Charles Bruck,
vingt ans au service de la musique de Janáček
et pendant plus de trente ans, un chef dévoué à la cause de la musique moderne
Parmi les interprètes français qui se sont penchés sur la musique de Janáček, l'un d'entre eux mérite une attention particulière. Non que ses gestes envers le compositeur morave aient été plus nombreux que, à une période plus proche de nous, les récitals d'Alain Planès ou le retentissement que déclencha Pierre Boulez lorsqu'il se tourna vers Janáček. Simplement, le chef d'orchestre Charles Bruck, avant tous les autres, œuvra pendant une vingtaine d'années pour dévoiler deux opéras et la Messe glagolitique au public français.
Charles Bruck (1911 - 1995) chef d'orchestre, naquit à Timisoara, alors en Autriche-Hongrie et aujourd'hui en Roumanie. Après des études à Vienne puis à l'Ecole Normale de musique de Paris et auprès de Pierre Monteux, il obtint la nationalité française en 1939. En 1945, il dirigea l'orchestre de la radiodiffusion française avant de rejoindre celui de l'opéra d'Amsterdam entre 1950 et 1954. Il prit ensuite la direction de l'orchestre de la radio de Strasbourg, puis de 1965 à 1970 l'orchestre philharmonique de l'ORTF. En dehors du répertoire classique et romantique, il se dévoua sans compter pour les ouvrages de ses contemporains, créant nombre de leurs compositions (de Ballif à Xenakis en passant par Barraud, Chaynes, Jolivet, Koechlin, Migot, Prokofiev et cette liste est bien incomplète). N'oubliant pas ses origines, et aussi parce qu’il considérait capitale leur place dans la musique de leur temps, il défendit la musique des compositeurs d'Europe centrale, Enesco, Bartók, Janáček, Kodaly. Pour le compositeur morave, il commença à la radio française par une deuxième exécution de Jenůfa (1) en version de concert en 1952, puis une troisième en 1958. Il créa en France le 7 novembre 1957 la Messe glagolitique (2) pour laquelle il avait invité la soprano tchèque Drahomíra Tikalová et la chorale de Jan Kühn. Cette exécution passa quasiment inaperçue tant le nom de Janáček restait inconnu auprès du public habituel des concerts parisiens. Une dizaine d'années plus tard, avec l'orchestre de la radio, et à deux reprises, tout d'abord le 13 février 1967 avec Jacqueline Brumaire, l'année suivante le 20 février s'attachant le concours de la soprano suédoise Elisabeth Söderström et de chanteurs français comme Jean Giraudeau, Bernard Demigny, Rémi Corazza et Colette Herzog, chaque fois dans une version de concert, il révéla au public parisien l'opéra L'Affaire Makropoulos. Toujours en 1967, au cours d'un concert donné le 27 janvier, mêlant le connu (Weber, Chopin) au moins connu, Jean-Etienne Marie, il termina par Taras Bulba de Janáček. A Marseille, cette fois-ci et toujours avec la soprano Elisabeth Söderström dans le rôle de l'héroïne, il soutint de sa baguette la première représentation sur une scène d'opéra française de cette Affaire Makropoulos. Son rôle de propagation de la musique de Janáček ne s'arrêta pas là. Ce fut encore lui qui, dix ans après Ernest Bour à Strasbourg, dirigea en 1972, à Rouen, Jenůfa, seconde incursion française de cet opéra.
Charles Bruck
photo présente sur le site http://museoffireplay.squarespace.com/backstory/
Infatigable défenseur de la musique de ses contemporains, dès 1947, à la tête de l'orchestre Colonne, Charles Bruck « un chef excellent et qui a su gagner la sympathie du public (3)» ainsi que l'écrivait René Dumesnil , donna deux premières auditions avec le Concerto pour piano de Schoenberg sous les doigts de la jeune Yvonne Loriod et la suite d'orchestre Opus americanum composée pendant son exil forcé aux USA par Darius Milhaud. Plus tard, lorsque le TNP de Jean Vilar s'ouvrit à la musique il dirigea un concert « voué à Webern, Messiaen et Dalapiccola [qui] se déroula devant 1200 auditeurs enthousiastes » comme l'écrivait Antoine Goléa (4). Dans un genre un peu plus policé, Bruck conduisit le premier succès de Benjamin Britten, son opéra Peter Grimes à Bordeaux en 1955. Dans la décennie suivante, il ne négligea quasiment aucun courant musical contemporain. En 1959 à Paris, le voici à la tête de l'Orchestre radio-symphonique (5) pour donner Alexandre Tansman, Ravel et la seconde audition française du Château de Barbe-Bleue de Bartók. Deux ans plus tard, à Strasbourg, il ne délaissa pas Beethoven, mais promut aussi le très récent Chronochromie de Messiaen avant de terminer sur un classique du premier quart de siècle, Les Noces de Stravinsky. L'année suivante, il se chargeait de la création française, en version de concert de Juliette (6), l'opéra que Martinu avait composé sur les paroles de Georges Neveux. En 1964, manifestant un grand éclectisme, il mêla Prokofiev, Castiglioni et Marius Constant au cours d'une soirée orchestrale. Au festival de Strasbourg, il proposa Landowski, André Casanova, René Koering et la 10e symphonie de Mahler. Suzanne Demarquez (7) le qualifia de « dévoué, inestimable » qui conduisait « de la manière passionnée, ondoyante qui est la sienne ». On pourrait continuer la liste des exemples avec Jolivet en 1966, en 1967 La Passion selon Saint Luc que Penderecki avait composée l'année précédente et en 1969 Répliques de François-Bernard Mâche au festival de Royan. Entre 1957 et 1968, à Strasbourg, il assura les créations françaises d'ouvrages de Penderecki, Milhaud, Martinet, Malec, Ligeti, Mefano et Koering. Au programme de ses concerts, les compositeurs contemporains égalèrent en nombre celui des musiciens romantiques. Le public n'adhérait pas toujours à ses choix musicaux. Il eut pourtant la sagesse de donner des concerts pour les Jeunesses musicales de France (JMF) et le bon sens de proposer des concerts sous le titre « Musique pour tous » dans lesquels il tentait d'amener un nouveau public par une programmation appropriée.
Depuis 1970, il avait rejoint Pierre Monteux aux USA où il s'impliqua dans l'école de direction des chefs d'orchestre que ce dernier avait monté à Hancock. N'étant pas adepte d'une gestuelle très normée, il privilégiait la compréhension profonde de l'œuvre, demandant à ses élèves une forte implication. Aussi ses passages en France devinrent de moins en moins fréquents. Auprès des orchestres français qu'il conduisit, il ne jouissait pas de la sympathie générale. Ses choix - trop aventureux au goût de certains - ne plaisaient pas obligatoirement aux instrumentistes trop habitués à une pratique routinière. Il manquait de diplomatie avec ses musiciens, mais s'il était craint, beaucoup d'entre eux reconnaissaient ses grandes qualités musicales, son professionnalisme à toute épreuve, son intransigeance vis à vis de la qualité et de la vérité profonde de l'œuvre musicale. « Bouillant et impulsif » comme le rappelait René Koering qui le connut à Strasbourg, Charles Bruck ressemblait par ce côté un peu à Janáček.
Lors de l'un de ses retours en France, il créa Ulysse de Dallapicola dans une version française de Martine Cadieu. Un peu plus tard, il prit la tête de l'ensemble L'Itinéraire créé en 1973 par Michaël Levinas. D'observer la composition de ce concert (8) renseigne bien sur le chef : deux jeunes compositeurs français dans la trentaine (Alain Louvier et Patrick Marcland), un Italien (Giacinto Scelci qui influença les initiateurs de L'Itinéraire) et un classique de la musique moderne à travers la Symphonie de chambre de Schoenberg.
Ni vedette de la baguette, ni chef d'une phalange célèbre, Bruck comme un artisan consciencieux, à la tête d'un orchestre qu'on lui confiait, explorait tous les méandres de la musique de ses contemporains, sans négliger celle des compositeurs du passé. Si l'on retient son engagement qui le fait passer au yeux de certains pour du sectarisme, c'est qu'il ne faisait pas les choses à moitié. Il ne se satisfaisait pas, comme d'autres, d'une seule création annuelle. Il ne se spécialisait pas non plus dans la promotion de la musique d'un seul courant. C'était un homme ouvert à la musique de son temps, dans toutes ses orientations. Dès 1953, il répondait à Antoine Goléa « J'ai toujours eu horreur des programme rabâchés, j'ai toujours essayé de rompre leur désespérante monotonie (9) ».
Son legs discographique, malgré sa minceur actuelle, témoigne de son éclectisme : accompagner Leonid Kogan dans des concertos de Paganini et Brahms, Christian Ferras dans le Concerto de Tchaïkovsky, monter L'Education manquée de Chabrier en 1954, entourer la merveilleuse contralto Kathleen Ferrier dans l'Orfeo de Gluck en 1951, révéler L'Ange de feu de Prokofiev, la Snegourotchka de Rimsky-Korsakov, le Concerto pour piano de Katchaturian et Oedipe d'Enesco qu’il avait monté en 1955, mais bien sûr honorer aussi quelques compositeurs contemporains qu'il jouait au concert, Tristan Murail, Michaël Levinas, Ivo Malec, Maurice Ohana, Darius Milhaud, Iannis Xenakis, Marius Constant, Serge Nigg. Si on y ajoute un enregistrement de Don Carlos de Verdi, on mesure l'éclectisme de ce chef. Le site internet américain OperaDepot (10) a retrouvé la bande sonore de L’Affaire Makropoulos de 1968 que dirigeait Charles Bruck alors qu’Elisabeth Söderström donnait vie à l’héroïne de Janáček. Transcrite sur CD, elle porte la référence OD 10 355-2.
Charles Bruck ne se confina pas dans Janáček. Pourtant, de Jenůfa à la radio (1952) à Jenůfa sur une scène d'opéra (1972), dans cette période de vingt ans pendant laquelle le nom de Janáček était peu usité, ce chef d'orchestre eut le mérite de promouvoir la musique du compositeur en la jouant à plusieurs reprises, créant même La Messe glagolitique en 1957. Durant cette période, dans l’Hexagone, aucun autre chef, français ou étranger, ne fit autant pour Janáček. Il est dommage qu'on n'ait pas gravé une autre de ses interprétations janáčekiennes. Qui sait, si un jour, Radio-France n'exhumera pas une bande radiophonique…
Joseph Colomb - février 2013.
Notes
1. La première avait eu lieu en 1947 sous la direction de François Jaroshy
2. Ce concert fut diffusé sur les ondes le 14 novembre 1957 simultanément sur le poste National et Paris-Inter.
3. Le Monde, 18 janvier 1947.
4. Musica-disques n° 63, juin 1959, page 21.
5. Au Théâtre des Champs-Elysées, le 28 mai 1959, au programme, Concerto pour orchestre de Tansman, le Concerto en sol de Maurice Ravel avec la pianiste Monique Haas et l'opéra de Bartók avec Xavier Depraz et Geneviève Moizan.
6. A la salle Gaveau, le 26 novembre 1962, Bruck créa donc Juliette en France avec Andrée Esposito dans le rôle de Juliette et Jean Giraudeau dans celui de Michel, son amoureux.
7. Les Lettres Françaises, n° 1087, du 1 au 7 juillet 1965.
8. Le concert eut lieu début mai 1976.
9. Radio-Cinéma, n° 173, du 10 au 16 mars 1953.
10. http://operadepot.com/
Pour cet enregistrement, Charles Bruck dirigeait l'orchestre de l'ORTF, Elisabeth Söderström incarnait Emilia Marty, Jacques Mars prêtait sa voix au baron Prus, Adrian de Payer chantait le rôle de Gregor, Bernard Demigny celui de maître Kolenaty, Rémi Corazza et Colette Herzog ceux de Janek et de la jeune Kristina.
En plus, l'enregistrement offre un extrait de l'acte 2 d'une version de concert (?) de l'opéra à Munich avec toujours Elisabeth Söderström (novembre 1969).
Pour cet enregistrement, Charles Bruck dirigeait l'orchestre de l'ORTF, Elisabeth Söderström incarnait Emilia Marty, Jacques Mars prêtait sa voix au baron Prus, Adrian de Payer chantait le rôle de Gregor, Bernard Demigny celui de maître Kolenaty, Rémi Corazza et Colette Herzog ceux de Janek et de la jeune Kristina.
En plus, l'enregistrement offre un extrait de l'acte 2 d'une version de concert (?) de l'opéra à Munich avec toujours Elisabeth Söderström (novembre 1969).


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