lundi 5 décembre 2011

Hynek Bím

Hynek Bím (1874 - 1958)

Dans sa quête de musique populaire en Moravie, il est un autre collaborateur de Janáček sur lequel il est indispensable d'attirer l'attention. Il s'agit de Hynek Bím. Né en Bohême, dans la petite ville de Lomnice nad Popelkou, en 1874, il est le cadet de près de 10 ans de Františka Kyselková, éminente collectrice de chants populaires. Lui aussi grandit dans un milieu marqué par l'enseignement et la musique puisque son père qui se trouvait à la tête du chœur local lui inculqua les bases musicales. A l'âge de 14 ans, trois ans après être devenu orphelin, il s'inscrivit à l'Institut de formation des enseignants de Brno où il suivit pendant quatre années des cours de musique donnés par Janáček. Nul doute que cette rencontre fut décisive pour la trajectoire de l'adolescent. Le compositeur morave venait de plonger dans une grande aventure, celle de la collecte de musique populaire dans laquelle il s'engagea, fortement encouragé par František Bartoš. Connaissant la ferveur de Janáček, il est certain qu'il tenta de la communiquer à ses jeunes élèves. En 1892, le jeune Bím fut nommé enseignant à Ivančice (1), curieusement dans la même ville où Kyselková avait elle-même débuté une dizaine d'années avant lui. Dès ce moment, le jeune instituteur se lança dans la collecte de musique populaire. Il ratissa les environs de son lieu de travail, se rendant d'abord dans les villages proches de son lieu d'enseignement, puis s'en écartant peu à peu sans toutefois s'éloigner de plus d'une dizaine de kilomètres. Mais ce pays environnant Brno commençait sa mue culturelle et les chants traditionnels se perdaient. Toutefois, la persévérance et la foi du jeune enseignant l'autorisèrent à engranger plus de 500 chants. Proche de Brno, il n'eut aucune peine à rejoindre le comité morave de préparation de l'exposition ethnographique de Prague (en 1895) qu'animait Janáček avec sa fougue et son enthousiasme habituel, alors que le compositeur épaulait très efficacement František Bartoš, aidé également par Lucie Bakešová et Františka Kyselková. Janáček avait compris que son ancien élève s'engageait lui aussi sur les chemins de la musique populaire qu'il empruntait avec gourmandise, aussi l'associa-t-il bien volontiers à ses projets. Témoin cette brève lettre qu'il lui adressa le 3 juin 1894 :

"Cher ami,
Nous avons décidé avec Bartoš d'éditer avant la période de l'exposition toutes les collections de manuscrits de chansons et de danses. Envoyez nous votre matériel afin que la collection publiée soit complète. Avec les salutations de votre dévoué Leoš Janáček." (traduction d'Eric Baude)


Par ailleurs, 32 chants collectés par Bím figurèrent dans l'épais recueil Národní písně moravské v nově nasbírané (Chants nationaux moraves nouvellement collectés) que Bartoš et Janáček publièrent en 1901. En 1899, Bím rejoignit Klobouky, dans le district de Hustopeče, son nouveau poste d'enseignant, où il devint l'adjoint de Josef Úlehla, le père de Vladimir Úlehla (1). Dans ce district, Hynek Bím continua à faire preuve de beaucoup d'activité puisqu'il récolta pendant les six années qu'il y passa près de 400 chants populaires. En 1904, il poussa jusqu'à Velká nad Veličkou où Martin Zeman depuis plusieurs années récupérait les chants de cette si riche région en traditions populaires. Le poste suivant, à Strážnice de 1905 à 1919, lui procura l'occasion d'amplifier ses collectes dans ce pays Slovácko si riche en musique populaire. De 1905 à 1919, il ne se limita pas à noter nombre de chants, mais amplifia ses pensées au contact de ses aînés, Janáček au premier chef, et des autres collecteurs qu'il rencontrait ici et là.

Bien évidemment, lors de la création du comité de travail morave pour le chant populaire, le compositeur de Jenůfa l'associa tout de suite à ses travaux. Il ne pouvait se priver des services d'un collecteur si efficace, si performant, si méthodique. Lorsque Janáček, en 1906, délivra le fruit de ses réflexions sur les méthodes de collectes dans une brochure Sbíráme českou národní písen na Moravě a ve Slezsku (2), Bím s'empressa de les confronter à sa propre expérience.

Dès l'année suivant son installation à Strážnice (3), Hynek Bím fit connaissance avec Tomáš Kúsalík, un chanteur populaire dans sa soixantième année, habitant Lidéřovice, village proche du lieu de résidence du collecteur. A plusieurs reprises, il recueillit auprès de lui un répertoire vocal étendu (133 chants).

Costumes populaires près de Strážnice
tels que Bím a pu les connaître.

Le jeune Vladimir Úlehla, au cours de l'été 1910, accompagna Bím à Petrov, village à quelques encablures de Strážnice. Il raconta sa rencontre avec un vieux chanteur populaire.

"Nous avons rejoint Petrov. Le vieil homme dont j'ai oublié le nom nous attendait dans un café. Nous nous assîmes et Bím commença à parler avec lui patiemment. Pas un mot à propos des chants. Je commençais à m'ennuyer lorsque Bím le taquina lui demandant s'il se souvenait d'une chanson. Le vieil homme commença à fouiller dans sa poche d'où après un moment il sortit un morceau de papier sale et ce fut le départ. Bím écrivit très vite le laissant chanter sans l'interrompre. Il nota les changements de la mélodie et du rythme, strophe par strophe jetant sur chacun des mots abrégés. Il attendit que le vieil homme ait fini pour lui demander des détails du dialecte et de la rédaction du texte, l'interrogeant brièvement sur l'histoire de ce chant d'une manière compréhensive. Il essaya d'échapper à l'interrogatoire en commençant un nouveau chant. Mais Bím, sans décourager le vieil homme de chanter ne renonça pas avant qu'il ait toute l'information dont il avait besoin. Alors seulement il entonna un autre chant. Et les feuilles manuscrites s'accumulèrent. Je songeais à la quantité de travaux qui attendraient Bím de retour à la maison avant que les brouillons ne se transforment en un paquet de feuilles de papier soigneusement écrites…" (4)


Janáček demanda à son collaborateur de s'intéresser à la musique populaire du pays Valašsko, particulièrement celle du district de Valašské Meziříčí aux confins du pays Lašsko et celle du district de Valašské Klobouky, au sud, proche de la frontière slovaque. Là encore, Bím montra son efficacité pendant plusieurs années. Cependant, malgré les centaines de chants récoltés par Janáček et ses collaborateurs, les moyens manquèrent à leur édition. Bím, quant à lui, ne réussit qu'à publier une petite étude sur le chant populaire à Uhersky Hradisté en 1912 et un article dans une revue musicale de Brno, deux ans plus tôt. Découragé par les lenteurs de la publication générale, il conserva les nouveaux chants qu'il continuait malgré tout à glaner, alors qu'il avait expédié au comité de travail morave pour le chant populaire près de 3 000 chants entre 1906 et 1912. Cependant, en 1911, à sa trousse de découvreur, il ajouta un outil moderne que Janáček lui fournit, un phonographe avec lequel il réalisa quelques enregistrements sur rouleaux de cire. La guerre de 1914 survint. A cause de son incorporation dans l'armée, Bím fut dans l'obligation d'interrompre ses collectes. Lorsqu'il fut libéré de ses obligations militaires, bien évidemment, Bím retourna à ses chères chansons populaires. En 1919, la toute nouvelle république de Tchécoslovaquie lui permit de franchir une frontière qui antérieurement séparait la Moravie de la Slovaquie. Bím, nommé à Skalica (5), eut tout le loisir pendant les quinze ans qu'il resta dans cette localité, d'étendre ses recherches en Slovaquie. Autour de son lieu d'enseignement il collecta patiemment de nouveaux chants et il parcourut une partie du pays, poussant jusqu'à Zvolen, Těrchová et Čičmany dans le district de Žilina, Lučenec près de la frontière hongroise, etc. De nouveaux chants collectés augmentèrent son anthologie si précieuse. C'est Bím qui signala à Janáček l'existence du groupe instrumental de Myjava et sa qualité. En 1927, lors du festival de la Société internationale de musique contemporaine à Francfort en Allemagne, le compositeur réussit à faire inviter ces musiciens populaires pour qu'ils livrent leur science musicale. Emmenés par Samko Dudík, les huit instrumentistes se produisirent dans cette enceinte où on avait plus l'habitude d'entendre des musiciens professionnels passés par les conservatoires de leur pays respectif que des musiciens traditionnels comme ceux qui jouaient sur cette scène insolite pour eux.

Hynek Bím entouré de chanteurs populaires
photo du site http://na.nulk.cz

En 1934, il prit sa retraite de l'enseignement et se retira à Tišnov. On aurait pu croire qu'il mît à profit cette période pour se reposer des années de son travail d'enseignant et des journées qu'il passa à écumer les villages de Moravie et de Slovaquie à traquer la moindre chanson populaire qu'il n'avait pas encore recueillie jusqu'alors. Il n'en fut rien. Il revint à Skalica pour parfaire sa collecte, retourna aussi dans le district de Znojmo. A plus de soixante dix ans, il continuait d'arpenter les rues des villages pour glaner des trésors populaires encore inconnus de lui. Sa dernière moisson intervint en 1951 alors qu'il atteignait 77 ans !

Ce que l'on ne sait pas en France, c'est qu'à côté de cette intense récolte de chants populaires et des études minutieuses qu'ils ont nécessités, Hynek Bím trouva encore le temps de composer - et tout au long de va vie - de nombreuses pièces vocales et instrumentales (pour harmonium, pour violon) dont plusieurs furent influencées par la musique qu'il recueillait auprès des chanteurs populaires (chants, marches, danses, etc.). Il se livra également à des adaptations de ces chants et danses traditionnels qu'il appréciait tant. Il ne semble pas que sa propre production ait été éditée et par là même elle nous est inconnue.

Sur la fin de sa vie, cet émérite collecteur réussit à faire paraître quelques livres dont Les chansons populaires de Hustopeče et Chants populaires de Valassko et plusieurs recueils de chants nationaux. A lui seul, il parvint à collecter, tant en Moravie qu'en Slovaquie, un peu plus de 4100 chants et près de 200 danses populaires. Son œuvre survit aujourd'hui (6) et sert encore de vivier à un certain nombre d'ensembles folkloriques. (7)

Un livre de Hynek Bím publié à Prague en 1946
Recueil de chants nationaux

L'ensemble des travaux réalisés par Bím (chants collectés, notes à propos de la musique populaire, etc.) est conservé dans les archives de l'Institut ethnographique de Brno, tandis que sa correspondance avec Janáček se trouve au Musée morave également à Brno.

Joseph Colomb - décembre 2011

Notes :

1. Alfons Mucha, le peintre bien connu, figure de proue de l'Art nouveau, est né à Ivančice en 1860. A l'époque où Bím enseignait dans sa ville natale, le peintre vivait et travaillait à Paris où il se tailla un beau succès.

1. Vladimir Úlehla 1888 - 1947 biologiste, professeur à l'université de Brno et d'Olomouc. En plus de son activité professionnelle, il s'intéressait de près au folklore morave et endossa même le rôle de collecteur de chants populaires.

2. Le contenu de cette brochure parut également dans la revue Dalibor durant l'automne 1906. On peut traduire son titre ainsi : Nous recueillons le chant populaire tchèque en Moravie et en Silésie.

3. Une rue de Strážnice porte le nom de Bím. Dans ce même quartier pavillonnaire, une autre porte celui de Janáček. Bel hommage de la ville à deux musiciens qui y collectèrent tant de chants et danses. Sans prétendre à être complet, remarquons les noms de quelques rues adjacentes : Uprka et Úlehla. Encore d'autres folkoristes !

4. extrait de la notice du disque Gnosis indiqué dans la note 6.

5. Skalica ne se trouve qu'à quelques kilomètres de Strážnice. De ce fait, Bím continua à prospecter la région qu'il connaissait bien tout en étendant ses recherches à la Slovaquie où il résidait maintenant.

6. Dans un disque Gnosis remarquable publié en 1998 et produit par Jiří Plocek, "Les plus anciens enregistrements de chants populaires moraves et slovaques", sur plusieurs plages Hynek Bím, sur la fin de sa vie, se souvient de l'une ou l'autre de ses collectes, évoque sa rencontre avec Tomáš Kúsalík à Lidéřovice et on entend le collecteur dans un chant de Noël récolté à Skalica. On écoute également Tomáš Kúsalík enregistré en 1911 par Františka Kyselková et Hynek Bím. Comme on pourrait s'en douter, ce n'est pas très audible, mais ces témoignages portent une forte charge émotionnelle.

7. Des ensembles de musiciens traditionnels des années soixante jusqu'à nos jours trouvent inspiration dans les recueils que Bím avait constitués. En particulier, un ensemble musical comprenant les cordes habituelles, une clarinette, un cymbalum et les voix de chanteurs et chanteuses prit le nom de Hynek Bím. Actif en 1964, il grava au moins un disque 33 t pour Supraphon (sous la direction de Jindrich Hovorka). Aujourd'hui encore, l'ensemble Camaël glane dans ses collections.

Sources :

Jarmila Procházková, Janáčkovy záznamy, Hudebního a tanečního folkloru, I, Etnologický ústav akademie věd čr, doplněk Brno, 2006.

Notice du disque Gnosis cité dans la note 6.

Visites des 30 derniers jours

Compteur