Pages

19 octobre 2019

Janáček cité dans un entrefilet de la presse française (1926)

Janáček cité dans un entrefilet de la presse française (1926)

Lors de mes recherches dans la presse des années 20, je suis tombé sur cette information parue dans le quotidien La Presse du 22 mai 1926. On annonçait la parution d’études musicales dans The Chesterian. L’une d’elles concernait Leoš Janáček ; elle était rédigée par Jan Loewenbach (1). La notule stipulait qu’il s’agissait d’un « examen synthétique de l’œuvre d’un compositeur peu connu et qui mériterait de l’être davantage ». Ces pages dépendaient-elles du séjour effectué à Londres par le compositeur au début du mois de mai ? On peut le penser.

En Grande Bretagne The Chesterian, journal tourné vers la musique, exista de 1915 jusqu’à 1961 avec une interruption entre 1940 et 1947. De très nombreux articles de musique parurent dans cette publication qui fut dirigée pendant une vingtaine d’années par G. Jean-Aubry (2). Evidemment, en France, il n’était pas très commode de se la procurer, à moins de souscrire un abonnement et à condition de maîtriser parfaitement la langue anglaise.

Page de garde d'un numéro du Chesterian
Toujours est-il que le chroniqueur du quotidien La Presse estima qu’il devait citer cette étude du journal britannique. Le nom de Janáček et sa musique tout autant ne défrayait pourtant pas les colonnes de la presse nationale. Quant à ses œuvres, très peu avaient été jouées en France. D’Allemagne, les succès de Jenůfa sur les scènes germaniques d’opéra ne parvenaient pas à franchir le Rhin. Cette citation d’une étude dans un journal britannique ne pouvait toucher que les très très rares lecteurs qui avaient assisté à la tournée de la chorale des instituteurs moraves à la fin de l’année 1925 et qui avaient été frappés par Les 70 000, chœur de Janáček que ses compatriotes avaient chanté dans quelques étapes de leur tournée. D’autant plus qu’en dehors du journaliste Edouard Perrin dans Le Petit Méridional de Montpellier, aucun autre chroniqueur ne cita le compositeur morave. 

Quelques jours avant cette notule, Jane Mortier avait créé le deuxième mouvement de la Sonate I.X.1905, le 10 avril alors que le 24 juin de cette année 1926, le violoncelliste André Huvelin accompagné au piano par Eugène Wagner donnait la première audition française de Pohadka. Un mouvement d’intérêt allait-il se manifester dans le milieu musical français envers ce compositeur d’Europe centrale ? Quelques chefs d’orchestre, quelques solistes jouèrent deux ou trois de ses œuvres, sans vraiment toucher le public. Les compositeurs et les musiciens pour la plupart restèrent étrangers au langage de Janáček. Et le temps passa. Et les empoignades artistiques se portèrent ailleurs. La longue période d’incompréhension en France se maintenait que les victoires successives de Jenůfa sur les scènes allemandes n’arrivèrent pas à briser. 

Bien évidemment cette mention d’une étude (3) d’un musicographe inconnu en France traitant d’un compositeur tchèque, lui aussi inconnu dans notre pays, n’influença en rien la connaissance de Janáček. Le séjour que le compositeur effectua en Grande Bretagne en mai 1926 ne souleva pas un enthousiasme délirant de la part des mélomanes d’Outre Manche d'autant que l'unique concert de ses ouvrages fut occulté par la grève générale qui paralysa transports et journaux. Cependant quelques musiciens  (le chef d’orchestre Henry Wood, en particulier) interprétèrent un peu plus tard certaines de ses œuvres. Rosa Newmarch, initiatrice et organisatrice de son séjour britannique entretint-elle G. Jean-Aubry de la venue de Janáček à Londres ? Peut-être… (voir la note 2) Mais les contacts que ce dernier maintenait avec quelques compositeurs français n’eurent aucun effet positif sur la reconnaissance du maître morave dans l’Hexagone. D'ailleurs, il n’est pas certain du tout que le directeur du Chesterian ait assisté à ce concert d’œuvres de Janáček à Londres le 8 mai 1926.

Pas plus que le copieux article d’Erwin Felber dans La Revue musicale en août 1926, la notule de La Presse n’annonça un printemps ou une saison meilleure pour l’introduction heureuse de la musique de Janáček dans ces années 1920.

Joseph Colomb - octobre 2019

1. Jan Lœwenbach (1880 - 1972), musicographe, avocat attaché à Umělecká beseda, spécialisé dans les droits d’auteurs. Il entretint des relations cordiales avec Janáček dont il appréciait la musique. Exilé à New-York dès 1941, après un bref retour dans son pays, il continua son travail de musicographie aux USA où il décéda. En janvier 1925, il fut la personne qui connecta Bartók et Janáček. En effet, il hébergea Bela Bartók à Prague au moment du concert qu’il donna dans la capitale de la Tchécoslovaquie. Convié sans doute par Loewenbach,  Janáček  assista au récital de son confrère hongrois. Les deux compositeurs se rencontrèrent. Janáček l’invita à se produire à Brno. Les contacts entre le juriste et le compositeur morave continuèrent. Sur une photo prise à Venise en août 1925, à l'occasion du festival organisé par la Société internationale de musique contemporaine, on voit Jan Lœwenbach complètement à droite, à côté de plusieurs musiciens tchèques dont Janáček et Václav Štěpán.

Jan Lœwenbach se tient à l'extrémité droite de la photo,
Janáček est reconnaissable à sa chevelure blanche
tandis que 
Štěpán à l'œil droit bandé se tient au centre. 

2. Il n’est pas inutile d’indiquer que l’homme de lettres, poète, critique littéraire et musicographe français (et anglophone) G. Jean-Aubry devint directeur de ce journal de 1919 à 1940. Plusieurs de ses poèmes furent mis en musique par André Caplet,  Albert Roussel (qui composa en outre la musique de scène du Marchand de sable qui passe sur un conte d’Aubry), Manuel de Falla, etc. Il côtoya nombre de compositeurs français, Maurice Ravel en particulier. En Grande Bretagne, il fit la connaissance de Rosa Newmarch qui assura la traduction anglaise de plusieurs de ses textes sur lesquels Albert Roussel versa de la musique. 
3. Je ne désespère pas de publier sinon l’intégralité de cette étude, du moins un résumé, dès que j’aurai pu récupérer l'exemplaire du Chesterian. 


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire