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18 février 2014

Antoine Reicha le précurseur (1770-1836)

Antoine Reicha le précurseur (1770-1836)

Antonín Rejcha, Anton Reicha, ou Antoine-Joseph Reicha dans sa forme francisée est sans doute le compositeur et théoricien d’origine tchèque qui a le plus influencé l'école française au XIXe siècle.

Portrait d'A. Reicha par Counis, 1825
Antoine Reicha est né à Prague le 26 février 1770. Fils d’un boulanger (1), il est peu satisfait de son éducation, aussi part-il de chez lui à l'âge de 10 ans pour rejoindre d’abord son grand-père à Klatovy en Bohême du sud puis son oncle, le compositeur Josef Rejcha (1746-1795) (2) en poste dans l'orchestre des princes Öttingen à Wallenstein en Franconie. Josef Rejcha quitte en 1785 Wallenstein pour Bonn et l'orchestre du prince électeur de Cologne, l’archiduc Maximilian François d’Autriche (1756-1801), frère de Marie-Antoinette et de Joseph II (3) que le souverain lui a demandé de diriger. Il emmène sa femme, Lucie Gertelet, originaire de Lorraine, et son neveu avec lui. Tout en suivant des cours à l'université de philosophie, de mathématiques, d’anatomie, le jeune Antoine pratique plusieurs instruments et joue du violon et de la flûte dans l'orchestre de la cour. Il se lie d'amitié avec Beethoven qui joue au pupitre d’alto dans la même formation et qui est du même âge que lui. Reicha aurait étudié à Bonn, tout comme Beethoven, avec Christian Gottlob Neefe (1748-1798).

Sa réputation d'excellent compositeur l'a précédé. Reicha s'impose grâce à sa culture, son ouverture d'esprit, son cosmopolitisme, sa capacité de travail, son savoir faire en théorie et en composition musicales. Reicha est un homme résolument moderne, précurseur, indépendant d'esprit. Son écriture s'est affranchie. Il publie son Traité de mélodie en 1814 qui connaîtra jusqu’à onze éditions puis en 1816-1818 son Cours de composition musicale, ou Traité...d’harmonie pratique. Cette même année 1818 il est nommé professeur de contrepoint et de fugue à l’Académie Royale de Musique et se marie avec Virginie Enaust dont il aura deux filles, Antoinette-Virginie qui sera son propre élève dans sa classe de contrepoint et de fugue et Mathilde Sophie. Il publie son important ouvrage théorique, le Traité de haute composition musicale en 1824, publication qui provoquera de nombreuses réactions et polémiques avec le monde musical conservateur et académique aux premiers rangs desquels se trouvent Cherubini, alors directeur du Conservatoire de Musique de Paris et le musicologue et historien de la musique belge, François-Joseph Fétis. Reicha ne s’en formalise pas, il n’a de cesse de faire des recherches, d'innover, d'expérimenter, d'aller de l'avant, d'agiter les idées. « J'ai toujours été poussé par le désir de composer quelque chose d'extraordinaire... Je n'y parvenais jamais mieux que lorsque je procédais à des combinaisons et exploitais des idées auxquelles mes prédécesseurs n'avaient jamais pensé ». Parfois cette profusion d'inventions met certains musiciens mal à l'aise : « Monsieur Reicha a trop tendance à gaspiller ses idées, cette musique témoigne d'un manque de maîtrise de la forme » témoigne Louis Spohr. En 1826, Berlioz et Liszt commencent à étudier avec Reicha. On ne peut, malgré le silence de Berlioz à ce sujet, ne pas remarquer l’influence de la pensée et des théories de Reicha dans certaines œuvres du grand compositeur romantique français. En 1833 paraît l’Art du compositeur dramatique, dédié à la manière de composer des œuvres lyriques et de se préoccuper de la déclamation. Cet ouvrage fait rapidement l’objet d’une traduction et d’une première publication en allemand par le compositeur, pianiste, pédagogue et éditeur Karl Czerny (Vollständige Lehrbuch der musikalische Komposition). Il succède à Boieldieu à l'Académie de Musique en 1835 et meurt en 1836.

Page de titre du manuscrit du quintette à vents en Fa mineur (1811)

On mesure toujours mal l’influence des écrits de ce musicien dans l’élaboration du langage romantique. Sa pensée originale, son goût de la pédagogie concourront à l'épanouissement de toute une génération de compositeurs qui deviendront célèbres (Berlioz, Gounod, Adam, Franck, Flotow, Vieuxtemps, Onslow, Liszt...) Peut-être son intense activité pédagogique, sa réputation de professeur austère et indifférent, son caractère (trop) indépendant, son envie de sortir des sentiers battus, ont-ils participé à l’éclipse de sa musique.

À l’instar de bien des compositeurs tchèques et ... français, Reicha excellera en particulier dans l'écriture pour les instruments à vent. Il en connaissait parfaitement les qualités mais aussi les limites techniques. Son extraordinaire savoir-faire consiste aussi, imitant en cela ses prédécesseurs Haydn, Mozart et Beethoven à permuter leurs limites, leurs imperfections en possibilités expressives et esthétiques. Il entretient à Paris des relations d'amitié avec quelques-uns des meilleurs virtuoses français de son époque et pour lesquels il écrit ses quintettes à vent et de la musique de chambre : le flûtiste Joseph Guillou, le hautboïste et cor anglais Gustave Vogt, Louis François Dauprat le corniste, le clarinettiste Jacques-Jules Bouffil ou encore le bassoniste Antoine Nicolas Henry. Antoine Reicha a été en fait le véritable « créateur » de ce genre musical qui n’a cessé depuis d’inspirer de nombreux compositeurs et dont le répertoire continue toujours à s’ouvrir à tous les styles de musique et à s’enrichir régulièrement de nouvelles œuvres.

Première page du manuscrit du quintette à vents en Fa mineur (1811)


Berlioz et Reicha

Peu de temps après la mort du « plus Français des Tchèques » Hector Berlioz écrivit le passage suivant dans son feuilleton du Journal des Débats :

« D'un tempérament naturellement froid et porté à l'observation plutôt qu'à l'action, Reicha avait bien vite reconnu que les difficultés, les chagrins, les déboires de toute espèce que le compositeur doit nécessairement rencontrer à chaque pas, en France surtout, avant d'arriver à l'exhibition de ses œuvres, étaient en trop grand nombre pour la persévérance dont il se sentait doué. Prenant philosophiquement son parti, il se détermina donc de bonne heure à profiter de l'occasion quand elle se présenterait mais à ne point perdre son temps ni sa peine à la faire naître, et surtout à ne jamais s'acharner péniblement à sa poursuite. Il écrivait tranquillement ce qu'il lui plaisait d'écrire, accumulant, œuvre sur œuvre, messes, oratorios, quatuors, quintetti, fugues de piano, symphonies, opéras, traités ; faisant entendre les uns quand il pouvait, graver les autres quand ses ressources le lui permettaient, se fiant à son étoile pour le salut du reste, et toujours tranquille dans sa marche, sourd à la voix de la critique, peu sensible à l'éloge ; il n'attachait extérieurement de prix qu'aux succès des jeunes artistes dont l'éducation lui était confiée au Conservatoire et auxquels il donnait ses leçons avec tout le soin et toute l'attention imaginables. »

Hector Berlioz, Journal des Débats, 3 juillet 1836

Nomenclature des œuvres pour hautbois ou cor anglais d'Antoine Reicha (1770-1836)

  • Scène pour cor anglais et grand orchestre en fa majeur, manuscrit conservé à la Bibliothèque Nationale de France (Ms 2515), daté du 22 janvier 1811
  • Deux andante et un adagio pour cor anglais et ensemble à vent intitulés Trois andante composés pour les séances où MM Guillon, Vogt, Bouffil, Dauprat et Henry faisaient entendre des quintettes de l'auteur, manuscrits conservés à la BN de France (Ms 12022) datés de 1817 (andante n. 1) et 1819 (andante n. 2 et adagio n. 3) (édition moderne Musica Rara, 1971)
  • Nonette en mi bémol majeur opus 96 pour 2 violons, alto , violoncelle, contrebasse ad lib., hautbois (ou flûte), clarinette, cor et basson, Paris avant 1820 (Edition moderne Musica Rara, 1968)
  • Quintette pour hautbois, 2 violons, alto, et violoncelle en fa majeur opus 107, composé pour son ami le hautboïste Gustave Vogt, Paris env. 1820 (Edition moderne Musica Rara)
  • Air pour Soprano, hautbois et pianoforte, avant 1818, dans le traité Cours de composition musicale
  • Chœur dialogué par les instruments à vent en mi bémol majeur, avant 1824
  • Chœur à 4 voix, flûte, hautbois, clarinette, basson, cor, violoncelle et contrebasse (Copie manuscrite Fonds de musique tchèque, Prague)

  • Reicha a composé 36 quintettes à vent d'excellente facture que l'écrivain H. de Balzac, féru de musique, cite dans une de ses nouvelles Les employés : « Vous devriez venir chez nous entendre un concert mardi prochain, on joue un quintette de Reicha ». Les références des éditions de ces quintettes à vent sont à chercher dans l'excellent Das Bläserquintette de M. Hosek aux éditions Bernhard Brüchle, Grünwald 1979.

    Références discographiques

    Peu d’enregistrements sont disponible sur le marché français et parmi ceux-ci, malheureusement certains sont à prescrire comme ceux, très insipides, du Michael Thompson Wind Quintett publiés chez Naxos qui n’apportent rien à la connaissance et à la compréhension des quintettes à vent de Reicha. On s’orientera plutôt vers ces références discographiques pour la musique de chambre comportant une véritable démarche musicologique :

    -ANTONIN REICHA, Quintette en la mineur op. 91 Nr. 2, Andante pour le Cor Anglais en fa majeur, Adagio pour le cor anglais en ré mineur, Andante pour le cor anglais en mi bémol majeur, Das Reicha’sche Quintett, sur instruments d’époque, NCA, 1996, MA 96 10 823

    -ANTONIN REICHA, Music for Bassoon, Variations pour basson et quatuor à cordes, Quintette en si bémol majeur pour basson et quatuor à cordes, Sonate pour basson et piano, Eckart Hübner, basson, Nomos Quartett, Inge Susann Röhmhild, piano, CPO 999 061-2. On trouve dans le livret accompagnant cet enregistrement un commentaire et une analyse pertinents du musicologue allemand Gerhard Pätzig à propos de la spécificité ingénieuse du style de Reicha.

    Quintette en fa majeur opus 107 pour hautbois et quatuor à cordes :
  • G. Schmalfuss, hautbois, Consortium Classicum, MDG 301 0501-2
  • P. Verner, hautbois, Nove Vlachovo Quartetto, Bohemia Music 0016-2131

  • Eric Baude (article révisé en novembre 2013)

    Exposition virtuelle Reicha

    Antoine Reicha redécouvert, présenté par la Bibliothèque de Moravie et la Bibliothèque nationale de France.

    Notes

    (1) Et non fils d'un « Stadtpfeifer » (musicien municipal) de la vieille ville, comme l'indiquent certaines sources fautives. Merci à François-Pierre Goy pour nous avoir signalé cette erreur. Son acte de baptême, daté du 27 février 1770, où il est dit « hesterna vespertina 6 natus » (né la veille à 6 heures du soir), est sans ambiguïté sur le sujet, et permet de fixer la date de naissance de Reicha au 26.

    Voir l'exposition virtuelle mentionnée plus haut pour tous les détails. (ajout du 22 mai 2021, Alain CF)

    (2) Josef Matĕj Reicha fut l’hôte de Leopold Mozart en 1778. Le musicien salzbourgeois admirait le jeu virtuose et expressif sur le violoncelle (lettre à son fils du 29 janvier 1778). Il est possible que les œuvres de Reicha eurent également une influence sur le jeune Beethoven avec lequel il était en contact à Bonn.

    (3) Reicha écrit : « Beethoven est né à Bonn, il était notre organiste à la cour, nous avons passé 14 ans ensemble ; second Oreste et Pilade, nous ne pouvions pas nous séparer dans notre jeunesse. Nous nous revîmes à Vienne après une séparation de 9 (8 selon une autre source) ans ; où nous nous communiquâmes mutuellement tout ce que nous faisions de nouveau, il aimait beaucoup ma cantate de Leonore, et me disait souvent : « Si j’étais le Prince Esterhazi, je la ferai exécuter comme elle le mérite. » Note de Reicha, p. 47. Comme le remarquent les auteurs il est pour le moins étonnant que, bien que Reicha fût un des initiateurs du classicisme viennois à Paris, il ignore les œuvres de Beethoven lorsqu’il « cherche à démontrer par sa réflexion en quoi l’excellence du style viennois modifie la définition et la perception de la musique », p. 54. Quant à Beethoven il n’a laissé qu’une appréciation ironique sur des fugues de son ami de jeunesse (note 53, p. 52).

    2 commentaires:

    1. bonjour et bravo pour cette page hautement informative. Il y a peut-être une typo concernant la date à laquelle Berlioz devient son élève au conservatoire : c'est en 1826 d'après la biographie sur le site hberlioz.com, et fc'est plus probable que l'année 1836 dans votre texte. Mais je pense qu'il ne s'agit que d'une faute de frappe.
      bonne continuation !

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      1. Merci beaucoup pour vos commentaire et votre remarque très pertinente. Il s'agissait effectivement d'une faute de frappe, que je viens de corriger.

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