MusicaBohemica commence aujourd'hui la publication d'un article sur l'École de cor tchèque, aimablement soumis par son auteur, Vincent Andrieux (*).
L’ÉCOLE DE COR TCHÈQUE
Cet article a déjà été publié, dans des versions légèrement différentes, dans La revue du corniste (n. 99) ainsi que dans le magazine de la British Horn Society (The Horn Player, vol. 9, n. 2 et 3).
Depuis plusieurs siècles, l’école tchèque jouit d’une aura particulière ; de nos jours, elle est notamment associée à la brillante carrière de Radek Baborák. Il y a une vingtaine d’années, nombre de cornistes écoutaient avec intérêt et parfois même étonnement les disques des frères Zdeněk et Bedřich Tylšar : l’enregistrement de 1989 du « Sextuor » de Dauprat par les cornistes de la Philharmonie Tchèque reste un bel exemple d’homogénéité et de cohérence de jeu.
Afin de ne pas se perdre dans des subtilités historico-géographiques, nous avons choisi l’expression « Ecole tchèque », afin de coller à l’actualité de cette région de l’Europe ; mais nous aurions pu tout aussi bien parler de tradition des pays de Bohême, de Moravie... (a) Enfin, le choix des enregistrements et des vidéos évoqués ci-dessous a été déterminé par leur relative accessibilité, de manière à ce que toute personne désireuse de se procurer ces documents puissent le faire facilement. A la fin de cet article, une section est consacrée à quelques extraits vidéos disponibles sur internet.
| Radek Baborák : photo prise lors du Concours de l’A.R.D. de Munich qu’il remporta en 1994 (à l’age de 18 ans) |
Depuis plusieurs décennies, la richesse et la longévité de la tradition tchèque ont suscité de nombreux articles, tant dans la « Revue du Corniste » que dans « The Horn Call », ou encore « Brass Bulletin ». Ces textes ont permis de faire connaître le nom et la carrière des principaux interprètes, formés pour la plupart dans les villes de Prague et de Brno. Dans les années 70, Horace Fitzpatrick écrivit la première étude détaillée sur ce qui peut être considéré comme l’origine de l’Ecole tchèque : la tradition austro-bohémienne. Tout corniste sait désormais que l’un des premiers grands représentants de cette lignée n’est autre que Giovanni Punto – alias Jan Václav Štich-Punto – dont le professeur fut un autre musicien né à Prague, un certain Josef Hampel (considéré comme l’un des inventeurs de la technique des sons bouchés). Dès l’époque baroque, les virtuoses bohémiens ont voyagé à travers l’Europe et inspiré de nombreux compositeurs, parmi lesquels Franz-Anton Rössler-Rosseti, Josef Rejcha (Joseph Reicha), Jan Štamic (germanisé en Johann Stamitz) ou encore Josef Fiala.
Le but de cet article n’est pas de revenir sur les racines de l’Ecole tchèque ni de faire un catalogue exhaustif des interprètes ; il s’agit plutôt d’aborder l’évolution de cette tradition, du début du XIXe siècle jusqu’au début du XXIe, en tentant de mettre en relief le rôle des principaux protagonistes. Ceci nous permettra de constater que cette école ne se réduit pas aux enregistrements que nous connaissons – qu’ils soient actuels ou datant de nos années d’études, mais qu’elle s’enracine dans une longue généalogie de cornistes qui ont façonné et perpétué un type de jeu très caractéristique. Le haut niveau et le prestige de ces musiciens leurs ont permis de poursuivre la tradition d’itinérance des XVIIIe et XIXe siècles, comme l’illustre depuis une cinquantaine d’année la carrière internationale de nombreux cornistes tchèques.
Le survol historique d’une Ecole ne peut se réduire à de simples notes biographiques ; il nous paraît en effet nécessaire de situer ces interprètes dans le contexte musical du pays – de ses institutions – et des différentes époques qui vont être abordées.
De la fondation du conservatoire à l’aube du XIXe siècle
Le Conservatoire de Prague est l’un des plus anciens d’Europe : fondé en 1808, il n’entra en activité qu’à partir de 1811 – année de fondation du Conservatoire de Vienne. L’évocation de Vienne (alors capitale de l’empire austro-hongrois) n’est pas le fruit du hasard : durant le XIXe siècle, plusieurs cornistes formés à Prague y occupèrent des postes prestigieux, jouant ainsi aux côtés des plus grands musiciens de l’époque. (b) Parmi ces derniers, il y eut Joseph Kail (1782-1829) : il fit ses études au Conservatoire de Prague avec Václav Zalužan, spécialiste du cor naturel et du clarino (technique de jeu issue de l’époque baroque permettant de jouer dans les registres aigu et suraigu). Kail fut cor solo au Théâtre Royal de Pest (Hongrie), puis au Theater an der Wien. Dans cette brillante institution (qui abritait l’un des deux grands orchestres de la ville), Kail partagea son poste avec Michael Herbst – soliste dans ce théâtre pendant une vingtaine d’année, Herbst participa à la création de plusieurs œuvres de Beethoven et fut également le premier professeur de cor au Conservatoire de Vienne. Durant ses années autrichiennes, Kail collabora au développement du futur cor viennois. En 1825, il retourna à Prague où il introduisit le « cor à pistons ». Dès le début des années 1830, diverses œuvres furent écrites pour cet instrument : Bedřich Dionysos Weber – alors directeur du Conservatoire – composa ainsi divers quatuors et sextuors. Outre ses activités d’interprète, Kail travailla au Conservatoire de Prague, notamment comme professeur de trombone.
L’autre personnalité marquante du XIXe siècle fut Johann Janatka (1800-1881) : considéré comme un interprète talentueux, il entra au Conservatoire de Prague à 13 ans et y étudia avec Zalužan durant six années. D’après Horace Fitzpatrick, Janatka fut l’un « des derniers grands représentants de la tradition austro-bohémienne qui ait reçu sa formation sur le cor naturel ». En 1822, il partit pour Vienne où il incorpora le deuxième grand orchestre de la ville : le Theater am Kärntnertor, théâtre de la cour impériale et royale de Vienne. En 1827, il participa à la création de « Naghtgesang im Walde » de Schubert, pour 4 cors et chœur d'hommes ; pour ce concert, Janatka était accompagné des frères Eduard et Joseph Lewy, célèbres pionniers du cor à pistons. En 1832, Janatka revint à Prague pour prendre la succession de Zalužan au Théâtre national et au Conservatoire. Durant ses 40 années d’enseignement, il forma 56 étudiants ; en 1852, trois d’entre eux assurèrent la première exécution du « Konzerstück pour 4 cors et orchestre » de Schumann. Janatka se produisit plusieurs fois en tant que soliste, et notamment aux côtés de Kail.
Les carrières viennoises de Janatka et de Kail pourraient laisser penser que leur style de jeu était proche de celui de leurs collègues autrichiens, mais il est possible que le contact avec la tradition du clarino lors de leurs études ait conféré une spécificité particulière à leur manière de jouer. Ceci est d’autant plus probable que les qualités associées alors aux cornistes bohémiens étaient la subtilité et le raffinement – des commentaires soulignent même des affinités avec le style de certains chanteurs de l’époque. Le manque de sources précises sur ce sujet nous oblige malheureusement à en rester au stade des suppositions.
Le successeur de Janatka au Conservatoire de Prague fut Friedrich Sander : on sait très peu de choses sur ce corniste si ce n’est qu’il venait de Wiesbaden et qu’il avait été retenu comme professeur suite à une brillante interprétation du « Concerto pour cor en fa mineur » de Clemens August Kiel (1). Après trois années, Sander partit pour Dresde et laissa sa place à Julius Behr (1837-1896), alors membre de l’orchestre de Karlovy Vary - cette ville proche de la frontière allemande était alors sous tutelle autrichienne et portait le nom de Karlsbad. Par la suite, Behr travailla à Prague à l’orchestre de l’Opéra Tchèque et à l’Opéra Allemand. Il faut préciser qu’à partir des années 1880, la ville possédait deux théâtres lyriques : le Théâtre National Tchèque (Národní divadlo) et le Théâtre National Allemand. La compétition entre ces deux institutions fut un élément déterminant de la richesse culturelle de Prague mais aussi de l’affirmation du nationalisme tchèque. Nommé officiellement professeur en 1876, Behr forma 24 élèves durant ses 19 années d’enseignement au Conservatoire. Avec des collègues de cette institution, il s’illustra dans de nombreux récitals de musique de chambre et, en 1891, organisa un concert durant lequel il interpréta la « Symphonie concertante pour vents » de Mozart - œuvre très rarement jouée à cette époque.
L’un des principaux élèves de Behr fut Franz Schollar (1859-1937) : ce corniste, qui avait débuté sa formation avec Sander, fit l’essentiel de sa carrière en Russie (à Saint-Petersbourg). Il n’existe aucune information directe sur sa manière de jouer, mais la méthode qu’il écrivit à la fin du XIXe siècle révèle une approche subtile et rationnelle de l’instrument : cette dernière transparaît dans la graduation progressive des difficultés ainsi que dans ses conseils sur l’interprétation expressive des textes musicaux. Schollar jouait également de la harpe, et enseigna de nombreuses années la direction d’orchestre dans une école militaire de la capitale des tsars. Vers 1922, il rentra à Plzeň – sa ville natale – où il donna des cours de musique jusqu’à la fin de sa vie.
| Franz Schollar |
Ferdinand Eckert (1865-1941) est un autre élève de Behr qui, après avoir fait une carrière de soliste itinérant, s’installa en Russie. Il occupa les principaux postes du pays, puis s’installa à Moscou où il enseigna au conservatoire pendant une trentaine d’années. Divers témoignages évoquent sa manière d’enseigner, mais les descriptions de son jeu sont assez rares. L’un de ses élèves russes atteste cependant que le jeu d’Eckert était académique et très rigoureux par rapport au texte (proche de la tradition allemande) et qu’il n’utilisait pas de vibrato – mais il le tolérait pour ses élèves. Autre précision intéressante pour la suite de notre propos : Eckert s’est produit plusieurs fois en soliste sur le cor naturel. (2)
| Ferdinand Eckert |
Julius Beer forma aussi l’un des premiers cornistes tchèques à avoir immigré aux Etats-Unis : Franz Hain (1866-1944). Après un début de carrière à Karlovy Vary et à Hambourg, ce dernier travailla à l’Orchestre Symphonique de Boston de 1891 à 1925. Outre ses activités dans cette prestigieuse phalange, Hain effectua de nombreux concerts de musique de chambre au sein du Longy Club – formation créée par Georges Longy (hautboïste français qui fut soliste de l’Orchestre Symphonique de Boston de 1898 à 1924). Hain se produisit aussi plusieurs fois en tant que soliste, notamment dans la « Symphonie concertante pour vents » de Mozart, le « Concerto n. 1 » de Richard Strauss ou encore dans le rare « Lied et Scherzo » de Florent Schmitt. En 1910, Il participa à l’un des tout premiers enregistrements d’un quatuor de cors : « The Post in the forest » (cet enregistrement est disponible en libre accès sur internet). Les interprètes, qui accompagnent pour l’occasion un cornettiste, étaient alors tous membres de l'Orchestre Symphonique de Boston.
| Franz Hain |
Notes
Les notes repérées par une lettre entre parenthèses sont ajoutées par MusicaBohemica.
(a) A l'occasion de cette publication sur MusicaBohemica, nous avons pris le parti - avec l'accord de l'auteur - de redonner aux noms tchèques leur graphie originale. Pour des raisons de ligne éditoriale nous avons également supprimé la référence à une tradition tchécoslovaque pour centrer l'objet de cette étude sur les seuls pays tchèques historiques, à savoir ceux de Bohême et la Moravie.
(b) Les cornistes tchèques étaient entourés d’instrumentistes à vent, hautboïstes, bassonistes, clarinettistes souvent originaires également des pays de Bohême et de Moravie. Note d’Eric Baude
(1) Petite ironie de l’histoire, c’est un Tchèque, Radek Baborák, qui remportera près d’un siècle et demi plus tard, et avec la même œuvre, la plus haute récompense musicale allemande (le Prix de l’A.R.D. de Munich).
(2) Ferdinand Eckert fut notamment le professeur de Valery Polekh, connu pour être le dédicataire et le créateur du « Concerto pour cor et orchestre » de Glière.
(a) A l'occasion de cette publication sur MusicaBohemica, nous avons pris le parti - avec l'accord de l'auteur - de redonner aux noms tchèques leur graphie originale. Pour des raisons de ligne éditoriale nous avons également supprimé la référence à une tradition tchécoslovaque pour centrer l'objet de cette étude sur les seuls pays tchèques historiques, à savoir ceux de Bohême et la Moravie.
(b) Les cornistes tchèques étaient entourés d’instrumentistes à vent, hautboïstes, bassonistes, clarinettistes souvent originaires également des pays de Bohême et de Moravie. Note d’Eric Baude
(1) Petite ironie de l’histoire, c’est un Tchèque, Radek Baborák, qui remportera près d’un siècle et demi plus tard, et avec la même œuvre, la plus haute récompense musicale allemande (le Prix de l’A.R.D. de Munich).
(2) Ferdinand Eckert fut notamment le professeur de Valery Polekh, connu pour être le dédicataire et le créateur du « Concerto pour cor et orchestre » de Glière.
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(*) Après des études à Marseille, Paris et Genève, Vincent Andrieux joue dans diverses formations parmi lesquelles les opéras de Marseille et d’Avignon, l’Orchestre Pasdeloup, le Sinfonietta de Paris et l’Orchestre Lamoureux. En 2000, il participe au Festival de Deauville en tant que membre de la Philharmonie de Chambre de Paris sous la direction de Christopher Hogwood.
Titulaire de l’Agrégation d’Education musicale et d’un D.E.A. de Musicologie, il mène depuis une dizaine d’années une double activité pédagogique (au sein de l’Education nationale et dans une école de musique).
Depuis 2008, il est l'un des administrateurs de l'Association Française du Cor ; cette dernière se donne pour objectif de promouvoir la pratique et l'histoire de l'instrument notamment par la publication bi-annuelle d'une revue, l'organisation de colloques et le soutien de divers projets.
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