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25 février 2014

Janáček en France en 1922


Janáček en France en 1922

Que savait-on de Janáček en France en 1922 ? Le succès de la création de Jenůfa à Brno en 1904 n'était pas parvenu en France. Comment et pourquoi aurait-on pu s'intéresser à un compositeur provincial perdu dans les brumes lointaines d'une Moravie inconnue de la plupart de nos compatriotes ? En dehors d'éminents géographes, peu de personnes avaient la capacité de se retrouver dans le lacis des régions composant le complexe empire austro-hongrois. L'éclatant succès de Jenůfa à Prague en 1916 ne pouvait couvrir le fracas des intenses combats qui se déroulaient sur notre sol. Pas plus d'ailleurs que le succès de la représentation viennoise de février 1918. Après plus de trois années de guerre, la population française dans son ensemble et le milieu musical hexagonal avaient d'autres sujets de préoccupation que se pencher sur un opéra d'un compositeur dont le nom n'était jamais apparu auparavant sur les affiches de concert à Paris ou ailleurs. La paix revenue, la priorité était venue de panser les nombreuses plaies qui avaient affaibli le pays et ses habitants.

Dans la sphère musicale, les débats se concentraient sur l'opposition qu'un petit groupe de compositeurs manifestait vis-à-vis de la révolution debussyste. Les membres du Groupe des Six ferraillaient contre les charmes trop alanguis de leur point de vue des ouvrages de Debussy. Par ailleurs, la déferlante vague stravinskienne continuait. On subissait les assauts mélodiques et rythmiques d'autres Russes, tel Prokofiev. Et on commençait à s'interroger face à l'offensive d'une autre révolution musicale qui secouait l'Autriche et l'Allemagne, une révolution portée par la personnalité d'Arnold Schœnberg d'autant plus suspecte pour des esprits nationalistes qu'elle se produisait dans des pays avec qui on s'était battu âprement dans les tranchées du côté de Verdun et de la Somme. 

Le nom de Janáček et sa musique n'avait pas marqué les cœurs. En 1908, les Parisiens avaient bien entendu trois de ses chœurs interprétés par l'impeccable Chorale des instituteurs moraves au milieu d'autres pièces tchèques. Mais, tant la presse que les auditeurs, avaient eu plus l'œil et l'oreille attirés par la discipline et la musicalité des choristes que par les œuvres entendues. Et si  Maryčka Magdonová avait pu impressionner quelques auditeurs, les pièces suivantes chantées avec autant de force et de conviction par les instituteurs moraves avaient effacé l'émotion ressentie précédemment. Le lecteur du Mercure de France, en 1911, avait bien pu buter sur le nom de Janáček, couplé à celui de Nesvera, au détour d'un article de William Ritter décrivant la vie musicale tchèque ; pourquoi l'aurait-il retenu, puisqu'aucune explication ou même simple information n'accompagnait ce patronyme ? La République tchèque qui naquit sur les décombres de l'Empire souhaita se faire mieux reconnaître par les populations de l'Europe de l'Ouest. Quels meilleurs ambassadeurs que des musiciens ? En juin 1919, après un périple anglais, un orchestre, un ensemble choral, des solistes débarquèrent à Paris pour un concert de prestige. Et les instituteurs moraves, toujours aussi impeccables, redonnèrent Maryčka Magdonová au milieu de plusieurs autres chœurs de compositeurs tchèques. L'année suivante, une soprano tchèque, membre de l'Opéra National, intégra Belehrad, une des pièces de La Poésie morave en chansons dans son récital de mélodies et d'airs d'opéras. C'était les quatre seules œuvres de Janáček à être entrées en France (trois chœurs et une mélodie).

En 1920, Henry Prunières reprit le titre d'une revue qui avait paru au début du siècle et s'était interrompue quelque temps, La Revue Musicale. Mois après mois, entouré de collaborateurs de qualité, La Revue détailla les orientations qui se faisait jour pendant cette période, sans négliger pour autant les compositeurs du passé et d'autres pays. Parallèlement à cette édition musicologique, La Revue organisait quelques concerts au Théâtre du Vieux-Colombier. En plus, Henry Prunières se transformait parfois en conférencier. Ainsi le 4 avril 1922, dans le Grand Amphithéâtre de la Sorbonne, entouré de la soprano belge Evelyne Brélia et de trois pianistes, Joseph Sliwinski, Marcelle Meyer et Béla Bartók, il examina "le mouvement musical contemporain en Europe" d'un geste large.


Henry Prunières en 1935
photo René Prunières


Pour couvrir  ce vaste champ, il convoqua la musique de compositeurs de neuf pays : l'Espagne (Manuel de Falla), l'Italie (Francesco Malipiero), la Grande Bretagne (Eugène Goosens, Lord Berners), la Hongrie (Bartók), la Tchécoslovaquie (Vítězslav Novák, et  Ladislav Vycpálek), l'Autriche (Arnold Schœnberg, Egon Wellesz), la Pologne (Karol Szymanowski), la Russie (Igor Stravinsky, Nicolas Oboukhoff, Serge Prokofiev) et la France (Arthur Honegger, Darius Milhaud, Eric Satie, Georges Auric, Francis Poulenc et Roland-Manuel). Pour chaque compositeur cité, une pièce fut interprétée par un des solistes mentionnés et, luxe suprême, Béla Bartók joua non seulement quelques-unes de ses œuvres, mais également l'Epitaphe de son collègue et ami Zoltan Kodaly, et enfin des morceaux d'Arnold Schœnberg.

Dans la liste des compositeurs qui aux yeux d'Henry Prunières marquaient l'évolution musicale du début des années 1920, en ce qui concerne la Tchécoslovaquie, aucune trace de Janáček. Pourquoi ? Malgré le succès public pragois de Jenůfa souligné par l'adhésion de compositeurs comme Josef Suk et Josef Bohuslav Foerster, les élites musicales bohèmiennes continuèrent pendant plusieurs années à considérer de haut ce compositeur provincial morave. Malgré ces handicaps, la musique de Janáček parvenait quand même à se frayer un chemin dans les salles de concert de la capitale tchèque. Pendant l'année 1921, Kaspar Rucky, le Journal d'un disparu, la Ballade de Blanik connurent leur première pragoise, accroissant de cette manière le nombre d'ouvrages de Janáček présentés à Prague. L'influent professeur, musicologue et idéologue Zdeněk Nejedlý orchestrait toujours la campagne de dénigrement systématique de cet amateur qui s'aventurait sur le terrain opératique réservé aux doctes et savants musiciens. Les Excursions de M. Broucek, dernier opéra de Janáček créé à Prague, le 23 avril1920 n'avait pas levé les préjugés de ce courant actif. Dans la naissante république tchécoslovaque, Nejedlý et son cercle d'influence tenait une bonne partie des leviers sur le plan musical. Il élevait un rempart efficace entre les interrogations venant de l'extérieur de la nouvelle république et le compositeur morave. Une interprète française aurait pu contourner cette défense, Blanche Selva, professeur à Prague depuis 1920. Très influencée par Václav Štěpán, qui pourtant avait contredit son maître Nejedlý à propos de Jenůfa, elle n'inscrivit jamais une pièce de Janáček à un de ses concerts où elle se dévouait sans compter pour Suk, Novák et quelques autres. Elle aussi resta prisonnière des opinions en cours à Prague et comme elle ne rencontra pas Janáček, elle ne put déjouer les idées reçues. Il est vrai que Janáček lui-même ne fit rien de son côté pour la rencontrer. De l'autre côté de l'échiquier musical tchèque, Vítězslav Novák, sans manifester une hostilité vis-à-vis de Janáček comparable à celle des tenants d'une tradition smetanienne, ne comprenait pas mieux sa musique et restait donc sur la réserve.

Si bien que les musicologues et musiciens français durent passer par le filtre déformant des tenants de la tradition smetanienne, à l'instar de Nejedly et de son école de pensée, pour saisir les tendances musicales tchèques qui régnaient dans le pays. Et comme Janáček n'était pas encore en odeur de sainteté à Prague, en France on ne sut rien de ce qui se passait à Brno et on ne put déceler le talent de ce compositeur hors du commun. Qui, parmi les musiciens français, compositeurs et interprètes, avait fait le voyage de Prague ? Bien peu. Et encore moins nombreux étaient ceux qui avaient poussé jusqu'à Brno et avaient assisté à une représentation de Jenůfa ? Dans ces conditions, aux yeux d'un observateur français, qui donc pouvait représenter le présent et l'avenir de la musique tchèque ? Un Novák (1), bien implanté au Conservatoire de Prague et, pourquoi pas ? Vycpálek (2). Mais Prunières aurait pu tout aussi bien élire Josef Suk ou Otakar Ostrčil.

Ce soir du 4 avril 1922, dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, l'auditoire n'entendit donc pas une note de la musique de Janáček. Pourtant, en fin d'année, un ténor danois, Mischa-Léon chanta la première française du Journal d'un disparu sans émouvoir plus que celà les mélomanes présents. Pas plus que le pianiste tchèque Václav Štěpán ne réussit à attirer l'attention de son auditoire lors de la première française du cycle Dans les brumes, à Lyon en février 1923. Jusqu'ici, on ne devait qu'à des interprètes tchèques (et à Mischa-Léon) les brèves apparitions de sa musique dans l'Hexagone. Il faudra patienter jusqu'en 1926 pour qu'une interprète du cru, la pianiste Jane Mortier, touche les notes de la Sonate I.X.1905. D'autres musiciens français s'enhardirent dans cette contrée qui révélait peu à peu ses beautés musicales. Mais comme le nombre des exécutions restaient bien faibles, Janáček demeura quasiment inconnu aux oreilles françaises jusqu'à sa mort en 1928.

Examinons la liste des compositeurs retenus par Prunières pour illustrer le mouvement musical au début des années 1920. Quatre-vingt dix ans plus tard, avec notre regard dégagé des contingences, qui garderait-on ? En fait, la postérité à décidé, un tri a été effectué entre les compositeurs qui se sont imposés à leur époque et ont confirmé leur notoriété au fil du temps et les autres (Malipiero, Goosens, Lord Berners, Novák, Vycpálek, Wellesz, Oboukhoff, Auric, Roland-Manuel) sans qu'on puisse en tirer des conclusions définitives. Gardons à l'esprit, et le cas de Janáček l'illustre parfaitement, qu'il faut parfois un temps long pour que ce tri s'effectue.







Ce ne sera pas l'un des moindres paradoxes de constater dès le premier festival de la Société Internationale de Musique Contemporaine la présence d'un Janáček sexagénaire au milieu de ses collègues âgés pour la plupart d'une trentaine d'années de moins que lui, censés représenter les nouvelles tendances musicales de leur pays. En effet, à Salzbourg en 1923, exploit renouvelé à Prague en 1925 et à Francfort en 1927, Janáček posait en novateur tchèque parmi les compositeurs venant d'autres pays. Ces présences successives finirent par interpeler les observateurs français attentifs de l'évolution musicale internationale. Il est donc probable que, si Henry Prunières avait renouvelé sa conférence quelques années plus tard, il aurait intégré Janáček à sa liste de compositeurs d'autant plus que le créateur de La Revue musicale était revenu de Prague émerveillé après avoir assisté à une représentation de La Petite Renarde rusée. Je ne me hasarderai pas à développer cette hypothèse… Pas plus que je ne poserais la question de ce qui aurait pu en découler : la perception française de Janáček, dans l'instant et dans un futur proche, en aurait-elle été modifiée ? Retenons simplement que seulement à partir de la fin des années 1980, l'étoile de Janáček s'imposa de plus en plus nettement en France.


Joseph Colomb - décembre 2013

Notes :

1. Novák eut à subir, lui aussi, les assauts dogmatiques de Nejedlý bien enraciné à l'Université de Prague.

2. Ladislas Vycpálek (1882 - 1969), élève de Novák, connu pour sa cantate Les Fins dernières de l'Homme, vit celle-ci exécutée à Paris le 15 février 1930 par Albert Wolff aux Concerts Lamoureux dans une adaptation française signée par Daniel Muller avec la participation des Chanteurs de Saint Gervais de Paul Le Flem. Le lendemain Radio-Paris diffusa le concert sur les ondes. En 1924, au cours d'un de ses récitals, Jane Bathori interpréta Les Souris, une de ses mélodies. 

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