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8 octobre 2013

Le Centre tchèque parisien et Janáček

Le Centre tchèque de Paris et Janáček

Depuis une bonne dizaine d'années, quel lieu parisien honora régulièrement Janáček ? Une salle d’exposition qui ne se destinait pas spécialement à recevoir des concerts, de par son exiguïté (1) et la présence de plusieurs baies vitrées qui n’arrangent pas précisément son acoustique. Cette salle d’exposition était abritée dans les locaux du Centre tchèque dont la mission première n’était pourtant pas la diffusion musicale. Cependant, depuis 2001, il ne se passa pas une année sans que retentissent entre ses murs les sonorités d’une ou plusieurs œuvres de Janáček. En 2004, centenaire de la première de Jenůfa, cent cinquantième anniversaire de la naissance du compositeur, on eut la bonne idée de baptiser cette salle du nom du musicien morave.

En consultant les archives que Jean-Gaspard Páleniček, directeur-adjoint du Centre tchèque, a bien voulu mettre à ma disposition, on constate la présence permanente de la musique de Janáček, deux à trois fois l’an dans les années maigres, plus de dix fois l’an dans les années fastes. Deux ensembles établirent leur résidence occasionnelle dans ces locaux, l’ensemble Calliopée sous la direction de Karine Lethiec qui interpréta neuf fois un ouvrage de Janáček (dont Dans les brumes joué par le pianiste et compositeur Krystof Maratka) et encore plus le chœur d’enfants Aposiopée animé par Natacha Bartošek qui chanta dix-sept fois des chœurs de Janáček et qui plus est des chœurs que l’on entendait jamais en France comme Rákoš Rákoczy et Les Petites Reines dont Aposiopée assura la création sur notre sol en 2002 et 2008. 



Comme on pouvait s’y attendre, le Centre tchèque fit appel à des interprètes tchèques. Des artistes aux noms encore inconnus en France à ceux dont le patronyme évoquait quelque chose aux yeux et aux oreilles des mélomanes parisiens parce qu’au moins un de leurs disques récents avait éveillé leur attention. Ainsi, dans la première catégorie, les pianistes Martin Vojtisek, Libor Novacek, et dans la seconde Lada Valešová (2), Martin Kasik (3), Adam Skoumal (4), les violonistes Pavel Sporcl (5) et Jan Talich (6), le ténor Ales Briscein, la soprano Zdena Kloubova (7). De même la Capella Istropolitana, un ensemble de chambre de Bratislava posa ses pupitres dans la salle Janáček, sans parler du Quatuor Vlach, successeur du fabuleux ensemble des années 60 à 70 à qui l’on doit un enregistrement des deux quatuors de Janáček, toujours au sommet de la discographie en compagnie de ceux du Quatuor Janáček  et du Quatuor Smetana pour ne citer que des ensembles de cette période.


Mais le Centre tchèque invita bien d’autres artistes étrangers et français au début de leur carrière ou déjà installés dans les allées de la renommée. Au premier rang desquels il faudrait distinguer le pianiste Mikhail Rudy (8), mais  aussi ses collègues Jean-Pierre Armengaud, Jean-François Ballèvre, Simon Zaoui et la franco-américaine Julia den Boer qui se produisirent en soliste, mais également Denis Pascal accompagnant l’archet de Pavel Sporcl, Delphine Bardin celui d’Elsa Grether et Jean-Frédéric Neuburger devisant avec la violoniste Geneviève Laurenceau. Un autre pianiste, Frédéric Lagarde fréquenta souvent le Centre tchèque, soit en accompagnateur de l’ensemble Calliopée, soit des chanteurs d’Aposiopée de Natacha Bartošek, soit comme soliste ou encore cheminant aux côtés de la violoncelliste Véronique Marin. Un autre musicien nécessite une accroche particulière, le pianiste italien Emanuele Torquati. Lors de sa venue au Centre tchèque, il proposa une démarche originale. Non seulement, il interpréta quelques œuvres du compositeur morave (la Sonate I-X-1905, Dans les brumes, et également des piécettes rassemblées plus tard sous l’intitulé Esquisses intimes), mais il les entoura de pièces que des compositeurs contemporains avaient composées en hommage à l’auteur de Jenůfa. Contribuèrent à éclairer la poétique musicale de Janáček, les compositeurs italiens Riccardo Vaglini (La Mort d’Olga Janáček)  et Paolo Aralla, le Tchèque Miroslav Srnka (Variation sur le chant final de Jenůfa), le Canadien Inouk Detmers et l’Australien Brett Dean.

Evidemment des quatuors se saisirent de La Sonate à Kreutzer et des Lettres intimes. En plus du Quatuor Vlach, déjà mentionné, et des Arpeggione (9) et Diotima (10), coutumiers de ces ouvrages, les Quatuors Johnston,  Alma et Simon se mesurèrent aux deux œuvres du compositeur morave. Les deux autres ouvrages de musique de chambre, la Sonate pour violon et piano et Pohádka pour violoncelle et piano (11) connurent le succès auprès des interprètes avec respectivement dix et huit exécutions. La salle Janáček constituait un bel écrin pour ces deux opus. Qui eux-même offraient de belles possibilités aux interprètes de briller afin de révéler leur musicalité si particulière telles pour la Sonate celle de la violoniste française Marianne Piketty associée à la pianiste roumaine Dana Ciocarlie en 2011 (12). Des recueils pour piano du compositeur, celui plus tardif, Dans les brumes fut plébiscité par les interprètes qui le jouèrent à dix reprises, les pièces du Sentier recouvert trois fois et la Sonate I-X-1905 six fois. Le Concertino, œuvre concertante, s’entendit à quatre reprises, mais personne ne se confronta au Capriccio pour la main gauche.

Evidemment, on n’attendit pas le Centre tchèque pour révéler au public les œuvres de musique de chambre de Janáček. Pourtant leurs exécutions dans ses murs par des solistes tchèques et d’autres nations, dont la nôtre, contribuèrent à les rendre encore un peu plus familières aux oreilles parisiennes. Par contre, le Centre tchèque joua un rôle non négligeable dans la divulgation d’œuvres moins courues. En dehors d’un anecdotique Trio à Kreutzer, reconstitution d’un Trio datant de 1908 et perdu depuis, et des trois fugues (13) récemment retrouvées, devoir d’étudiant au Conservatoire de Leipzig en 1880, plusieurs chœurs et mélodies, non seulement furent divulgués, mais répétés à plusieurs reprises. Le mérite en revient essentiellement à Aposiopée, le chœur d’enfants que conduit avec brio Natacha Bartošek. Quittant les sentiers trop balisés, sa maîtrise, son engagement et sa volonté valurent au public une plongée dans des chœurs de la première période de Janáček (avant Jenůfa), Les Petites Reines, Rákoš Rákoczy, La Poésie morave en chansons ainsi que les étranges et fascinants Nocturnes populaires qui chronologiquement suivent Jenůfa. Natacha Bartošek ne se limita pas à une unique exécution, fut-elle une création française. Avec la connaissance de ces œuvres, le portrait musical que l’on pouvait dresser de Janáček s’en trouvait complété. Les Petites Reines baignant dans le folklore morave apportaient une résonance assez curieuse à certains ouvrages lyriques de la maturité, trente années plus tard. Les jeunes chanteurs de cet ensemble, mois après mois, année après année, reprirent chacun de ces recueils si bien que le public se familiarisa avec ces pièces chorales encore peu répandues. Associant les enfants d’Aposiopée et leur chef Natacha Bartošek au pianiste tchèque Adam Skoumal justement dans ce répertoire, un disque est en préparation. Espérons qu’il rejoindra très bientôt les bacs des disquaires.

Depuis 2001, début de la diffusion musicale par le Centre tchèque jusqu’à 2013, Janáček fut joué 84 fois (14), quantité qu’aucune autre salle de concert parisienne ou dans l’ensemble du territoire ne peut se targuer d’avoir atteinte durant ces années.  On peut penser que cette dynamique de diffusion de la musique de Janáček due au Centre tchèque n’est pas prête de s’éteindre.

Ajoutons que la programmation du Centre tchèque ne se réduisit pas à la seule musique tchèque, même si elle fut bien représentée en plus de Janáček par Smetana, Dvořak, Fibich, Suk, Novak, Martinů, Krička, Eben, Feld, Kopelent, K. Slavický, Kabeláč,  Mácha, Adámek et quelques autres. On n’oublia pas la musique tout simplement et particulièrement celle du pays d’accueil, la France.

Joseph Colomb - octobre 2013

Notes :


1. Pas plus de 130 places assises.

2. Lada Valešová enregistra Dans les brumes et Esquisses intimes avec des pièces de Pavel Haas, Martinů et Suk.

3. Au cours des Journées Janáček  à l’Opéra Bastille en janvier 2007, Martin Kasik accompagna ténor, soprano et mezzo dans Le Journal d’un disparu, des extraits de La Poésie morave en chansons et joua des pièces pour piano. Il a plusieurs disques à son actif.

4. Adam Skoumal, pianiste et compositeur tchèque. En 1994, pour son premier disque pour le Studio Matouš, il accompagnait Eva Štruplová et Stanislav Předota dans l’intégralité de La Poésie morave en chansons. Le 14 juillet 2013, il se rendit au célèbre festival de Saintes. Il se mit au service des enfants et adolescents de l'ensemble Aposiopée de Natacha Bartošek (Les Petites ReinesRákoš Rákoczy, Poésie morave en chansons, Nocturnes populaires) et joua en solo Les Chansons moraves.

5. Pavel Sporcl, en 2002, pour Supraphon, enregistra la Sonate pour violon et piano de Janáček avec des pièces de Smetana, Dvořak et Martinů.

6. Jan Talich, leader du Quatuor Talich. On doit à ce Quatuor de nombreux enregistrements dont celui des deux quatuors du maître morave. Apparu dans les années 60, le Quatuor Talich continua avec une nouvelle équipe emmenée par le fils du créateur.

7. Zdena Kloubová en compagnie du ténor Leo Marián Vodička et du pianiste Radoslav Kvapil a gravé de larges extraits de La Poésie morave en chansons en 1994 (Unicorn-Kanchana).

8. Dans les années 90, Mikhaïl Rudy livra une interprétation des œuvres pour piano de Janáček pour EMI.

9. Le Quatuor Arpeggione, après le Quatuor Manfred et le Quatuor Debussy, est le troisième ensemble français à avoir joué régulièrement Janáček dès la fin des années 90.

10. Les Diotima gravèrent un disque qui contient bien sûr, les deux quatuors de Janáček, mais pas seulement. Avec Garth Knox, les Diotima gravèrent la version pour viole d’amour à qui le compositeur avait confié la voix intermédiaire dans sa première mouture des Lettres intimes. (Alpha)

11. dont une audition de la version de 1912 en 4 mouvements par le violoncelliste Mathieu Lejeune et le pianiste Jean-François Ballèvre en mai 2008.

12. Marianne Piketty et Dana Ciocarlie. Ces deux solistes enregistrèrent un disque Bohemia qui regroupait, outre la Sonate pour violon et piano de Janáček, des pièces de Josef Suk, Martinů et Maratka. (Integral classic)

13. Trois fugues retrouvées. Voir article antérieur.

14.  Sur ces 84 interventions regroupant 17 ouvrages différents, 37 n’ont pas pu être identifiées.

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