De Prague à l’Amérique : l’héritage oublié des élèves de Dvořák
Si le legs des élèves de Dvořák au Conservatoire de New York a déjà été exploré dans la littérature, la documentation est nettement plus clairsemée au sujet de la carrière américaine des disciples du maître à Prague. En préparant la révision de mon livre Dvořák et le Nouveau Monde, je me suis rendu compte combien leur héritage a pesé sur la culture américaine du XXe siècle, hors du strict cadre de la seule musique. Tour d’horizon rapide de ces auteurs, bien souvent oubliés, et pourtant essentiels pour qui veut appréhender l’influence de l’héritage dvořákien outre‑Atlantique.
Remontons dans le temps en commençant par Bedrich Vaska (1879‑1978), « dernier élève vivant de Dvořák ». Ce violoncelliste d’exception, cofondateur du Quatuor Ševčík, fut pendant toute sa vie un médiateur entre la musique de Bohême et les institutions américaines. Son activité de passeur ne se limita pas à la pédagogie ou à l’interprétation : il s’attacha aussi à transmettre l’esprit profond des œuvres tchèques. Particulièrement remarquable est la manière dont il expliquait aux musiciens les sentiments les plus intimes de Smetana dans Má vlast, s’appuyant sur un document singulier — un From My Life rédigé de sa main en tchèque, finnois, allemand, français et polonais — qu’il utilisait pour éclairer la partition auprès des orchestres qu'il dirigeait. L’histoire de l’interprétation aux États‑Unis aurait sans doute été différente sans l’apport de ce passeur passionné.
Charles V. Rychlik (1875‑1962), né à Cleveland et venu à Prague pour suivre les leçons de Dvořák — nous dit l’Encyclopedia of Cleveland History — retourne aux USA en 1901. Il devient un pédagogue très influent dans l’Ohio, formant des générations de violonistes. Quarante de ses élèves rejoignirent le nouvel Orchestre de Cleveland, préparant l’avènement d’un ensemble qui fera bientôt partie des « Big Five », les cinq orchestres symphoniques américains historiquement considérés comme les plus prestigieux. George Szell dut particulièrement apprécier le son caractéristique, tout en transparence et précision, de son nouvel orchestre quand il en prit la direction en 1946.
Plus impliqué dans la vie culturelle de la diaspora, Edward Krejsa (1875-1952) dirigea pendant trente‑cinq ans la Lumir‑Hlahol‑Tyl Singing Society de Cleveland. Sous sa conduite, cette société devint l’un des pôles majeurs de la culture tchèque aux États‑Unis, capable de produire des opéras complets — notamment La Fiancée vendue de Smetana — avec un niveau d’exigence quasi professionnel, influençant durablement le paysage choral du Midwest. Pianiste et compositeur, Krejsa dirigea également quatre sociétés chorales de Cleveland, une russe, deux slaves et une tchèque, tout en entretenant des liens étroits avec le chœur de l’église russe. Soucieux d’élargir le répertoire, il veillait chaque année à programmer une œuvre légère du grand répertoire, de La Veuve joyeuse au Mikado, aux côtés des pages tchèques. En 1938, il joua aussi un rôle important en alertant l’opinion américaine sur les événements européens, et composa cette année‑là Pochod Svobody, une marche de la liberté écrite en écho à la crise de Munich.
Alois Reiser (1884 ou 1887 selon les sources – 1977) est souvent présenté comme un élève de Dvořák à Prague, bien que cette filiation ne soit pas absolument établie. Violoncelliste de formation, il s’installe définitivement aux États‑Unis en 1914. Ses œuvres savantes, pourtant bien accueillies, ne parviennent pas à s’imposer durablement au répertoire — qu’il s’agisse de son opéra Gobi (1912), de son Concerto pour violoncelle (1916) ou de son quatuor de la même année. Devenu chef d’orchestre au Strand Theatre de New York, il découvre de l’intérieur les mécanismes du succès à Broadway, expérience qui façonne profondément sa carrière. À partir de 1929, il s’établit à Hollywood où il mène une activité féconde, souvent dans l’ombre mais au service de stars prestigieuses. Son nom est associé — parfois sans apparaître au générique — à des films mettant en scène John Wayne, Laurel et Hardy, Douglas Fairbanks Jr. ou Charles Boyer. L’un de ses titres de gloire demeure d’avoir dirigé, mais non composé, la musique du film The Circus de Charlie Chaplin (1928) lors de sa première new‑yorkaise au Strand Theatre.
Rudolf Friml (1879‑1972) est le moins méconnu des « élèves tchèques » de Dvořák installés aux États‑Unis. Arrivé en 1906, il se fait d’abord remarquer comme pianiste et compose des pièces légères, parfois sous le pseudonyme de Roderick Freeman. Le tournant décisif de sa carrière survient en 1912, lorsqu’il remplace au pied levé Victor Herbert — l’ancien ami de Dvořák devenu l’un des maîtres de l’opérette américaine — pour écrire The Firefly. C’est le début d’une série de succès à Broadway. Friml s’impose rapidement comme l’un des grands compositeurs de comédies musicales (Rose‑Marie, The Vagabond King, The Three Musketeers), contribuant de manière déterminante au répertoire léger américain du début du XXe siècle.
Son succès à Broadway offre un contrepoint d’inspiration européenne aux pages afro‑américaines de Will Marion Cook : Friml excelle dans les airs enlevés « à la Lehár », les longues phrases lyriques confiées aux violons, et les couleurs orchestrales que l’on retrouvera bientôt dans le cinéma hollywoodien — sans oublier les clichés « exotiques » dont Rose‑Marie regorge. À partir des années 1930, sa popularité décline : la Grande Dépression et l’avènement du cinéma parlant modifient profondément les goûts du public. On ne saurait pour autant négliger l’impact majeur qu’il exerça sur tout un pan de la musique légère américaine durant ses années de gloire.
Friml n’était pas le premier « élève tchèque » de Dvořák à se faire un nom aux États‑Unis. John Stepan Zamecnik (1872‑1953), né à Cleveland dans une famille d’origine tchèque, se rend à Prague pour étudier au Conservatoire (1893‑1896) avant de retourner dans son pays natal. Il se fait d’abord connaître comme directeur musical de théâtres, puis devient l’un des principaux fournisseurs de partitions pour le cinéma muet, signant une partie considérable de sa production sous divers pseudonymes.
À l’opposé de Friml, Zamecnik adopte pleinement le langage populaire de son pays de résidence, comme en témoigne son vigoureux Ole Virginny (ca 1915), un one‑step ragtime qui ne déparerait pas le catalogue d’un compatriote de Scott Joplin.
L’un de ses accomplissements majeurs est la partition de Wings (1927), premier film à remporter l’Oscar du meilleur film. L’autre est d’avoir composé des centaines de courtes pièces destinées aux pianistes accompagnant les projections du muet, chacune conçue pour créer l’atmosphère sonore d’une séquence : poursuites, scènes d’amour, moments de suspense ou apparition dans la pénombre de l’assassin masqué. Les spectateurs d’alors ignoraient bien souvent que cette musique sortait de la plume d’un élève de Dvořák.
Ce précurseur essentiel de la photoplay music — musique fonctionnelle destinée à produire des ambiances codées, des motifs émotionnels et des transitions dramatiques — a laissé une impressionnante postérité. Cette matrice de la musique de film moderne façonne durablement les partitions d’action et de suspense (thrillers, films d’horreur…), et continue d’influencer aujourd’hui les bandes originales du cinéma, des séries, de la publicité et même des jeux vidéo. Si la photoplay music, avec ses recueils de musiquettes typées (Agitato, Misterioso, Comico, etc.), a disparu avec la fin des pianistes d’accompagnement, elle survit presque à l’identique dans le monde du dessin animé.
Zamecnik ne fut pas le seul auteur de ces recueils fonctionnels, mais il fut le premier à mettre en musique l’idée du producteur Samuel Fox. Ajoutons qu’il usa d’un grand nombre de pseudonymes pour signer ses partitions, cherchant sans aucun doute à donner un « caractère d’authenticité » à ses œuvrettes : Arturo de Castro pour les pièces hispanisantes, Jules Reynard pour les mélodies « à la française », et bien d’autres encore.
Il est frappant de constater que les « élèves tchèques » de Dvořák — les guillemets s’imposent, certains étant américains d’ascendance tchèque — eurent un impact bien plus profond sur la musique des États‑Unis que les élèves du Conservatoire de New York. Nous parlons ici de l’influence directe et durable sur la vie musicale et sur le cinéma, non de la « deuxième génération », ces « petits‑fils musicaux » du maître dont l’importance est considérable (Gershwin, Copland, etc.).
L’héritage d’un Zamecnik est immense dans la musique de film ; celui de Friml confère aux airs de Broadway une coloration singulière, mêlant Europe centrale et américanisme ; Reiser, artisan de l’ombre, accompagne les succès de vedettes encore vénérées aujourd’hui ; Krejsa, figure centrale de la diaspora, façonne durablement la vie chorale du Midwest et se mobilise en 1938 pour alerter l’opinion américaine sur les événements européens ; sans Rychlik, le Cleveland Orchestra n’aurait peut‑être jamais acquis ce son caractéristique qui fit sa réputation discographique ; et l’enseignement de Vaska continue de marquer le rapport intime de tant d’interprètes américains avec la musique du Vieux Continent.
L’auteur de la Symphonie du Nouveau Monde aurait été surpris — et certainement enchanté — de voir ses descendants musicaux peser avec une telle force sur l’art d’un pays qu’il avait fini par aimer.
Alain Chotil‑Fani, 4 avril 2026
Reproduction libre avec la mention de l’URL et de l’auteur.
Sources
Bedrich Vaska
Ou Bedřich Vaška, son prénom pouvant aussi être orthographié « Bedrick ». Voir Lisa A. Kozenko, The New York Chamber Music Society, 1915–1937 : A Contribution to Wind Chamber Music and a Reflection of Concert Life in New York City in the Early 20th Century, City University of New York, ProQuest, 2013, lien et Robyn Christensen (processed by), Bedrich Vaska Collection, Worcester Historical Museum : Worcester, Massachusetts, 2003.
Vaska (Bedrich) Papers, 1875‑1978, University of California, https://oac.cdlib.org/findaid/ark:/13030/kt0z09r2t0
« dernier élève vivant de Dvořák » : Kozenko, op. cit., p. 216.
Charles Vaclav Rychlik
Karel Václav Rychlík dans l’écriture tchèque. Il est présenté comme un élève de Dvořák dans le journal Amerikán (Chicago), 12 mai 1904, p. 1, col. 3, ainsi que dans World's fair memorial of the Czechoslovak group (Czechs and Slovaks) international exposition, Chicago, 1933, Redakci pořídil Dr. Jar. E. S. Vojan a (slovenskou část) Michal Laučík (La rédaction a été assurée par le Dr. Jar. E. S. Vojan et (pour la partie slovaque) par Michal Laučík). L’article de Vojan, ČESKOSLOVENSKÉ UMĚNÍ A PÍSEMNICTVÍ V AMERICE (Les Arts et la Littérature Tchécoslovaques en Amérique) indique, page 71, qu’Edward. Krejsa, Karel Rychlík et J. S. Zámečník furent des étudiants de Dvořák à Prague.
Encyclopedia of Cleveland History, article RYCHLIK, CHARLES VACLAV, non signé : https://case.edu/ech/articles/r/rychlik-charles-vaclav
Edward Krejsa
Alois Reiser
Alois Reiser est souvent présenté comme ayant été un jeune élève de Dvořák à Prague. L’information n’est pas certaine : Zdenka E. Fischmann, dans Essays on Czech Music, East European Monographs : Boulder, 2002, p. 15, pointe l’absence de sources primaires sur le sujet.
Page IMDB de Reiser : https://www.imdb.com/fr/name/nm0718414/
Rudolf Friml
The New Grove, Dictionary of Music and Musicians, second edition, Macmillan Publishers Limited : Oxford, 2001, article de Gerald Bordman et William A. Everett.
Partitions de Friml : https://imslp.org/wiki/Category:Friml,_Rudolf
John Stepan Zamecnik
Štěpán Zámečník en tchèque. Il est présenté comme un élève de Dvořák dans le journal Amerikán, op. cit., et dans World's fair memorial of the Czechoslovak group (Czechs and Slovaks) international exposition, op. cit.
Music and image selections curated by Ben Mode, additional text by Glen Young and Graham Vickers, The Music of the silent Films, Wise Publications : London/New York/Paris/Sydney/Copenhagen/Berlin/Madrid/Tokyo, pas d'année indiquée.
https://www.pastmastersproject.org/john-stepan-zamecnik/
https://imslp.org/wiki/Category:Zamecnik,_John_Stepan
https://archive.org/details/VictorMilitaryBandOleVirginnyOneStepCa1915
The Wings : voir https://www.imdb.com/fr/name/nm0952615/. La musique et les effets sonores ont été post‑synchronisés.
Page IMDB : https://www.imdb.com/fr/name/nm0718414/
Les liens ont été consultés le 4 avril 2026.
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