Janáček fêté à Berlin
En France, l'été devient une saison de festivals. De l'Aquitaine au Nord-Pas de Calais, de la Bretagne à l'Alsace, aucune région ne se tient à l'écart de cette ronde et les propositions de festivals musicaux pleuvent. Chacun d'eux comprend de 3 à 4 concerts jusqu'à une bonne vingtaine, voire beaucoup plus comme à La Roque d'Anthéron, par exemple.
En Allemagne, depuis une bonne dizaine d'années, a lieu Musikfest. Pourquoi citer cet événement musical ici ? Cette année, à Berlin, on ne glorifie pas les célébrités germaniques, de Bach à Brahms et Richard Strauss. La ligne directrice concerne des compositeurs de l'Europe centrale : Lutoslawski, Bartók et Janáček. Le programme unit "les grandes et significatives œuvres du compositeur tchèque Leoš Janáček, le compositeur, pianiste et ethnomusicologue hongrois Béla Bartók et le compositeur et chef polonais Witold Lutoslawski. Comme ce dernier, Benjamin Britten aurait pu aussi célébrer ses cent ans cette année. Musikfest Berlin intègre ses œuvres dans le programme du festival avec les derniers ouvrages symphoniques de Dimitri Chostakovitch." (1) Lutoslawski, Bartók et Janáček incarnent trois compositeurs d'époques différentes, trois générations qui se succèdent, trois esthétiques dissemblables malgré quelques points communs. Tous trois regroupés dans l'émergence du nationalisme musical. Une concept commode à utiliser qui contient sa part de vérité, mais qui tend à réduire assez considérablement la portée de leur création musicale. Si chacun d'eux a bien puisé dans le folklore musical de leur nation, leurs ouvrages tendent à l'universalité, dépassant de loin le cadre précis et forcément un peu étroit de la culture de leur pays natal.
Du 31 août au 20 septembre de cette année, ce ne sont pas moins de 19 concerts qui se succéderont dans la salle berlinoise de la Philharmonie. Bartók sera joué à dix reprises, Janáček neuf et Lutoslawski huit. Quelles œuvres du compositeur morave les auditeurs entendront-ils ? En dehors de la juvénile Suite pour cordes et du concerto pour violon inachevé L'errance d'une âme, rien que des chefs-d'œuvre appartenant à la période créatrice intense des dix dernières années de la vie du compositeur. Les deux pièces symphoniques, Taras Bulba et Sinfonietta, le Concertino pour piano et six instruments, l'énergisante et rutilente Messe glagolitique, les cocasses, poétiques, inventifs Řikadla et les deux quatuors pour cordes dont le dernier dans sa rare version primitive avec la viole d'amour. Et enfin, bien qu' antérieures à cette période créatrice, les pièces pianistiques du Sentier recouvert. Et quant aux interprètes, on ne compte pratiquement que des têtes d'affiche. A commencer par Simon Rattle, le chef de la Philharmonie de Berlin, mais aussi ses confrères Manfred Honeck, Ilan Volkov, Tugan Sokhiev, Daniele Gatti, Alan Gilbert, Esa-Pekka Salonen, Daniel Barenboim, le britannique James Wood (2) et du côté des solistes Andras Schiff et Thomas Zehetmair. Les organisateurs ont fait appel également à des interprètes français : Pierre-Laurent Aimard pour tenir la partie de piano du Concertino. Ce n'est pas une surprise de le voir dans ce répertoire. Dans le passé, il a souvent joué Dans les brumes qu'il a même enregistré sur un disque "pédagogique" assorti de ses commentaires, reprenant là un des récitals qu'il a donné à La Roque d'Anthéron, en particulier. Pour l'accompagner dans ce Concertino, le clarinettiste Romain Guyot sera de la partie. Et pour les quatuors à cordes, Musikfest a convoqué le Quatuor Diotima, allié à Garth Knox qui délaissera pour l'occasion son alto pour la viole d'amour dans Les Lettres intimes. On connaît leur lecture de ces deux quatuors puisqu'ils les ont gravées sur un disque (3) en y incluant la version avec la viole d'amour toujours avec Garth Knox.
Quel festival français de cet été 2013 pourrait s'enorgueillir d'une telle profusion de musique de Janáček ? Aucun. Mais espérons que cette Musikfest berlinoise donnera des idées, l'an prochain, à un organisateur français d'un festival estival et qu'ainsi dans l'Hexagone on honorera Janáček aussi bien que les Allemands auront su le faire cet été finissant.
Joseph Colomb - août 2013
Doit-on rappeler qu'après la création viennoise de Jenůfa en 1918, Janáček dut sa reconnaissance internationale encore plus à celle de Berlin en 1924 sous la direction d'Erich Kleiber. Quatre-vingt-dix ans plus tard, les Berlinois supportent toujours autant la musique de Janáček !
Notes :
1. Extrait du texte de
présentation.
2. Avec le New London Chamber Choir et le Critical Band, James Wood a
gravé une anthologie chorale en 1997 pour Hyperion (CDA
66893) reprise depuis sous l'étiquette Helios (CDH 55398)
3. En 2008, le Quatuor Diotima et Garth Knox à la viole
d'amour ont gravé le quatuor Sonate à Kreutzer et
le quatuor Lettres intimes en deux versions, celle pour alto couramment exécutée et celle pour viole d'amour qui correspondait aux premières intentions du compositeur. Disque Alpha 133.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire