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13 octobre 2019

From the Future World – Quand l’intelligence artificielle s'empare de Dvořák

From the Future World – Quand l’intelligence artificielle s'empare de Dvořák

« From the Future World est une composition créée à l’aide de l’intelligence artificielle, qui a permis de compléter l’œuvre de Dvořák », peut-on lire en exergue de la page fromthefutureworld.cz. Pour rendre cela possible, l'on a utilisé un logiciel nommé AIVA – pour Artificial Intelligence Virtual Artist.

À l'origine du projet se trouvent l'agence de marketing Wunderman, la banque Komerční banka (du groupe Société Générale) et la Philharmonie de Prague. (1) Le site fromthefutureworld.cz nous renseigne sur la démarche. Tout a commencé par la recherche d'une partition inachevée de Dvořák. Un fragment d'œuvre pour piano fut trouvé au Musée Tchèque de la Musique de Prague et soumis au programme informatique, qui « étudia » ensuite « les 115 opus achevés de Dvořák » pour analyser le « style » du compositeur et compléter ainsi l'ébauche. Le projet ne s’arrêta pas là, puisque le logiciel fut chargé de créer deux autres mouvements et de concevoir ainsi une vaste pièce que les auteurs du projet nommèrent « From the Future World », en référence évidente à la Symphonie From the New World, et lui donnèrent le numéro d'opus 71. Dans une forme pour ensemble de cordes, la pièce sera créée le 15 novembre 2019 par la Philharmonie de Prague sous la direction du Français Emmanuel Villaume. Le deuxième mouvement en a déjà été joué par ce même orchestre en juillet lors du festival Rock for People de Hradec Králové, suscitant, nous dit-on, un accueil enthousiaste : « les gens frappèrent dans leurs mains avec entrain, accueillirent avec ferveur cette musique et se mirent même à danser ». (2)

Tout cela pose un bon nombre de questions. L’approche musicologique paraît bien légère. N’importe quel amateur d'Antonín Dvořák sait bien que si sa dernière partition terminée, l’opéra Armida, porte le numéro d’opus 115, il n’y a en revanche aucune réalité derrière l'évocation des « 115 opus achevés » du compositeur, tant les numéros d’opus sont par endroits fantaisistes, tantôt absents, tantôt donnés à l’identique à deux œuvres différentes. Le catalogue de Burghauser présente quant à lui 206 entrées. (3)

Dans ce contexte, le numéro d'opus associé à From the Future World surprend. Le grand oratorio Svatá Ludmila (Sainte Ludmila), terminé en mai 1886, est déjà désigné comme « opus 71 ». Dans le catalogue de Burghauser, cet oratorio est référencé comme B. 144, et on le retrouve, avec le même numéro d'opus 71, dans l’adaptation à une forme d'opéra sacré qu'en fit Dvořák en 1901, avec comme numéro de catalogue B. 205. D'autre part, Jarmil Burghauser, comme on le lira plus bas, suppose que le manuscrit inachevé date de 1892. Or, à partir de cette année-là, les numéros d'opus associés aux œuvres de Dvořák sont supérieurs à 80 : l'ouverture Othello est l'opus 93 ; la Messe en ré majeur, version II, porte l'opus 86 ; et l'opus 103 identifie le Te Deum. Cela cadre mal avec le numéro d'opus 71 bien malheureusement donné à From the Future World. Pourquoi vouloir absolument identifier de la sorte une pièce composée en 2019, et qui ne relève qu'en partie de l'art de Dvořák ?

De plus, le manuscrit « découvert » au Musée Tchèque de la Musique n'est pas la rareté que l'on pourrait s'imaginer. Il s’agit d’une pièce pour piano en mi mineur, datant peut-être de 1892, nous dit le Catalogue Thématique où nous pouvons en lire l’incipit (ce qui m'a permis de l'identifier, l'information étant absente du site officiel du projet), et restée à l’état de fragment. Nous la trouvons référencée sous le numéro B. 410 dans la partie III du catalogue, consacrée aux « œuvres inachevées et esquisses restées en l’état ».

Entrée 410 du catalogue thématique de Jarmil Burghauser
Entrée 410 du catalogue thématique de Jarmil Burghauser

Comme indiqué au bas de cet aperçu, en 1973, la pièce est éditée par Supraphon dans un recueil intitulé Eklogy - Lísty do památníku (Églogues - Feuillets d'albums). Le manuscrit conservé au Musée Tchèque de la Musique nous présente deux pages comportant trente-six mesures :

Manuscrit de la pièce conservé au Musée Tchèque de la Musique
Manuscrit de la pièce conservé au Musée Tchèque de la Musique (source : www.mediar.cz/wunderman-uvadi-novou-skladbu-antonina-dvoraka)

En 2005, le pianiste Tomáš Víšek arrange, complète et enregistre la pièce pour son CD intitulé Antonín Dvořák pro (mladé) klavíristy, (4) sous le titre Presto en mi mineur. On notera que le tempo presto est absent du manuscrit et relève en l'occurrence du choix du pianiste-arrangeur.

On pourra écouter cette reconstitution sur YouTube :



Enfin, on peut estimer qu'il entre une bonne part de naïveté à vouloir cerner un style dvořákien. Le langage de ce compositeur était très divers, parfois « slave » (ou « pseudo-slave »), parfois « occidental » dans la lignée de Schubert ou Beethoven – ou des deux à la fois, parfois dit « américain », et la liste n’est bien entendu pas close. Même au sujet de ses pages « américaines », il est difficile de se faire à l’idée que deux œuvres aux styles aussi dissemblables que la Suite en la majeur et les Chants bibliques ont été écrites par le même homme, et en partie à la même période. On ignore comment un logiciel aura pu appréhender une telle énigme.

Le ton général de la « communication » autour de l’événement accentue notre perplexité. Il donne la fâcheuse impression d’être une opération de propagande autour d’intérêts financiers ou politiques. Avec beaucoup d'indulgence, on pourra se dire que cette crainte n'est peut-être pas fondée : la Symphonie du Nouveau n'a-t-elle pas aussi été créée au terme de mois d'annonces tapageuses et de polémiques savamment entretenues, où le rôle du Conservatoire privé de Jeannette Thurber et d'une certaine presse tint une grande importance ? Je ne cite cette hypothèse qu'en passant, tant les deux événements restent fondamentalement différents.

Quoi qu'il en soit, il est permis de rester sceptique devant la nouvelle d'une première présentation au cours d’un festival de rock. On ne voit pas comment cette incursion d’une page « sérieuse » au pays de la musique sympa sans prise de tête pourrait nous rendre plus aimable cette initiative. Faut-il donc que des spectateurs venus pour des « variétés » se mettent à frapper dans leurs mains et à danser dans l’assistance pour nous convaincre de la valeur de l’œuvre, et de la légitimité de la démarche ?

L’alliance entre technologie et grande musique n'est certes pas une première. Il y a quelques mois, l’entreprise chinoise Huawei avait mis à contribution l'intelligence artificielle pour « l’achèvement » de la 8e Symphonie de Franz Schubert, annoncé à grand renfort de communiqués. Tout cela pour, hélas, nous donner à entendre quelques mesures ampoulées et tintamarresques que pourront peut-être goûter ceux qui n'aiment pas Schubert. (5)

Dvořák subira-t-il le même sort ? Je n’ai pas trouvé d’extraits sonores de From the Future World, sauf son premier mouvement, joué au piano par Ivo Kahánek. Cette page a été créée le 30 mars 2019 puis présentée à Bruxelles en mai suivant. (6)

On pourra se faire une idée ci-dessous, mais je dois prévenir l'auditeur : la vidéo commence par un immonde son synthétique qui, décidément, jure avec la volonté « musicologique » du projet. Pourquoi ceux qui entendent nous faire partager de nouvelles joies artistiques s'obstinent-ils à martyriser de la sorte l'oreille de l'honnête mélomane ?



Que dire de ce mouvement ? Rien ici qui puisse heurter la moindre sensibilité. Tout est amené avec un métier certain et s'écoule posément. Mais rien qui ne retienne réellement l’attention : il s’agit bien assez vite d’une musique « au kilomètre » (dira-t-on une « musique d'ordinateur » ?), sans génie et sans grand charme, une « pièce de genre » qui ne saurait troubler l’auditeur occasionnel. Le pianiste Ivo Kahánek reste lucide :
Même si cela ressemble à une œuvre de Dvořák, on voit dès un premier regard attentif que ce n'est pas du Dvořák car il manque ici l'élément mystérieux grâce auquel les hommes peuvent encore de nos jours se distinguer de la technologie. (7)
Le ton du morceau, en effet, n'évoque guère Dvořák que par instants : le matériel en provenance du manuscrit occupe un peu moins des deux premières minutes, le reste est sorti d'un cerveau de silicium. Peut-être conscient de cette distance avec l'univers du compositeur, l'interprète a choisi une approche très « grand piano romantique », aidé en cela par un instrument au son opulent, loin du modeste Bösendorfer qu'utilisait le compositeur. La vision presto adoptée avant lui par Tomáš Víšek nous paraît bien davantage conforme à son héritage : il est connu que l’écriture de Dvořák pour le piano, plutôt atypique, privilégie la clarté des lignes au service d’épisodes contrastés et toujours surprenants – en somme, l’inverse de ce qui nous est offert ici. (8)

Emmanuel Villaume, prochain créateur de l'œuvre dans sa version pour cordes, pose sur l'événement le même regard détaché :
C'est une expérience intéressante, mais cette musique n'est pas de Dvořák. (9)
En effet, cette musique n'est pas de Dvořák : le logiciel AIVA est reconnu comme auteur à part entière, enregistré comme tel à la SACEM (10) et nous pouvons lire sur l'agenda de la Philharmonie de Prague que l'auteur de From the Future World est bien le duo AIVA - Dvořák.

Extrait du programme de la Philharmonie de Prague pour le 15 novembre 2019
Extrait du programme de la Philharmonie de Prague pour le 15 novembre 2019 (www.pkf.cz/337-aiva-britten-musorgskij)
L'auteur de ces lignes ne nourrit évidemment aucun grief à l'encontre des auteurs de ce projet, dont il ne connaissait pas l'existence avant d'écrire cet article, et pas davantage envers les interprètes cités. J'ai exposé les raisons objectives qui nourrissent mon scepticisme envers From the Future World. Il va de soi que je reste très curieux de connaître l'aboutissement de cette expérimentation et que j'écouterai avec grand intérêt l'œuvre orchestrale, quand elle sera disponible. C'est pourquoi je m'empresserai d'en souligner les qualités si d'aventure une bonne surprise venait à nous être révélée.

Alain Chotil-Fani, octobre 2019

P. S. (décembre 2019) : voir la page Œuvre d'art ? pour lire les commentaires sur le récital du 15 novembre.

Liens

Tous les liens cités sur cette page ont été consultés le 12 octobre 2019.

Notes

(1) Voir www.mediar.cz/wunderman-uvadi-novou-skladbu-antonina-dvoraka

(2) Dans le paragraphe qui précède, les passages entre guillemets sont extraits du site fromthefutureworld.cz. Traduction personnelle.

(3) BURGHAUSER Jarmil, CLAPHAM John, « Thematický Katalog », PRAHA, Bärenreiter Editio Supraphon, 1996.

(4) ou Antonín Dvořák pour les (jeunes) pianistes, label Rosa Classic.

CD de Tomáš Víšek avec le fragment B. 410 arrangé et complété
CD de Tomáš Víšek avec le fragment B. 410 arrangé et complété

(5) Voir par exemple l'article Quand Huawei entend finir une symphonie, il achève Schubert, par Claire Fleury, site du Nouvel Obs, 5 février 2019 :
o.nouvelobs.com/high-tech/20190205.OBS9723/quand-huawei-entend-finir-une-symphonie-il-acheve-schubert.html

(6) Dans https://www.fromthefutureworld.cz/en, voir les entrées "1st movement..." et "Brussels".
On lit dans ce dernier article que la présentation à Bruxelles se tint à l’instigation du Ministère tchèque de l'industrie et du commerce et en présence du commissaire européen de la Tchéquie, de représentants de pays de l'Union Européenne, de membres du Comité des représentants permanents de l'UE, d'ambassadeurs, d'attachés et de personnes venues de la télécommunication, de la science et de la recherche.

(7) Texte original, cité dans www.mediaguru.cz/clanky/2019/03/wunderman-s-kb-sklada-hudbu-za-pomoci-umele-inteligence :
I to, co vypadá jako Dvořák, Dvořáka na první dobrou nepřipomíná, protože tam chybí ono tajemství, kterým se lidé stále ještě liší od technologií.
Merci à Éric Baude pour la traduction.

(8) Comparer le passage présenté avec deux autres œuvres écrites par Dvořák pour le piano :




(9) Voir www.mediaguru.cz/clanky/2019/03/wunderman-s-kb-sklada-hudbu-za-pomoci-umele-inteligence.

(10) Lu sur www.aiva.ai/about :
Aiva became the first virtual artist to have her creations registered with an author's rights society (SACEM).

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