9. Artur Bodanzky (1877 - 1939) était un chef d'orchestre
né à Vienne. Après avoir
travaillé dans la
capitale autrichienne, à Berlin, à Prague,
à
Mannheim, il fut engagé au Metropolitan Opera de New York. Le 6 décembre 1924, il dirigea la soprano autrichienne Maria Jeritza pour la création américaine de Jenůfa.

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