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9 novembre 2013

L'Ecole de cor tchèque (3)

Troisième partie de l'article signé Vincent Andrieux sur l'Ecole de cor tchèque.


Des années 50 à nos jours

Au milieu des années 20, de jeunes musiciens tchèques sont envoyés en Lituanie (Klaipédia) afin d’enseigner dans une institution appelée à devenir le conservatoire national de musique du pays. Outre leurs activités pédagogiques, ces musiciens tchèques organisent divers concerts de musique de chambre et, de retour à Prague, décident de poursuivre l’aventure : c’est ainsi que nait le Nonette Tchèque, qui devient l’une des plus célèbres formations de musique de chambre dans cette partie de l’Europe. L’effectif, à géométrie variable, est formé à partir des instruments requis pour le « Nonette » de Louis Spohr (violon, alto, violoncelle, contrebasse et quintette à vent). L’un des membres fondateurs est Emanuel Kaucký. Les vicissitudes de la vie musicale pragoise, au premier rang desquelles la charge considérable de travail, compliquent la bonne marche de cette formation dont les membres changent à diverses reprises. Parmi les cornistes, on trouve Josef Hobík et Arnošt Charvat : arrivé au milieu des années 50, ce dernier reste une vingtaine d’années et participe à plusieurs enregistrements pour Supraphon. Malgré les diverses difficultés qu’a traversées cet ensemble, le Nonette Tchèque est toujours en activité de nos jours

A partir de 1945, les classes supérieures du Conservatoire de Prague furent regroupées au sein de l’Académie Tchèque des Arts Musicaux (Akademie Můzických Umění ou A.M.U.). Le successeur de Kaucký dans cette institution est Miroslav Štefek (1916-1969) : il prend ses premières leçons de cor dans la ville de Plzen – où réside alors Franz Schollar – avec un certain Antonín Hlavaček (1889- ?). C’est dans cette même ville que Štefek débute sa carrière, en jouant dans l’orchestre du théâtre. En 1936, il se rend à Prague où il étudie trois années avec Kaucký. Il travailla ensuite à l’Opéra National de Brno, dirigé par le chef d’orchestre Rafael Kubelik ; c’est lui qui le fait venir à la Philharmonie Tchèque, où il occupe le poste de cor solo de 1942 à 1969. D’après les témoignages de nombreux musiciens, le jeu de Štefek était très apprécié par les chefs d’orchestre : Herbert von Karajan l’a sollicité afin de jouer au Festival de Salzbourg, mais les autorités communistes tchécoslovaques refusent de lui délivrer un visa. Sa discographie est très prolifique pour l’époque : son enregistrement des « Trios pour trois cors » op. 82 d’Antonín Reicha, qu’il réalise avec deux collègues de la Philharmonie (Vladimir Kubat et Alexandr Cir), reçoit en France un Prix Spécial de l’Académie Charles Cros en 1961. Le jeu de ces trois cornistes illustre parfaitement le style tchèque, caractérisé par l’usage d’un vibrato important dans toute la tessiture, une grande palette d’articulations allant d’un détaché louré (souvent légèrement poussé) à des attaques très sèches, et l’utilisation fréquente du cor en FA – Štefek n’emploie généralement le cor en SI bémol qu’à partir du SOL 4. Pour l’anecdote, plusieurs témoignages attestent que l’aisance que l’on peut ressentir en écoutant Štefek contrastait singulièrement avec sa façon de jouer ; ces propos de Rudolf Beránek – membre de la Philharmonie Tchèque à partir des années 50 – sont très révélateurs : 

« Quand nous étions derrière lui à l’orchestre, nous voyions qu’il forçait beaucoup quand il jouait ; il luttait même avec l’instrument (…). Lorsqu’il jouait, sa sonorité sonnait de façon étranglée dans un environnement immédiat, mais lorsque vous étiez dans la salle, vous entendiez une sonorité très douce et très souple, avec un grand potentiel » (10)

Miroslav Štefek 

Parmi les nombreux disques de Štefek, il faut aussi évoquer une belle version du « Concerto pour deux cors 
n° 5 mi bémol majeur » de Rosetti datant de 1957, avec Vladimir Kubat comme deuxième cor11. En 1959, 
Štefek assure la création du « Concerto pour cor et orchestre » de Jiří Pauer, et enregistre l’œuvre quelques 
années après. Son activité en tant que soliste ne doit pas occulter les multiples enregistrements qu’il réalise au sein de la Philharmonie tchèque ; ces témoignages sonores révèlent le grand potentiel du jeu de Štefek et des autres cornistes de l’orchestre. Parmi les exemples les plus significatifs, il peut être intéressant d’écouter la « Symphonie n° 4 » de Bruckner dirigée par Franz Konwitschny (1952) ou encore la « Symphonie n° 9 » de Mahler dirigée par Karel Ančerl (1966) ; ces interprétations permettent d’entendre un grande palette de couleurs, allant d’un jeu lyrique particulièrement raffiné à des passages très puissants, parfois même agressifs.


Pupitre de la Philharmonie tchèque (milieu des années 60), de gauche à droite : Vladimír Vondraček, Rudolf Beranek, Vladimír Černý, Emanuel Hrdina, Otakar Tvirdy, Vladimír Kubát, Miroslav Štefek.

Alors que, jusque dans les années 60, les disques de cor disponibles en France étaient ceux des interprètes locaux ou de Dennis Brain, il est intéressant de constater qu’il existait ailleurs des options de jeu radicalement différentes et de qualité égale. Il est regrettable que la situation politique de l’époque et les stratégies de diffusion des maisons de disques aient longtemps entravé la circulation de ces enregistrements.

František Šolc


Suite au départ de Kaucký au début des années 50, la situation au Conservatoire (ou à l’académie?) se détériore : la direction n’engagea longtemps que des enseignants à mi-temps et le poste de professeur, en tant que statut complet, reste inoccupé pendant plusieurs années. Cette situation se reproduisit à plusieurs reprises jusqu’à nos jours. Ceci pourrait expliquer le fait qu’à partir de cette époque, l’épicentre de la tradition tchèque semble s’être déplacé vers Brno. Deuxième ville du pays, capitale de la Moravie, ville natale de Leoš Janáček Brno possède une grande institution d’enseignement musicale : l’Académie Janáček (Janáčková Akademie Můzických Umění ou J.A.M.U.). C’est là qu’enseigne pendant une trentaine d’années, un grand pédagogue du cor : František Šolc (1920-1996). Après avoir appris le violon et le piano, Šolc incorpore une école militaire. Ce type d’établissement jouait en Europe de l’est à cette époque, en quelque sorte, un rôle un peu équivalent à nos écoles et nos conservatoires de musique actuels. De nombreux instrumentistes à vent tchèques devenus célèbres y débutèrent leurs études. Les conservatoires tchèques étaient plutôt des écoles préparatoires à l’entrée à l’AMU de Prague – considérée comme la plus haute institution musicale du pays. A Prague, F. Šolc travaille avec Janoušek, puis part pour Brno où il étudie principalement avec Josef Kohout (1895-1958) : ce corniste avait été formé à Vienne avec Emil Wipperich et Karl Stiegler – célèbres solistes de l’Opéra et de l’Orchestre Philharmonique de Vienne. Kohout était quant à lui réputé pour être un professeur particulièrement rigoureux : il demandait notamment à ces élèves d’arrêter de fumer, et exigeait que tous les concertos soient joués par cœur. Šolc reste auprès de Kohout pendant une dizaine d’années et, en parallèle, occupe divers postes de cor solo au Brucknerorchester de Linz (Autriche) puis à Brno. Contraint d’arrêter ses activités instrumentales suite à la perte de ses dents, il se consacre alors pleinement à l’enseignement, prenant la succession de Kohout à l’Académie Janáček. L’essentiel du matériel pédagogique utilisé par Šolc consistait en un répertoire d’études et de caprices issus de divers pays, parmi lesquels les œuvres de : 

  • Jacques-François Gallay et Maxime-Alphonse
  • Luigi Belloli : célèbre virtuose italien de la fin du XVIIe (qui avait été l’élève de Punto)
  • Fritz Huth : corniste allemand du milieu du XXe siècle (qui fut notamment le professeur d’Hermann Baumann).

Dans l’ensemble, il s’agissait d’un répertoire classique et romantique permettant de développer la souplesse et la virtuosité. L’un des anciens élèves de Šolc analyse subtilement l’impact de l’enseignement de son professeur : 

« Il n’était pas rare pour un élève d’étudier plus de douze années avec le professeur Šolc (…). Avec une influence extérieure très limitée des enregistrements et du matériel (…) qui étaient disponibles pour les autres étudiants dès début des années 60, on a du mal à imaginer le type d’influence que le professeur Šolc avait sur ses élèves durant leurs longues études. » (12)

Les élèves de Šolc remportèrent de nombreux concours internationaux, occupèrent les principaux postes de 
solistes des orchestres tchécoslovaques et plusieurs d’entre eux firent carrière à l’étranger. Une partie des 
cornistes évoqués ci-dessous est encore en activité :

  • Josef Brazda (à ne pas confondre avec son contemporain polonais Josef Brejza) : 1er prix au concours de l’A.R.D. à Munich en 1960 (le 2ème prix fut attribué au corniste allemand Peter Damm), il travailla dans de nombreuses formations parmi lesquelles la Philharmonie d’Etat de Brno (aujourd’hui la Philharmonie Janáček de Brno) et l’orchestre du Théâtre National de Prague

Josef Brázda
  • Jaroslav Kotulan : 3ème prix du Concours de l’A.R.D. à Munich en 1960, il participa à de nombreuses autres compétitions internationales parmi lesquelles Vienne (1957), Prague (1962) et Genève (1962). Jaroslav Kotulan a été cor solo à l’Orchestre Symphonique de Bâle (Suisse) pendant une trentaine d’années.
  • Zdeňek Tylšar (1945-2006) : lauréat des concours internationaux de Prague (1962 et 1968) et de Munich (1964 et 1969), il a été le soliste de la Philharmonie Tchèque de 1968 à 2003. A partir de 1977, il a enseigné à l’Académie de Musique de Prague.

Pupitre de la Philharmonie tchèque (1989), de gauche à droite : Rudolf Beranek, Jiří Havlík, Bedřich Tylšar, Zdeněk Tylšar, Zdeněk Divoký, Jindřich Petráš.

  • Bedřich Tylšar (1939) : avant d’incorporer la Philharmonie Tchèque en 1972, il a été cor solo dans diverses formations parmi lesquelles l’Orchestre Symphonique de Prague et la Philharmonie de Munich. Il a enseigné de nombreuses années au Conservatoire de Prague.

  • Zdeňek Divoký (1954) : lauréat des concours de Munich, Marneukirchen et Prague, il est membre de la Philharmonie Tchèque depuis 1979. Depuis 2005, il enseigne au Conservatoire de Prague 

  • Jindr Petraš (1961) : lauréat des concours de Munich, Marneukirchen, Prague et Genève, il a été cor solo de la Philharmonie Tchèque dans les années 80 et 90.

A partir de 1957, le successeur de Štefek au Conservatoire de Prague est Vladimír Kubat (1920-1990) ; parmi ses principaux élèves, citons :

  • Alois Čoček (1937) : il accomplit l’essentiel de sa carrière comme soliste à l’Opéra d’Etat de Prague ou théâtre Smetana (Smetanová divadlo) Cette institution, différente du Théâtre National, remplaça le Théâtre Allemand de Prague qui fut dissout en 1938. Il fût plusieurs fois question ces dernières années de supprimer cette opéra. (c)

  • Vladimira Klanská Bouchalová (1944) : après avoir été lauréate du Concours de l’A.R.D. de Munich en 1973, elle devint cor solo de l’Orchestre Symphonique de Prague. Depuis 1982, elle est membre du Nonette Tchèque avec lequel elle a fait de nombreux enregistrements. 

  • František Langweil (1946) : cor solo de l’Orchestre Symphonique de Prague depuis 1979 (il est encore officiellement membre de cette formation).

Vladimíra Klánská-Bouchalová



František Langweil


A partir des années 70, la plupart des solistes tchèques adoptent des cors triples avec le système FA aigu ; il s’agit généralement d’instruments du facteur allemand Alexander (modèle 303). Ce type de cor semble avoir accentué certaines caractéristiques du style tchèque, notamment en ce qui concerne la clarté du son et la finesse du jeu. On retrouve d’ailleurs cette manière de jouer, ainsi que l’emploi du vibrato, chez tous les cornistes du pays – qu’ils aient été formés à Prague ou à Brno. Dès cette époque, le prestige de l’école tchèque transparaît notamment dans les nombreux enregistrements solistes réalisés par divers interprètes. Les éditions Supraphon (principal label d’état à cette époque) détiennent fort probablement la plus grande discographie de cor au niveau mondial.

Il nous paraît nécessaire d’aller à l’encontre d’une idée reçue qui a longtemps prévalu en France ; en effet, si 
l’ensemble des cornistes tchèques avaient une prédilection pour le lyrisme et le raffinement, dans les enregistrements solistes, ils étaient aussi capables d’adopter un jeu puissant et robuste dans le répertoire orchestral, comme le prouvent de nombreux disques et concerts filmés depuis les années 70. Il suffit par exemple d’écouter l’intégrale des symphonies de Mahler enregistrées par Václav Neumann à la tête la Philharmonie tchèque ou la 7ème de Bruckner par la même phalange sous la direction de Lovro von Matacic : ces enregistrements permettent de constater que les cuivres de cette formation savent mettre pleinement en valeur les partitions exigeantes du célèbre compositeur autrichien. De même, le dernier disque de Zdeňek Tylšar (réalisé au début des années 2000) confirme que son style ne se « limitait » pas à la virtuosité gracile à laquelle son jeu a été longtemps associé.

L’importance de l’Ecole tchèque réside non seulement dans sa longévité, mais aussi dans son rayonnement international précoce : à partir des années 40, de nombreux élèves d’autres pays socialistes vinrent étudier à Prague et à Brno. Ces années de formation, ainsi que la carrière de cornistes tchèques dans certains pays du bloc soviétique, contrebalancèrent considérablement l’influence de la tradition germanique qui avait dominé cette partie de l’Europe depuis la fin du XIXe siècle: ce sujet fera l’objet d’un prochain article consacré notamment à la Pologne et à la Hongrie. 

Si le contexte politique d’Europe centrale joua un rôle indéniable dans la préservation du style tchèque, ce ne fut certainement pas le seul facteur, comme le prouve la perpétuation de cette tradition après la chute du mur de Berlin. En effet, l’ouverture vers l’Ouest au début des années 90 n’a pas provoqué de changement fondamental dans le style de jeu, ni dans le choix des instruments. Les plus grandes institutions musicales du pays restent celles de Prague et de Brno, auxquelles se sont jointes celles d’Ostrava, Zlín, Olomouc, Hradec Králové, Pardubice, Teplice, České Budĕjovice et Plzeň. 


[Suite de l'article à venir sur MusicaBohemica]

Notes


(10) DIVOKÝ, Zdeňek, « Czech Hornist Miroslav Stefek (1916-1969) », The Horn Call, vol. XXV n. 2, 1995/2, p. 48.

(11) Une grande partie des enregistrements de Štefek est regroupée sur le CD suivant : « Great Horn Players in Historic Recordings : Miroslav Stefek », enr. 1957-1969, Sotone112, rééd. 2005.

(12) MACHALA, Kazimierz, « Frantisek Solc’s Contribution to the Tradition of Hornplaying in Czechoslovakia », The Horn Call, vol. 
XXII n. 1, 1991/10, p. 27

(c) Remarque d’Eric Baude

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