Janáček et la musique populaire
Les collectes
Collecteurs et collaborateurs
Janáček, compositions et études
Ecrits relatifs à la musique populaire
Oeuvres directement inspirées par le folklore
Enregistrements phonographiques
Chants nationaux moraves nouvellement collectés, Bartoš 1901
Královničky - Les Petites reines
Moravska lidova poesie v pisni - La poésie morave en chansons 1901
Lidová nokturna - Nocturnes populaires
Chants d’Eva Gabel et Helena Salichová
Janáček animateur
Brno, 1892, un concert insolite
Exposition ethnographique de Prague 1895 (à venir)
Comité morave pour le chant populaire - 1905-1918
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Si Janáček avait emmené sa toute jeune épouse sur les lieux de son enfance à Hukvaldy à l'occasion de leur voyage de noces à l'été 1881, son travail d'enseignant, de chef de choeur, de créateur de l'école d'orgue avait absorbé tout son temps plusieurs années de suite à Brno ou dans les environs immédiats. Il ne retourna donc pas à Hukvaldy pendant plusieurs années.
Les années 1875-1880 avaient vu des créations musicales que l'on peut considérer plus comme devoirs d'école ou essais qu'oeuvres vraiment personnelles. Les leçons du passé collaient sur le musicien même s'il voulait s'en débarrasser. Mais pour faire quoi ? S'il savait ce qu'il ne désirait pas, trouver la réponse positive apparaissait difficile.
La crise personnelle qu'il traversa avec Zdeňka quelques mois après leur mariage ne facilitait pas non plus la solution. Il cherchait du côté de son aîné respecté et ami Antonín Dvořák. Mais marcher sur les brisées d'un confrère, si prestigieux, si respecté soit-il, ne pouvait pas le satisfaire.
La clé de cette recherche lui fut fournie d'une part par une rupture et d'un autre côté par l'approfondissement d'une relation. Premier élément : la chorale de la Beseda brněnská, à laquelle il consacra une partie de son temps de chef de choeurs, traversa une crise au printemps 1888. Leoš s'en éloigna, libérant ainsi du temps et de l'énergie pour d'autres tâches. D'autre part, Janáček se trouvait sollicité par le directeur du lycée du vieux Brno, František Bartoš, collectionneur de musique populaire morave qui, non musicien, trouvait des limites à ses investigations. Il ne fut pas trop difficile, semble-t-il, pour Bartoš de convaincre Leoš à s'associer à ses travaux. D'autant plus que, volontairement, il s'était déjà intéressé à la musique populaire lors des différents séjours chez son oncle et tuteur, Jan Janáček, en 1869 à Blazice, l'année suivante à Vnorovy où il revint en 1875 explorant le pays Slovacko (la Moravie slovaque), s''intéressant à sa musique ainsi qu'à ses coutumes et aux costumes traditionnels. Cinq ans plus tard au cours d'une nouvelle visite à son oncle, il ne manqua pas d'approfondir sa connaissance de la musique de ce pays Slovacko qui le captivait de plus en plus. La musique populaire de Moravie pour laquelle Pavel Křížkovský, au temps des études au couvent des Augustins, avait déjà attiré son attention, touchait Leoš à plus d'un titre. Quelques années avant ses premières collectes, il donnait déjà une conférence sur le chant populaire dans le cadre du Cercle des Lecteurs de Brno, le 30 janvier 1882, s'appuyant sur ses connnaissances initiales acquises sur le terrain et très certainement aussi sur les travaux des premiers "folkloristes" moraves, dont František Sušil. Jusqu'à présent, le compositeur se penchait sur la musique populaire en amateur éclairé, pourrait-on dire, sans envisager d'y consacrer une large part de son énergie.
A la suite de longues discussions avec Bartoš dans le courant de l'année 1888, il s'engagea à son tour dans ce vaste chantier. Où collecter ? La réponse vint naturellement. À Hukvaldy. Se replonger dans ses souvenirs, retrouver ses amis d'enfance, retrouver les traces de ses parents, de leurs amis, tout cela ravit Janáček. Ainsi, au cours de l'été 1888, Leoš revint à Hukvaldy. Sa première collecte aurait dû avoir lieu dans son village, mais il se rendit plutôt dans des villages voisins. Une marque de respect vis-à-vis de ses concitoyens ou voulait-il "se faire la main" ailleurs que chez lui ?
Au cours d'une randonnée en pays Lašsko, trois ans auparavant, dans la vallée de l'Ondřejnice - ruisseau arrosant également son village natal - à l'auberge U Harabiša, il rencontra la jeune domestique de cette auberge, elle-même musicienne, qui connaissait bien les danses de la région. Žofka Havlová chanta et joua sur son accordéon plusieurs danses qui fournirent la matière à la première oeuvre folklorique de Janáček. A quelques encablures de là, autour du village de Kozlovice, il nota la musique de plusieurs danses populaires (troják, kyjový, požehnaná, dymák, etc...) qu'il utilisa quelques années plus tard dans ses Danses nationales de Moravie pour piano (VIII/10). On reste dans l'incertitude sur la date de la première rencontre de Janáček avec Žofka Havlová, 1885 ou 1888 ?
Penchons nous sur l'été 1888. Marie Jungová, membre de la famille Jung, et un peu plus tard du Petit Cercle sous l'Acacia, lui fit connaître, dès cet été, à Petřvald, des joueurs de cymbalum qui interprétèrent pour lui d'autres danses, et parfois, plusieurs versions d'une même danse. En reconnaissance, il offrit à Marie Jungerova un peu plus tard la dédicace des Danses de Valachie (Valasské tance) et l'amitié qui naquit entre eux laissa augurer de futures moissons musicales excitantes.
Cette collecte estivale de 1888 se révéla particulièrement riche pour une première, riche en variété, chants et danses, riche en genre de chansons, riche aussi en ce qu'elle révélait les réserves de musique populaire qu'une aire géographique si délimitée pouvait receler. Une douzaine de chants et danses à Petřvald, une quinzaine à Kozlovice constituèrent la première collection que le compositeur rassembla lui-même.
En 1889, d'Hukvaldy, il se rendit dans le village voisin de Kunčice pour y recueillir 6 autres chants et danses. L'été suivant, il resta dans son pays Lašsko, d'abord dans son village natal, Hukvaldy, ensuite il se déplaça jusqu'à Mniší. 23 nouveaux chants et danses agrandirent le recueil. En 1891, l'été fut fructueux, non par le nombre d'airs collectés, mais par la rencontre avec Martin Zeman par Janáček. Cet été, le compositeur le commença chez lui en pays Lašsko et tout proche, à Ticha et à Sedliště, à Hrabová, un village rattaché depuis lors à la ville d'Ostrava, à Košatka où il recueillit une autre version de la danse Starodávný auprès de Jiří Mikeska. Puis il se rendit en pays Slovacko où il visita Zeman. Ce musicien local qui prit une importance considérable dans les rapports entre le compositeur et la musique populaire morave. Cette année la moisson ne s'avéra pas nombreuse (une douzaine de chants et danses seulement furent collectés), mais eut son importance dans l'approfondissement d'une méthode de collectage où aucun élément qui concernait la musique populaire de près ou de loin ne devait être négligé. En 1924, Janáček se souvint de cet été. « A Velka, il y avait Martin Zeman le barbu, de l’eau-de-vie de quetsches (1), et Trn, le premier violon (2) ; de la cornemuse, du violon et du cymbalum - voila mon paradis d’étudiant (3) ! (4) » La récolte 1892 dans le pays Slovacko se restreignit à une quinzaine de chants et danses. Janáček ne recherchait pas obligatoirement la quantité, il souhaitait tomber plutôt sur des airs particuliers, qui ne correspondaient pas forcément aux types (ou exemplaires) qu'il avait déjà identifiés. L'événement pour lui ressortait de la consolidation des liens avec Martin Zeman et de la patiente exploration des villages de cette petite région si riche en musique populaire non encore polluée par l'expansion moderne.
Leoš ne se contenta pas seulement de recueillir les paroles des couplets des différents chants qu'il entendait, mais bien évidemment, la notation musicale fut scrupuleusement notée, y compris les variantes quand ses interlocuteurs les lui révélaient. Quant aux danses, il consigna soigneusement les pas qui autoriseraient leur exécution par des danseurs non accoutumés.
En ce temps, il avait pris connaissance d'une autre illustration des traditions musicales populaires dans les pays tchèques, l'ensemble de cuivres, en recevant à Brno l'orchestre de František Kmoch (5) de Kolin en Bohème. Kmoch (1848 - 1912), membre du Sokol local, composait lui-même nombre de marches et polkas (environ 500) pour son ensemble de cuivres et créa aussi une école de musique dans sa ville. La notoriété de Kmoch et de son orchestre dépassa rapidement les limites des pays tchèques puisqu' il entreprit une tournée avec ses musiciens qui les mena aux quatre coins de l'Empire austro-hongrois, de Budapest à Cracovie en passant par Vienne. Il fut même applaudi en Russie au cours d'un autre mémorable périple de trois mois. Avec le recul du temps, sa stature fait de lui le véritable créateur d'une musique tchèque pour cuivres, s'inspirant de thèmes authentiquement populaires de la culture des pays tchèques et d'une longue tradition remontant au 18e siècle, une musique qui affirmait son caractère face à la musique militaire autrichienne. On peut mettre en paralléle la carrière de Leoš Janáček et František Kmoch (6) à ce moment précis de leur vie, tous deux en même temps enseignants, chefs d'orchestre et compositeurs ainsi que membres du mouvement Sokol. Leoš ne pouvait qu'être sensible à la musique de son compatriote et aux paroles de certaines de ses chansons, comme celles-ci : "Ils peuvent nous enfermer, ils peuvent nous enchaîner, nous saurons faire respecter nos droits." Mais il s'en détacha plus tard : "Combien futile […] m'a semblé le pavillon de la musique de Kmoch de Kolin avec toutes ses rengaines." (7)
Cette première collecte allait irriguer plusieurs oeuvres postérieures de Janáček. Cette époque marqua le début d'une création originale. Elle commença certes bien modestement : d'abord harmonisation ou transcription pour le piano ou orchestration de certaines pièces recueillies. La fidélité à la musique populaire prima tout d'abord, mais la moisson s'amplifiant, les modèles musicaux devenant plus nombreux, des formes musicales, des styles finirent par se dégager de l'imposante masse de la collecte. D'autant plus que Bartoš mit à sa disposition les chants et danses que ses autres collaborateurs réguliers avaient déposé chez lui. Janáček, avec les recherches sur la musique du langage parlé qu'il mena plus tard, particulièrement dans la famille Sládek, se forgea lentement son propre langage musical à la croisée de tous ces types musicaux et de son désir profond de dépassement d'un langage traditionnel. Nous verrons un peu plus tard à quel moment l'éclosion se manifesta.
Ainsi, pendant ces cinq années, de 1888 à 1892, Janáček consacra une grande partie de son temps libre, pendant ses vacances estivales, à la collecte de musique populaire de son pays morave avec des incursions en Slovaquie voisine. Pendant ces cinq années, il harmonisa des chants, adapta des danses au piano, orchestra de nombreuses danses. Tombé sous le charme de ces musiques, il décida de les faire connaître en toute circonstance. A la suite du refus d'un premier éditeur, il distribua quelques-unes de ces danses sous un autre titre qui, pensait-il, pourrait séduire plus facilement les décideurs. Mais les refus s'accumulèrent. La Suite opus 3 (VI/6), les Danses moraves (VI/7), les Danses hanaques (VI/8), connurent le même sort, une fin de non-recevoir de la part des éditeurs contactés. Alors Janáček usa d'un subterfuge en camouflant ses danses moraves dans un nouvel ensemble qu'il qualifia de Danses tchèques (VI/9). Avec un tel adjectif, ces messieurs de Prague se laisseraient peut-être enfin tenter, devait-il penser. Ces Danses tchèques subirent la même infortune que les précédentes. Ne se tenant pas pour battu, le naïf Janáček voulut les soumettre à Simrock, l'éditeur berlinois des Danses slaves de son aîné et ami Dvořak. Croyant trouver un appui pour leur publication auprès de l'Académie tchèque des Sciences, il lui adressa à cette institution une requête à laquelle il joignit une demande de subsides pour continuer ses collectes en Moravie. L'Académie rejeta sa requête. L'affaire en resta là. Ces danses ne refirent surface que vers la fin des années 1950. En 1958, la Tchécoslovaquie communiste se trouva dans la quasi obligation d'honorer ce compositeur dont l'opéra Jenůfa triomphait sur de nombreuses scènes allemandes. Un assouplissement certain des thèses jdanoviennes et les succès à l'étranger contraignirent les dirigeants politiques et culturels tchèques à réviser un peu leur jugement sur Janáček. Le trentième anniversaire de sa disparition servit de prétexte à la tenue d'un colloque international à Brno. Dans cette perspective, on se pencha sur certaines partition non publiées. Comme la musique populaire faisait partie du fonds sur lequel s'appuyaient les musiciens officiels pour vanter les mérites d'une musique prolétarienne, on s'empressa de ressortir quelques manuscrits de Janáček. C'est ainsi que la Suite, les Danses moraves et les Danses hanaques (partiellement) trouvèrent une maison d'édition.
Au cours des années 1890, seules, les Danses de Lachie opus 2 (tantôt appelées ainsi, tantôt Danses de Valachie) furent éditées et dédiées à Marie Jungova qui avait conduit Leoš à la rencontre des musiciens populaires qu'elle connaissait déjà, à Hukvaldy et à Petřvald. Et encore, l'édition de ces danses eut-elle lieu grâce à la générosité de son mari qui en finança l'impression !
Beaucoup plus tard, lorsque le succès pragois de Jenůfa en 1916 et les succès ultérieurs d'autres compositions eurent assis sa stature, il choisit six des neuf Danses de Valachie qu'il rassembla sous le nouveau titre Danses de Lachie (8) (Ancienne danse n° 1, Danse sacrée, Danse du forgeron, Ancienne danse n° 2, Danse de Čeladná, Danse de la scie). Les exécutions se succédèrent à partir de 1924 à Brno, mais aussi à Prague et même à la radio tchèque en 1927.
Pour le reste et devant l'adversité au cours de ces années 1890, le bouillant Leoš saisit n'importe quelle occasion, concert de charité, inauguration, proposition de soirée, commande pour glisser une ou plusieurs danses dans l'une ou l'autre de ses compositions à l'occasion d'un concert à Brno.
La collaboration avec Bartoš, bientôt relayée par le renfort d'autres folkloristes moraves et slovaques aboutit dès 1890 à la publication d'un Bouquet de chants populaires moraves (174 chants pour voix soliste sans accompagnement) ; ce Bouquet vit une seconde édition en 1901 élargie à 195 chants. Une autre publication, plus monumentale celle-là, débuta en 1899, les Chants populaires moraves nouvellement collectés réunirent pas moins de 2 057 chants déclinés en 2 volumes - 1899 et 1901. Janáček rédigea une substancielle chronique de 136 pages ! N'oublions pas que pendant cette plongée en pleine musique populaire, il composait le premier acte de Jenůfa, en plus de toutes ses tâches d'enseignement. Une fois de plus, on approche de près la puissance de travail fournie par le compositeur pour mener plusieurs besognes à la fois.
Cette publication illustre un autre aspect de l'activité de Janáček : le collecteur doublé de l'ethnologue. Quinze ans avant Bartók et Kodály dans la Hongrie voisine, Leoš avait donc déjà commencé le collectage et en quelques années avait engrangé, décortiqué, classé, analysé une masse extrêmement importante de chants et danses populaires, aidé en cela par tous les collaborateurs que Bartoš avait rassemblés autour de lui et de nouveaux collecteurs que l'ardeur de Janáček avait associés à l'œuvre commune.
Quelles répercutions ces collectes eurent-elles sur les compositions de Janáček ? En 1891, après que Lucie Bakesová lui ait fait découvrir une série de danses fêtant l'arrivée de l'été, Královničky, (Les Petites Reines), le compositeur livra sa version de ces danses cérémoniales, sous le même nom (IV/20).
Début d'une romance (I/3) troisième opéra (9) après Sárka (1887) baigna dans les récoltes musicales de Janáček dans ces années 1888-1892. En 1891, en quelques semaines, il écrivit un opéra en un acte, d'après une nouvelle de Gabriella Preissova. Leoš, en pleine vague de collectage, sembla avoir voulu promouvoir les trésors de la musique populaire qu'il amassait durant cette période. Mais il se laissa aveugler par cette musique, sans se rendre compte que les personnages de son opéra ressemblaient plutôt à ceux d'une opérette qu'aux caractères bien trempés des personnages réels de la Moravie qu'il illustra par la suite. Une dizaine de danses issues ou non d'un recueil précédent alimentèrent cet opéra et ceci dès la première scène. Cet opéra connut 3 représentations à Brno en février 1894 et une en juillet de la même année toutes dirigées par le compositeur. Il ne fut plus jamais monté ensuite jusqu'à la disparition de Janáček.
Zelené sem sela, III/3, (J'ai semé l'herbe), danse morave, collectée pendant ces mêmes années, mérite un examen particulier. En effet, on retrouve ce même thème, adapté pour piano seul dans El Danaj, VIII/12 première pièce des trois Danses moraves pour piano, publiée en deux temps en 1892 et en 1904. Ce thème migre dans l'une des pièces d'un ensemble intitulé Narodni Tance na Moravé, (Danses nationales de Moravie) avec paroles pour chœur accompagné par l'orchestre. Mais fait plus intéressant, ce même thème viendra rythmer la danse paysanne qui suit l'épisode du recrutement - scène 5, acte 1 - de l'opéra Jenůfa de 1904. À noter que cette danse avec des variantes existe toujours actuellement et que des ensembles de musiciens populaires, tel l'ensemble Hradišťan, continuent de l'interpréter.
A partir du Bouquet de chants populaires moraves, Janáček choisit tout d'abord 15 chants pour lesquels il écrivit un accompagnement pianistique. Ils parurent sous le même titre Bouquet de chants poulaires moraves en 1892 complétés par un deuxième volume de 38 chants avec accompagnement de piano en 1901. Une nouvelle édition eut lieu en 1908 pour laquelle le titre devint La poésie morave en chansons.
Après le temps du refus des modèles académiques des années d'études, après le temps des recherches (les années 1880), vint le temps des trouvailles appuyées sur les richesses rythmiques, mélodiques et harmoniques de la musique populaire (les années 1888 - 1892). Il restait à Janáček à digérer, à intégrer toutes ces richesses pour se constituer son style personnel. L'inclusion de la musique populaire dans ses œuvres ne pouvait à elle seule le sauver d'un académisme qu'il réprouvait et à le faire entrer dans une nouvelle ère compositionnelle. Il lui fallait dépasser ce stade. Il le comprit lui-même dès 1894, date à partir de laquelle il ne céda plus à l'insert de la musique populaire dans ses propres compositions, sauf à de rares exceptions et pour des manifestations ponctuelles. (10) Par contre, les collectes qu'il continua à effectuer jusqu'en 1914, et très épisodiquement ensuite, constituèrent des étapes pour l'enrichissement de son langage musical. Quelques années plus tard, la découverte des mélodies du parler (à la fin des années 1890) lui ouvrit des perspectives originales.
A la suite de la création au Théâtre national de Prague, en juillet 1891 de Rákos Rákoczy, puis à Brno l'année suivante, le nom de Janáček commença à apparaître sur les affiches et les programmes des théâtres de la province tchèque. Un début de notoriété se fit jour en dehors du seul centre de Brno durant ces années, mais reposa sur ce qui se révéla un peu plus tard un malentendu. Janáček fut perçu comme un folkloriste intéressant, un bon spécialiste de la musique populaire, mais rien d'autre.
N'oublions pas que Janáček continuait à donner des cours, à diriger des chorales, à animer des sociétés musicales. Quelle énergie, quelle puissance de travail !
On peut se poser la question : pourquoi Janáček s'est-il intéressé au folklore de sa province, la Moravie ? A cette interrogation, en dehors de l'influence qu'a exercé la musique populaire morave sur ses compositions, on peut apporter quelques éléments supplémentaires de réponse.
Janáček n'appartenait ni à la noblesse, ni à la bourgeoisie. Sa culture était autre. Ses grands-parents, ses parents, ne relevaient certes pas de la paysannerie, mais la condition sociale des instituteurs du milieu du 19ème siècle n'était guère élevée et les rapports qu'ils tiraient de leur profession très aléatoires. Janáček possédait une conscience aiguë de son appartenance à cette catégorie sociale, il était fier de cette filiation. Ses ancêtres pratiquaient leur profession dans des villages, à l'écart des modes de la ville, à l'écart des influences étrangères, en particulier à l'écart de la présence permanente des occupants et de la langue et de la culture germanique qu'ils véhiculaient.
Par sa position sociale, il revendiquait son héritage culturel. Tout naturellement, il ne considérait pas cette culture inférieure à celle de la ville. Sa grande curiosité, son appétit de savoir lui permettait l'écoute de toute musique et notamment celle du peuple des campagnes. En tant que musicien en recherche d'une voie personnelle, un moyen d'échapper aux modèles académiques lui apparut dans cette richesse mélodique, cette variété rythmique, cette authenticité, ces paroles de vérité, cette musique sans apprêt, tous ces traits caractéristiques que revêtaient les chants et les danses moraves.
Si Janáček a collecté de la musique morave, la musique de sa patrie, remarquons qu'il s'est cantonné presque exclusivement à sa région natale et que quelques incursions seulement ont été effectuées en Slovaquie. Janáček possédait une âme patriotique, nationaliste et dans son combat culturel et politique au sens large contre l'usurpateur autrichien, l'une de ses armes semble bien l'aide par ses moyens propres de la résurgence des valeurs permanentes du peuple morave à travers sa musique. Il n'idéalisa pas la culture de son peuple, comme les romantiques allemands eurent tendance à le faire, il ne cèda pas au mythe du bon sauvage, il essaya simplement de regarder, d'ausculter son voisin avec sympathie : enfant, homme ou femme simple qu'une culture urbaine n'avait pas éloigné des gestes naturels. Il ne joua jamais au monsieur de la ville s'attendrissant sur des scènes pastorales. Pendant son enfance, il avait observé le cycle de la nature en accompagnant son père dans ses soins aux abeilles, dans ses escapades au château d'Hukvaldy, observant la luxuriance des racines des arbres. Adulte, il garda le même regard direct face à la nature, s'émerveillant des chants d'oiseaux, observant les animaux forestiers, guettant leurs manifestations, goûtant la splendeur d'un coucher de soleil, s'enivrant de l'odeur de la terre après la pluie, appréciant le goût des fruits sur l'arbre. Pour un homme dont l'activité professionnelle et artistique se déroulait à la ville (Brno), Hukvaldy et d'autres villages moraves représentaient des sources pures auxquelles il n'hésitait pas à s'abreuver goulûment.
Joseph Colomb, nouvelle rédaction de juillet 2013
Notes
1. L'eau-de-vie servit
souvent à Janáček et à
ses collaborateurs à délier les langues de ses
interlocuteurs, musiciens populaires ou chanteurs ; ceux-ci
encouragés par le breuvage retrouvaient plus facilement la
mémoire des chants et des airs anciens et consentaient plus
facilement à les donner au collecteur !
2. Pavel Trn, premier violon de l'ensemble populaire de Velká nad Veličkou, impressionna le compositeur. Il l'invita avec son ensemble à se produire à Brno à la fin de l'année 1892.
3. Comment interpréter ce mot ? Agé alors de 38 ans, Janáček n'était évidemment plus un étudiant. A moins qu'il considérât la musique populaire comme un terrain d'apprentissage pour lui…
4. "Autobiographie" - Adolf Veselý, Leoš Janáček : pohled do života a díla, 1924. (Leoš Janáček, une vue de sa vie et de ses œuvres)
5. Curieuse et heureuse coïncidence, Renata Daumas qui traduit nombre de textes tchèques pour le site, se trouve être la descendante de ce musicien populaire !
6. F. Kmoch assisté de Josef Kozlik orchestra pour un ensemble de cuivres les cinq pièces pour piano Musique pour un exercice de gymnastique de 1893.
7. "Autobiographie" - voir note 4.
8. Quelques années plus tard, le 28 décembre 1930, ces Danses de Lachie firent leur entrée en France au cours d'un concert Pasdeloup sous la baguette de Rhené-Bâton sous le titre… Danses de Valachie !
9. Dans le catalogue dressé par Nigel Simeone, John Tyrrell et Alena Nemcova, Début d'une romance est numéroté I/3, c'est-à-dire troisième opéra après Šarka et Rákos Rákoczy, bien que ce dernier ne soit essentiellement qu'un ballet qu'une vague intrigue vient un peu relever.
10. Fête slavone du 11 janvier 1900 à Brno au cours de laquelle sa fille Olga dansa une des Danses de Lachie, une danse cosaque et un kolo serbe composés par Janáček.
2. Pavel Trn, premier violon de l'ensemble populaire de Velká nad Veličkou, impressionna le compositeur. Il l'invita avec son ensemble à se produire à Brno à la fin de l'année 1892.
3. Comment interpréter ce mot ? Agé alors de 38 ans, Janáček n'était évidemment plus un étudiant. A moins qu'il considérât la musique populaire comme un terrain d'apprentissage pour lui…
4. "Autobiographie" - Adolf Veselý, Leoš Janáček : pohled do života a díla, 1924. (Leoš Janáček, une vue de sa vie et de ses œuvres)
5. Curieuse et heureuse coïncidence, Renata Daumas qui traduit nombre de textes tchèques pour le site, se trouve être la descendante de ce musicien populaire !
6. F. Kmoch assisté de Josef Kozlik orchestra pour un ensemble de cuivres les cinq pièces pour piano Musique pour un exercice de gymnastique de 1893.
7. "Autobiographie" - voir note 4.
8. Quelques années plus tard, le 28 décembre 1930, ces Danses de Lachie firent leur entrée en France au cours d'un concert Pasdeloup sous la baguette de Rhené-Bâton sous le titre… Danses de Valachie !
9. Dans le catalogue dressé par Nigel Simeone, John Tyrrell et Alena Nemcova, Début d'une romance est numéroté I/3, c'est-à-dire troisième opéra après Šarka et Rákos Rákoczy, bien que ce dernier ne soit essentiellement qu'un ballet qu'une vague intrigue vient un peu relever.
10. Fête slavone du 11 janvier 1900 à Brno au cours de laquelle sa fille Olga dansa une des Danses de Lachie, une danse cosaque et un kolo serbe composés par Janáček.
La numérotation des œuvres de Janáček correspond à celle que Nigel Simeone, John Tyrrell et Alena Nemcova ont établie en 1997 : Janáček's works, a catalogue of the music and writings of Leoš Janáček, Oxford University Press.
Sources :
Jarmila Procházková, Janáčkovy záznamy, Hudebního a tanečního folkloru, I, Etnologický ústav akademie věd čr, doplněk Brno, 2006
John Tyrrell, Janáček, Years of a life, volume 1 (1854 - 1914), the lonely blackbird - Faber and Faber - 2006




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