Leoš Janáček et sa fille Olga (2)
Leoš Janáček et Olga 2 - le présent article
Olga et la musique de son père
La première marque du lien musical qui unissait Leoš à sa fille Olga pourrait remonter à 1896, semble-t-il, alors que sa fille atteignait 14 ans. Quelques années auparavant, le compositeur et son ami František Bartoš publièrent sous le titre Kytice z narodních písní moravských (Bouquet de chants populaires moraves) un recueil de 174 chants collectés dans différents villages de Moravie. Devant le succès obtenu par ce recueil, Janáček écrivit un accompagnement pianistique pour 15 de ces chants. En 1901, il ajouta 38 autres chants avec accompagnement de piano. Ces 53 chants furent édités en 1908 sous le titre Moravská lidová poezie v písních. Ce sont ceux que nous connaissons dans leur traduction française : La poésie morave en chansons. En octobre 1896, il choisit celui qui porte le n° 28 dans les éditions actuelles, Nejistota (Incertitude) dont voici les paroles :
Au bord du Danube
elle faisait boire un paon
dis-moi si tu m'aimes,
toi ma bien-aimée,
ma douce colombe.
Je ne te le dirai pas
car je ne le sais pas,
viens chez nous ce soir,
je demanderai à ma mère
puis je te le dirai.
A la lecture, on comprend pourquoi on la désigne sous un autre titre : Elle restait devant le Danube. Cette chanson fut recueillie dans la petite ville de Břeclav ou dans ses environs immédiats. Situé aux confins de la Moravie, Břeclav voisine la frontière de la Slovaquie et de l'Autriche. Si, de toute la Moravie, cette petite ville est la plus proche du Danube, il faut quand même parcourir une soixantaine de kilomètres pour se retrouver sur ses berges. Mais ce grand fleuve agissait sur les esprits comme un puissant aimant.
Délaissant les paroles de cette chanson, Janáček écrivit la partition sur le calepin d'Olga en la baptisant Své Olgy (Pour mon Olga). Il y a fort à parier qu'Olga conserva précieusement ce cahier et qu'après sa disparition, son père le mit en lieu sûr. Cette composition resta donc ignorée pendant longtemps. Le musicologue tchèque Jan Racek la recueillit, plus tard Jan Trojan en prit possession. En 1994, près de cent ans après sa composition, les éditions Moravia la publièrent avec d'autres courtes pièces pour piano dans un album intitulé Klavírní miniatury (1) soit Miniatures pour piano.
Auparavant, lors de la grande exposition ethnographique de Prague qui se déroula du 15 mai au 28 octobre 1895, plusieurs journées furent réservées à l'art populaire morave. Du 15 au 18 août, un défilé rassembla des chanteurs et danseurs venant de plusieurs régions de Moravie. Chaque jour suivant un groupe du pays Slovácko, du Hana et de Valašsko démontra les particularités de sa culture artistique. Leoš, présent à Prague depuis quelques jours, s'était démené pour que les ensembles villageois que lui-même ou ses collaborateurs, Martin Zeman et Lucie Bakešová entre autres, soient prêts à afficher la richesse de leur culture locale. Pendant ce temps, Zdenka et Olga passaient leur séjour à Hukvaldy dans la famille Sládek. Mais la mère emmena sa fille à Prague, son premier séjour dans la grande ville de Bohème, pour assister au défilé du 15 août. Et comme Janáček lui-même en costume national menait la troupe des musiciens moraves, on peut imaginer avec quels yeux émerveillés la fillette de 13 ans regardait son père marcher au-devant de tant de personnes costumées. Certes, il ne s'agissait pas de contact avec une des compositions paternelles, mais Olga, malgré son jeune âge, dut comprendre encore un peu plus, au remue-ménage qui retentissait sur la sphère familiale et au tourbillon qui l'environnait à Prague, l'importance que son père attachait à la musique populaire morave.
Nouvelle marque du lien musical qui reliait le père et la fille. Elle intervint en 1899 alors qu'Olga entrait dans le monde des adultes. Elle accompagna ses parents dans diverses associations culturelles qu'ils fréquentaient, l'un ou l'autre. Même si elle ne s'adressait pas spécifiquement à sa fille puisque destinée aussi à sa femme, une carte postale (2) expédiée d'Uherský Brod par Janáček, le 23 mai 1899, précisait : Je rentre revigoré et avec beaucoup de chansons avec sa signature en caractères cyrilliques que seule, Olga, pouvait déchiffrer, puisqu’elle apprenait la langue russe. Depuis 1885, dans les différentes régions de Moravie, le compositeur collectait chansons et danses populaires que des villageois consentaient à lui chanter. Olga qui appréciait la danse se penchait sur les trouvailles de son père, peut-être pour tenter d'y trouver un nouveau champ d’expression.
Au mois de janvier 1900, pour l'ouverture d'un foyer pour femmes isolées à Brno dans lequel Zdeňka et sa fille s'étaient impliquées, on organisa une soirée musicale. Pour l'occasion, Janáček composa pour un ensemble orchestral, une danse cosaque, Kozaček (VI/12) et une danse serbe, Srbské kolo (VI/13) qu'Olga dansa en costume folklorique avec rien moins que soixante-trois autres danseurs. Qui, du père, compositeur et chef d'orchestre, ou de la fille, interprète, était le plus fier de ces pièces musicales, ce soir-là ? Au-delà de cette manifestation qui draina nombre d'interprètes et nombre de spectateurs dans la Besední dům pour afficher une solidarité culturelle et sociale, il y eut aussi de la part de Janáček dans son geste de composition une sorte d’hommage à sa fille.
L'intérêt de Leoš pour la musique populaire de sa région natale et d'autres régions de Moravie ne pouvait pas laisser Olga indifférente. Lorsque son père rencontrait des musiciens populaires à Hukvaldy au cours de ses séjours estivaux, il entraînait sa fille à l'accompagner. L’article destinée à Olga décrit plusieurs rencontres de ce type.
Au cours de la composition de Jenůfa, Olga buvait les paroles de son père et elle n'était pas la dernière à l'interroger sur la scène qu'il venait de terminer. Si elle ne pouvait pas intervenir sur la musique, elle, qui s'intéressait tant au théâtre, devait se pencher sur les dialogues des protagonistes. Dommage qu'on ne sache pas précisément ce qu'elle échangeait avec son père.
Dans leur immense majorité, les lettres échangées entre le père et sa fille appartiennent à l'année 1902 et sont centrées essentiellement sur la période russe d'Olga, c'est-à-dire le séjour qu'elle effectuait à St Petersbourg chez son oncle. Autant dans les lettres de sa fille que dans celles du compositeur, il n'y est pas question de musique. Sauf accessoirement. Cependant ces quelques mots sont riches d'informations.
Depuis trois semaines, Olga séjournait à Saint-Petersbourg chez son oncle et sa tante et elle s'immergeait dans l'étude du russe. La lettre qu’elle reçut de son père Leoš en date du 17 avril 1902 évoquait au détour d'autres sujets son grand œuvre de cette période.
Je travaille très assidûment pour pouvoir terminer le 2e acte avant les vacances.
Il n'avait pas besoin de préciser de quoi il s'agissait. Olga savait bien que son père faisait allusion à Její pastorkyňa (Jenůfa) l'opéra qui occupait son esprit depuis de longs mois. Aussi bien à Brno, tout au long de l'année qu'à Hukvaldy au cours des vacances d'été, Leoš parlait à Olga de l'avancement de son travail de composition. Sa fille partageait les espoirs de son père et aussi les difficultés d'écriture de son opéra. Les années 1900, 1901 et 1902 virent Janáček attelé à la composition de son opéra Jenůfa. Ses journées surchargées par l'enseignement, il reportait son temps libre à Jenůfa le soir, la nuit et le dimanche. Marie Stejskalová, la femme de ménage des Janáček raconta une cinquantaine d'années plus tard - il faut accueillir ses souvenirs avec la prudence qu'impose un si long temps entre les faits et leur narration - que Janáček "parlait souvent de l'opéra Jenůfa, de ce qu'il était en train d'écrire, comment il envisageait son travail, s'il avançait ou pas. Souvent, nous nous approchions toutes les trois (3) de son cabinet sur la pointe des pieds pour écouter derrière la porte. Olga restait calme, elle se gardait de rire aux éclats quand son père travaillait." (4)
En juin, inquiet de la tournure de la maladie qui s'était déclarée, Leoš et Zdeňka se rendirent au chevet d'Olga à Saint Pétersbourg. La mère resta avec sa fille tandis que Leoš, pris par ses occupations professionnelles à Brno, repartit le surlendemain pour rejoindre son lieu de travail. A l'étape de Varsovie, il jeta sur le papier quelques mots pour Olga et sa mère. Il nota qu'il avait voyagé en compagnie d'une famille noble russe et qu'il avait pu noter plein de mélodies du parler russe. (extraits de la lettre du 6 juin 1902)
Comme à son habitude, il ne s'étendit pas sur ce fait. Mais Olga comprenait facilement de quoi il s'agissait. Depuis quelques années (5), Leoš avait commencé à noter ces mélodies du parler (Nápěvky mluvy) sur un carnet, une feuille de papier ou tout support scriptable qui lui tombait sous la main. Ainsi un mot, une phrase, un bout de conversation se trouvaient traduits en lignes mélodiques. Même le son d'un moustique lui inspirait une mélodie. Il n'avait pas encore rédigé le premier d'une longue série d'articles sur ce sujets dans les journaux et revues auxquelles il collaborait (Český lid, Hlídka, Lidové noviny, Časopis Moravského muzea (6), etc.). Mais il amassait toutes ces impressions sonores qui traduisait les états d'âme (7) de ses interlocuteurs et dont il tirait parti pour son expression musicale. Son propre langage si particulier était en gestation et il l'appliquait à l'opéra qu'il composait. Cette découverte le fascinait, et comme il ne pouvait la garder secrète, il en faisait profiter son entourage. Olga n'était pas à proprement parler attirée par la musique, on le sait, mais elle s'intéressait à ce que composait son père, elle prêtait une oreille attentive à ce qu'il lui exposait. Au-delà de la musique, ces mélodies du parler rejoignaient en quelque sorte les questions de diction théâtrale qui touchaient Olga.
Dans ses mémoires (8), Zdeňka Janáček relata qu'au début de l'année 1903 alors que sa fille si faible devait garder le lit, elle demandait à son père de lui jouer des extraits de Jenůfa. Elle fut la première auditrice de cet opéra. Peut-être ses mélodies adoucirent-elles quelque peu les douleurs qui l'envahissaient pour ne plus la quitter.
Quelques jours après le décès de sa fille, Janáček composa une Elégie sur un poème que lui remit Marie Veveritsá en hommage à Olga. Ainsi, dans ces circonstances tragiques, elle inspira directement son père et cette composition lui survécut.
Les expressions de couleur bleue proviennent de lettres de Leoš Janáček, traduites par Daniela Langer qu'elle a aimablement mises à ma disposition.
Joseph Colomb - février 2013
Notes :
1. Le pianiste Marián Lapšanský a été le premier à les enregistrer en 1995 pour Supraphon.
2. Leoš Janáček, Ecrits, Daniela Langer, page 185.
3. Zdeňka, Olga et Marie Stejskalová.
4. Théâtre de la Monnaie, Bruxelles, brochure de présentation de Jenůfa, 1987.
5. C'est à partir de 1897 que Janáček se mit à noter fréquemment ces mélodies du parler et continua jusqu'à 1928. Environ 3 000 de ces notations sont conservées. La chanteuse Iva Bittova en a interprétées quelques-unes sur un disque Supraphon, Janáček unknown IV.
6. Revue du Musée morave, Brno.
7. Dans une lettre au professeur Horák en 1924, Janáček déclarait : « Dans chaque transcription de la mélodie des mots, il y a l'image de la conscience du locuteur, l'image de la vitesse de sa pensée, l'image de la sensibilité de cet homme - bref l'image de son caractère. » (Leoš Janáček, Ecrits, Daniela Langer, page 247)
8. My Life with Janáček, édité et traduit (en anglais) par John Tyrrell, Faber and Faber, 1999.
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