Élégie sur la mort de ma fille Olga
Elégie sur la mort de ma fille Olga - le présent article
Avant d'envisager la musique de cet ouvrage, voici tout d'abord la traduction des paroles du poème, support de l'œuvre musicale :
ténor solo
Vois toi-même comme la jeune fille dort
d'un sommeil paisible et réconcilié !
Chœur
Blanche, comme assoupie,
les yeux fermés,
la paix seule et une profonde tranquillité
gravées sur ses tempes marmoréennes,
dans le marbre du front,
sans l'agitation des combats,
sans désirs !
Ténor solo
Comme le sourire se marie
au silence éternel des lèvres,
comme le flot de boucles
encadre la fraîcheur des tempes !
Vois toi-même la pluie de fleurs vives
qui coule de sa chevelure ;
mais oui, on dirait qu'elle somnole ;
elle ne ressent aucune douleur !
Chœur
Entends comme le chant funèbre
se répand du haut de la tribune,
comme les plaintes et les pleurs
des survivants, restés seuls,
s'harmonisent avec les notes de la musique !
La jeune fille dort toujours cependant, captive de son tendre songe.
Et pourtant l'esprit triomphe de la mort,
il séjourne en beauté là-haut,
là où le chagrin n'est plus,
là où règne une paix inviolable,
là où ne reste de toute peine et nostalgie
qu'un sourire
transformé par magie en auréole sereine !
Là-haut, dans un flot de lumière,
l'âme s'élève toujours
jusqu'à contempler
en face l'amour suprême.
Maria Nikolayevna Veveritsa
Quelques semaines après la mort de sa fille Olga, comme pour lui rendre un ultime hommage, mais un hommage qui perdurerait, Janáček composa une Élégie sur la mort de sa fille Olga. L'occasion lui en fut donnée par la lecture du journal Moravská orlice (L'Aigle morave) en date du 15 mars 1903 qui publia sous le titre "souvenir du 27 et 28 février 1903" deux poèmes en russe dédiés à Janáček. L'amie d'Olga, Marie Veveritsa (1), professeur de russe à Brno et membre du Cercle russe que le compositeur avait contribué à créer en 1896, rédigea ces deux poèmes en souvenir de la disparition de la jeune fille. Touché par ce geste, le musicien se saisit du premier et le 28 avril 1903, soit deux mois après le décès de sa fille, il apposait sa signature sur la partition qui resta longtemps à l'état de manuscrit.
Janáček venait de terminer l'écriture de Jenůfa. Entre la composition de chacune des scènes de son opéra, il avait réussi à glisser quelques pièces pour harmonium qu'il reprendra plus tard pour les adapter au piano en leur donnant le titre général de Sur un sentier recouvert.
Ces trois compositions contemporaines à quelques semaines de distance appartiennent en fait au même Janáček. Un nouveau Janáček qui a trouvé sa voie, son langage, une langue inimitable. À partir de cette époque, Janáček se dressa en solitaire non seulement dans le monde musical tchèque, mais dans le monde musical européen. Dans cette première décennie du XXè siècle, en dehors de ses chers compatriotes moraves, très peu de mélomanes, très peu de musiciens entendirent cette musique si particulière.
Cette musique nécessite une approche singulière. À partir de cette époque, Janáček ne composa comme personne. Pas d'exposition, pas de développement, pas de variations. Ce temps révolu appartenait à une époque antérieure. Maintenant, l'auditeur devait se laisser entraîner, devait trouver lui-même ses propres repères harmoniques et rythmiques. Janáček racontait une tranche de vie. Il utilisa toutes les techniques qu'il avait découvertes lors des collectes de musiques populaires, il employait les procédés qu'il avait notés lors des écoutes des mélodies du langage parlé.
Pour écouter les thèmes signalés par une lettre suivi d'un chiffre, notés de E1 jusqu'à E5, cliquer sur leur numérotation.
Dans quel genre musical placer l'Élégie sur la mort de ma fille Olga ? Ni une mélodie, ni un chœur. Une petite cantate peut-être ? Cette œuvre fait appel à un ténor (représentant Janáček lui-même ?), un chœur mixte et un piano. D'une durée de six minutes environ, elle débute par l'intervention du pianiste pendant deux minutes, soit le tiers de son temps. À première audition, il est assez difficile d'entendre plusieurs thèmes tant ceux-ci sont proches, Janáček se contentant de répéter un court motif de quatre notes (E1) à l'intérieur d'un motif à peine plus développé, parfois avec une transposition dans une autre tonalité, parfois avec des ruptures de rythmes. Ensuite le ténor déclame, « parle » (E2), puisque son chant reste sur une seule note sauf la fin du dernier mot. Nouvelle intervention, après celle du piano, pour annoncer dans le calme et la méditation le sommeil de la jeune fille.
Le chœur intervient (E3), puis le ténor reprend d'un ton toujours tranquille, ensuite il s'anime, comme dans certains airs de l'opéra Jenůfa. Le chœur s'anime à son tour accompagné par le piano qui répète obstinément le premier motif de son introduction. L'œuvre se termine par un dialogue permanent (E4) pendant lequel chacun intervient pendant quelques secondes, le chœur, le piano, le chœur, le piano, etc. Le piano termine par un court motif (E5) toujours aussi apaisé.
L'Élégie sur la mort de ma fille Olga, courte pièce, manifeste de manière éclatante la nouveauté du langage musical de Janáček et démontre une beauté sans artifices. Cette expression si personnelle rejoint l'expression des pièces lentes du recueil Sur un sentier recouvert. Cette Élégie mérite une écoute attentive, en essayant de suivre le texte tchèque (difficile pour nous, Français). Cette musique n'est pas du tout rébarbative, mais sa nouveauté nécessite d'abandonner les habitudes confortables que chaque mélomane a acquises lors d'écoute d'œuvres classiques ou romantiques ou même lors d'écoutes d'œuvres chorales dont la progression avance dans une certaine logique. Janáček n'utilise pas une logique cérébrale, mais une logique émotionnelle. Il se livre à nu, transcrivant les émotions ressenties à un moment daté. Il n'empêche, il atteint l'universalité, par de tout autres moyens que ceux utilisés par ses contemporains.
Milan Kundera parle de l'expressionnisme à propos de la musique de Janáček. Mais pas d'un expressionnisme qui a son pendant dans les arts graphiques dans le premier quart du XXe siècle. Simplement d'une expressivité maximum qui ne se complait pas dans une exacerbation des sentiments, dans une démonstration extérieure, dans une grandiloquence puissante, dans un discours échevelé, dans une débauche de sons, mais plutôt dans le choix d’une tonalité précise, d’une intonation respectueuse de la douleur réelle de l’homme, dans la retenue. Le tout avec une économie de moyens qui devint la « marque de fabrique » du compositeur. Aller à l’essentiel, refuser un discours musical amplifié, s’appliquer à coller au plus près de l’émotion vécue, privilégier la sobriété, voilà en substance ce qui guidait Janáček.
L'Elégie sur la mort de ma fille Olga, cette pièce magnifique, pourrait paraître cousine du Requiem de Gabriel Fauré, alors que les deux compositeurs apparaissent aux antipodes l'un de l'autre. Janáček connaissait-il l'œuvre religieuse du maître français ? Il n'existe pas d'influence de Fauré sur Janáček tant les langages respectifs de chacun des compositeurs sont éloignés. Il reste la même atmosphère de recueillement, de sérénité, de calme pour ces deux compositions.
Une autre comparaison peut être faite avec une œuvre de Gustav Mahler, autre compositeur morave. Par une similitude étrange, Gustav Mahler et Leoš Janáček, les deux grands compositeurs moraves que la postérité retiendra composèrent à quelques mois d'intervalle, deux œuvres étranges : Kindertotenlieder pour le premier, l'Élégie pour le second. On peut relever quelques différences sur les circonstances de création de ces deux œuvres. Janáček écrivit sa cantate quasi immédiatement après la mort de sa fille, sur un poème d'une amie d'Olga. Mahler, lui, utilisa des poèmes rédigés par Fredrich Rückert (1788-1866) en hommage à la disparition des jeunes enfants du poète. Composition pendant l'été 1901 pour les trois premiers poèmes, pendant l'été 1904 pour les deux derniers, alors que le compositeur avait de son mariage avec Alma Schindler deux belles petites filles en pleine santé. Mais étrange prémonition ou simple coïncidence ? Maria, la fille aînée de Mahler, disparaîtra en 1907. La contralto (on pense immédiatement à l'interprétation si hautement émotionnelle, expressive et musicale de Kathleen Ferrier (2) ) chante les cinq poèmes de Rückert accompagnée par un orchestre presque diaphane alors que Janáček confia l'évocation de sa fille à un ténor et à une formation chorale simplement accompagnés par un piano. Mais si les deux œuvres baignent dans le même climat de recueillement, d'une tristesse poignante, leur langage musical respectif reste bien différent. Enfin si Mahler dirigea lui-même son œuvre lors de la création à Vienne le 29 janvier 1905 à Vienne, Janáček n'entendra jamais, semble-t-il, son Elégie puisqu'elle ne sera créée à Brno qu'en décembre 1930 sous la direction du fidèle Břetislav Bakala et la partition ne fut éditée qu'en 1958, trente ans après la disparition du compositeur.
Que l'on connaisse ou non les circonstances de composition de ces deux œuvres, on ne peut rester insensible à l'émotion qui s'en dégage.
Voir la discographie.
Voir la discographie.
Joseph Colomb - révision de juin 2013.
Notes
1. Maria Veveritsa enseigna la langue russe à Olga avant que cette dernière ne parte à Saint-Petersbourg en 1902 pour parfaire son apprentissage.
2. Un site consacré aux chanteurs du passé, très documenté avec des informations intéressantes sur Kathleen Ferrier :
http://www.cantabile-subito.de/Contraltos/Ferrier__Kathleen/ferrier__kathleen.html (en anglais)
http://www.cantabile-subito.de/Contraltos/Ferrier__Kathleen/ferrier__kathleen.html (en anglais)
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