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23 octobre 2013

Brumes d'enfance, une première française


Brumes d'enfance, une première française

Jusqu'à présent, les enregistrements d'œuvres chorales de Janáček nous venaient de l'étranger. Bien sûr d'abord de Tchécoslovaquie dont les interprètes chantaient dans leur langue. D'autres choristes, des Pays-Bas à la Grande Bretagne, s'approprièrent quelques-uns de ses chœurs et réussirent à vaincre les difficultés linguistiques et leur particularité musicale. En 1993, Reinbert De Leeuw à la tête du chœur de chambre néerlandais déroula une anthologie chorale du maître morave qui ne passa pas inaperçue dans les colonnes des revues musicales telles Diapason et Le Monde de la musique. James Wood l'imita trois ans plus tard avec un programme quasiment identique. Récemment, les Pays-Bas avec un autre ensemble, la Capella Amsterdam, et un autre chef, Daniel Reuss continuèrent dans cette voie. En France, Roland Hayrabedian, Bernard Tétu et Laurence Equilbey avec son ensemble vocal Accentus feuilletèrent quelques pages qu'ils distillèrent au cours de leurs concerts. Mais d'enregistrement, point jusqu'à présent. C'est donc d'Accentus que vint le premier disque français dédié à la production chorale de Janáček.

S'étant assuré, une fois encore, le concours d'Alain Planès dont on ne redira jamais assez la part prépondérante qu'il prit depuis les années 80 dans la diffusion du piano de Janáček dans notre pays, Accentus donna dans la région parisienne au début de cette année 2013 et à deux reprises un programme où Janáček dominait, bien accompagné par quelques pièces de Martinů. Cette fois-ci, Laurence Equilbey abandonna la direction de son chœur au jeune chef néerlandais Pieter-Jelle de Boer, chef associé de l'ensemble depuis 2011. Lors du premier de ces concerts, les pièces de Janáček furent enregistrées par la firme Naïve et c'est ce disque qui vient de sortir (1).

Pochette du disque Brumes d'enfance
Dans l'abondante production chorale du compositeur morave, Pieter-Jelle de Boer choisit six œuvres dont les quatre dernières sont postérieures à la composition de Jenůfa et appartiennent donc à la période de maturité du compositeur. Mais les deux autres La Cane sauvage et La Petite Colombe bien qu'antérieures de près d'une vingtaine d'années à Jenůfa ne sont pas indifférentes. D'ailleurs Reinbert De Leeuw les avait déjà intégrées à son enregistrement et Daniel Reuss sélectionna lui aussi La Cane sauvage. Comme ses confrères, Pieter-Jelle de Boer distingua L'Elégie sur la mort de ma fille Olga, La Trace du loup et  Řikadla, trois ouvrages emblématiques de Janáček. Pour cimenter le tout, pour offrir une vision plus globale de la musique du compositeur, Alain Planès se fixa sur le recueil pianistique Dans les brumes qu'il avait déjà enregistré en 1993 pour Harmonia Mundi et qu'il avait promené aux quatre coins de la France depuis les années 80. L'enregistrement présent  dessine dans l'unité et dans la variété des formes une carte contrastée de l'apport indéniable de Janáček à la musique du premier tiers du vingtième siècle. Ce disque choral, le premier d'un ensemble français, répare l'injustice faite au compositeur pendant très longtemps dans notre pays. On ignora purement et simplement sa musique jusqu'aux années 80,  il est vrai qu'elle souffrait de multiples handicaps. Comment imaginer qu'un modeste directeur d'une école d'orgue d'une ville provinciale des pays tchèques œuvrait de manière si novatrice alors que les harmonies et les rythmes nouveaux de Debussy, Stravinsky, Bartók, Schoenberg et quelques autres enflammaient le monde musical européen. Mais la langue tchèque peu commune annihilait toute forme de diffusion et l'homme peu bavard et peu liant n'assurait pas une publicité suffisante à ses ouvrages. S'il écrivit beaucoup dans différents journaux et revues de son pays, son style si personnel se prêtait mal à des traductions aisées. En plus l'éloignement des centres musicaux (Paris, Berlin, Vienne) où se passaient les événements (Pelléas et Mélisande, Le Sacre du printemps, le dodécaphonisme, etc.) ne jouait pas en faveur de Janáček.



Debussy, Stravinsky et Schoenberg ne se signalèrent pas par une production chorale abondante à l'inverse de celle de Bartók et de Janáček. Mais pendant longtemps on n'attribua pas une attention suffisante à ce versant du corpus des compositeurs. Si bien que parmi la quarantaine de chœurs et de recueils du compositeur morave, si assez tôt, on avait distingué à juste raison les trois chœurs "sociaux" sur des vers de Petr Bezruč (2), on méconnaissait la plupart des autres. Le mérite de Pieter-Jelle de Boer consiste à nous en servir un assortiment.



Commençons par les deux œuvres "juvéniles" (Janáček atteignait ou dépassait à peine la trentaine d'années). La Cane sauvage (Kačena divoká) se présente comme un chant pour voix mixtes sous une forme strophique ou presque ; le texte des premier, deuxième et quatrième couplets obéit à la même mélodie, tandis que celui du troisième et du cinquième diverge légèrement de cette mélodie. Malgré le drame que raconte ce poème (une cane frappée par la balle d'un chasseur perd son aptitude à voler et, par conséquence, à élever ses canetons) le ton général est apaisant. Nulle boursouflure. Le chant se déroule imperturbablement comme une vie marquée par le destin auquel on ne peut pas échapper. Le compositeur s'inscrivait dans la lignée de Křížkovský, montrant une maîtrise certaine dans le maniement des quatre voix. Telle quelle, sans bouleverser une écriture chorale qui retenait les leçons passées, La Cane sauvage s'impose à nous par son ton et son chant simple mais mélodieux. La Petite Colombe (Holubička) postérieure de cinq ans appartient au même domaine dramatique ; un colombe recherche désespérément son compagnon "gisant à terre, ensanglanté" qui ne peut lui répondre. De nouveau, nulle enflure dans la conduite du chant.

L'Elégie sur la mort de ma fille Olga (Elegie na smrt dcery Olgy) demeure dans la même tonalité. La complainte de Janáček suite à la disparition de sa fille est encore plus dramatique. Cependant, le compositeur ne charge pas l’expression musicale. Par contre, il étrenne une distribution différente des premiers chœurs. Son piano joue un rôle primordial. Non seulement, il débute l'élégie par la mise en place d'un climat de recueillement, mais il tient presque le tiers du temps de l’ouvrage. Ensuite le ténor introduit les premières considérations, aussitôt rejoint par le chœur. Sorti du rang des choristes, le ténor Romain Champion chante sa partie sans pathos mais avec la retenue qu'exige la partition. Il n’élève brièvement la voix qu’à deux reprises pour décrire le calme trompeur de la jeune morte.  Le chœur termine l’élégie avec ferveur. 

Bien plus tard, lorsque les circonstance de la première guerre mondiale lui enlevèrent la plupart des membres de la Chorale des instituteurs moraves, le compositeur se trouva heureux de la constitution par le même Ferdinand Vach de la Société chorale des institutrices moraves. Il leur destina plusieurs pièces dont La Fontaine aux larmes (Plačici fontána), extraite des Chants du Hradčany. Les voix aigües féminines, soutenues parfois par la flûte, tissent des entrelacs mélodieux à souhait. Les solistes rompent la gracieuse ballade mainte fois reprise par le chœur féminin.

La Trace du loup s'inscrit dans une atmosphère identique à celle de L'Elégie. Pendant qu’un vieux capitaine cherche la trace d’un loup, les doutes l’assaillent sur la conduite de sa jeune épouse, «colombe rieuse» jusqu’à ce que deux ombres s’enlaçant paraissent à la fenêtre de sa demeure. Le vieil homme «met en joue» et «le coup part». Le poète conclut «le capitaine peut être sûr d’avoir trouvé la trace du loup !» Vision poétique de ses hallucinations qui se transforment en réalité. Sur ce sujet dramatique, Janáček déroule un récit musical où le piano joue parfois le rôle du narrateur et où d’autre part il dévoile les sentiments qui assaillent le capitaine. Alain Planès en véritable guide, dirige cet «opéra miniature». A la violence de l’intervention du piano répond le chœur appliqué à surveiller l’arrivée éventuelle du loup, comme le fait le vieux capitaine, sans rien suspecter d’autre. Et la tragédie finale se prépare dans des épisodes racontés alternativement par le chœur et le ténor. Le «dramatisme» de cette histoire est tenu alternativement par le ténor, le chœur, le piano.

Dernière œuvre chorale, les Řikadla. Non dans l’orchestration de Janáček, mais dans une réduction pour alto et piano (auxquels le chef a ajouté une flûte) d’Erwin Stein, un compagnon de route de Schœnberg qui soumit son travail au compositeur en 1928. Ce dernier l’approuva. Accentus, Alain Planès, l’altiste Lise Berthaud et la flûtiste Raquel Magalhães donnent une première discographie de cette version. Avec celle-ci on n’a pas toute la richesse timbrique des instruments qui accompagnaient les chanteurs dans la partition originelle de 1926. Mais on n’est pas déçu du résultat, Alain Planès menant le bal depuis son piano avec un sérieux sans égal dans le rythme tout en ne se départant pas d’un regard ironique et distant, comme l’y invite la partition. Ces poèmes à l’ironie tantôt enfantine tantôt déjantée, à la mélodie tantôt cocasse, tantôt tendre sont plutôt bien rendus par Accentus. Je suis bien mal placé pour juger si les chanteurs se sortent bien des difficultés vocales du tchèque ; mais à  leur écoute, la musicalité et la fantaisie de ces refrains sonnent merveilleusement bien. Il n’y manque peut-être que la part d’innocence qu’y apportaient les voix d’enfants de la chorale Severáček (enregistrement de 1994 - Studio Matouš)

Enfin, il faut parler du cycle pianistique Dans les brumes. L’interprétation qu’en livre Planès est l’évidence même. Il se situe dans le prolongement de L’Elégie. De nouveau, nulle emphase, mais un cours calme exprimant une profonde mélancolie. Alain Planès qui interprète ce cycle depuis une trentaine d’années reste fidèle à ses convictions. Ses tempos actuels respectent grosso modo ceux qu’il avait adoptés pour son enregistrement Harmonia Mundi de 1993, avec un très léger infléchissement vers la lenteur dans les deux premières pièces, andante et molto adagio. A son écoute, on ressent la vérité même de cette musique qu’il fait couler sous ses doigts avec sa douceur, sa violence, ses hésitations, ses affirmations, bref des humeurs changeantes au fil de la vie composée périodiquement d’épreuves et de joies, d’espérances et d’abattements.


Brumes d'enfance, cet album mérite-t-il pleinement son titre ?  Pour les Řikadla, incontestablement. Pour La Cane sauvage et La Petite Colombe, témoins d'un bestiaire qui hante les rêves enfantins, probablement. Pour L'Elégie, beaucoup moins. Et pour La Fontaine aux larmes et La Piste du loup, pas du tout. Néanmoins, c'est un disque indispensable pour nos oreilles françaises, porté par une pléiade d’artistes qui traduisent littéralement et justement Janáček de manière sensible, à commencer par Alain Planès. Ce dernier guide ses compagnons très sûrement dans leur parcours janáčekien commun. Et on ne saurait trop l’en remercier.

Joseph Colomb - octobre 2013

Notes :


1. Naïve V 5330

2. Il s'agit de Maryčka Magdónova, Kantor Halfar (L'instituteur Halfar) et Sedmdesát tisíc (les 70 000). Maryčka Magdónova fut le premier chœur de Janáček à pénétrer en France, le 23 avril 1908 à l'Hôtel de ville de Paris et trois jours plus tard au Châtelet lors d'une tournée de la fameuse Chorale des instituteurs moraves dirigée par Ferdinand Vach.

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