Dvořák tel que je l'ai connu, par Camille W. Zeckwer (1919)
Le compositeur Camille Zeckwer, né en 1875 à Philadelphie et mort dans l'Etat de New York en 1924, apprit l'art musical auprès de son père Richard, pédagogue reconnu. Il fut par la suite l'un des élèves de Dvořák aux Etats-unis (1894-95). Il continua son apprentissage à Berlin avec Philipp Scharwenka et Florian Zajic pour le violon.
Ses compositions furent un temps populaires en Amérique. Ses Ballads of the Sea op. 25, pour piano, eurent une notoriété certaine, et son Concerto pour piano de 1897 fut donné à plusieurs reprises avec l'auteur en soliste et le Philadelphia Orchestra dirigé par Leopold Stokowski. En 1914, il gagna le Cleveland Mendelssohn Prize avec sa cantate The New Day, op. 24. Son poème symphonique Jade Butterflies op. 50, sur des paraphrases de poèmes japonais, fut primé et joué le 30 mars 1922 par le Chicago Symphony Orchestra sous la direction de Frederick Stock. (1)
Ses souvenirs de Dvořák apparurent en novembre 1919 dans la revue musicale américaine The Etude, où l'on trouve aussi l'évocation de Jeannette Thurber déjà publiée sur MusicaBohemica. Ils éclairent d'un jour particulier la personnalité du compositeur tchèque, colérique jusqu'à l'excès dans la salle de classe tout en sachant être le plus charmant des hommes dans un cadre privé.
Ses compositions furent un temps populaires en Amérique. Ses Ballads of the Sea op. 25, pour piano, eurent une notoriété certaine, et son Concerto pour piano de 1897 fut donné à plusieurs reprises avec l'auteur en soliste et le Philadelphia Orchestra dirigé par Leopold Stokowski. En 1914, il gagna le Cleveland Mendelssohn Prize avec sa cantate The New Day, op. 24. Son poème symphonique Jade Butterflies op. 50, sur des paraphrases de poèmes japonais, fut primé et joué le 30 mars 1922 par le Chicago Symphony Orchestra sous la direction de Frederick Stock. (1)
Ses souvenirs de Dvořák apparurent en novembre 1919 dans la revue musicale américaine The Etude, où l'on trouve aussi l'évocation de Jeannette Thurber déjà publiée sur MusicaBohemica. Ils éclairent d'un jour particulier la personnalité du compositeur tchèque, colérique jusqu'à l'excès dans la salle de classe tout en sachant être le plus charmant des hommes dans un cadre privé.
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| Camille Zeckwer vers 1915 (DR) |
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Dvořák as I Knew Him
By Camille W. Zeckwer
Avoir pu côtoyer Dvořák est l'une des plus belles choses qui me soient jamais arrivées. Vingt-cinq années ont beau nous séparer du temps où j’avais le privilège d’étudier auprès de ce maître merveilleux, les souvenirs de cet âge d’or de ma jeunesse demeurent vifs et présents dans mon esprit. Mes parents avaient décrété que je serais musicien. Mon père semblait persuadé de m’avoir transmis son inspiration divine, aussi était-il incapable de se faire à mon absence de don. Tout à sa déception, il me traitait avec constance du plus stupide élève de sa classe.
Naturellement, ce traitement perpétuel finissait par fragiliser les quelques talents que je possédais.
Je me suis pourtant mis dans la tête de remporter une médaille d’or en fugue. Mon échec aurait dû mettre fin à ma carrière musicale, si le Dr W. W. Gilchrist ne m'avait alors murmuré quelques mots d'encouragement touchants. Je pris mon courage à deux mains pour écrire une sonate pour piano en quatre mouvements. Armé de la chose, je me suis rendu à New York, à l’assaut de Dvořák.
Le cher vieil homme était assis à un bureau dans le coin le plus éloigné de la pièce. Il m'a regardé comme si j'étais un percepteur, ou un représentant en livres, et, sans un salut, m'a ordonné de jouer ma sonate. À ce moment-là, ma petite réserve de courage se volatilisait, et l'inquiétude rendait mon jeu nerveux. J’occupais mon esprit à décompter les barres de mesures, pour voir jusqu'où je pourrais continuer avant d’être stoppé – voire expulsé. A ma grande surprise, je me suis retrouvé à la fin du premier mouvement.
Soulagé autant qu'étonné, je reçus son ordre de poursuivre. Je prenais confiance en moi. Pendant que je jouais toute la sonate, le froncement de sourcils jovien finit par s'atténuer et quelques légères marques d'approbation apparurent. L’homme fit montre d’une authentique gentillesse en me proposant une bourse, avant de me demander de venir à New York pour étudier avec lui tous les jours.
Mon pauvre père, qui trépignait en bas, fit plusieurs tentatives frénétiques pour voir Dvořák, sans pouvoir être admis. Le maître des lieux était inaccessible, sauf pour ceux qu’il voulait bien admettre à ses côtés.
Dès mon installation, je me suis lancé dans la composition d'un trio pour piano, violon et violoncelle. Dvořák m'a fait écrire neuf développements différents du premier mouvement, inspirés des sonates pour piano de Beethoven, me demandant d'adapter mes propres thèmes aux modulations précises et au nombre de mesures de Beethoven. De même, ma première ébauche du mouvement lent prit la forme de l'Adagio de la Sonate Pathétique. Par la suite, je donnais libre cours à ma fantaisie pour écrire un mouvement lent original. Une étude exhaustive de Schumann me donna la base du Scherzo.
Il était clair que, pour tout manuel, Dvořák utilisait les partitions courantes des grands maîtres. Il dédaignait les ouvrages pédagogiques. Il admirait par-dessus tout Schubert. Il considérait en effet Schubert comme un prophète et me disait souvent, même si cela sonne étrange, qu'on ne pourrait fonder la musique du futur qu'en revenant au passé - à Schubert, en fait - tout en développant les idées musicales sous une forme mélodique contemporaine.
"Schubert", disait-il, "ah oui, Schubert est trop long, oh, tout-à-fait trop long ; mais pour moi, non !" (2)
L'un des péchés mignons de Dvořák était de lire avec délices les critiques de ses propres symphonies. Il gloussait de rire chaque fois qu'il se trouvait comparé à Beethoven. De telles comparaisons, bien sûr, se rapportaient à ses symphonies antérieures, avant qu'il n’écrive le Nouveau Monde, qui a marqué une nouvelle étape dans son développement.
Mais cette bonne humeur et de cette naïveté ne se manifestaient guère dans la salle de classe. Là, je l'ai souvent vu promener ses malheureux élèves de long en large en les tirant par le nez, qu'il considérait apparemment comme un point de contact anatomique plus intime que le lobe d'oreille traditionnel.
J'ai échappé à cette forme particulière de pédagogie. Mais je n'avais aucun traitement de faveur, loin de là ! Souvent, il jetait mon innocent manuscrit à terre pour le piétiner avec ses talons, tout en ponctuant le spectacle de grognements dignes d’un sanglier sauvage. Cette pratique avait la vertu de refroidir son tempérament et bientôt, il ramassait presque tendrement le manuscrit offensant et allait jusqu'à lâcher des compliments sur quelques mesures qui avaient échappé par miracle aux talons dévastateurs.
Il joua pour moi toute la Symphonie du Nouveau Monde telle qu'il l'avait composée, et m'a ensuite emmené aux premières répétitions avec Seidl. (3)
Une autre fois, quand je suis arrivé un matin, il m'a dit : "Ah, mon cher Philadelphia" (il m’a toujours dénommé de la sorte), "je n'ai pas le temps de vous donner une leçon aujourd'hui. Mais venez avec moi, Seidl va répéter mes ouvertures." (Dans la Nature, Othello, Carnaval). Bras dessus, bras dessous, nous voilà partis sans façon pour la salle de concert, où nous nous assîmes s'assis côte à côte comme des auditeurs disposés au meilleur des spectacles.
Un jour, j'appris au Conservatoire que le Dr Dvořák était malade. Arrivé de Philadelphie tôt le matin, j'en fus très déçu. Mais j'avais des doutes. J'allai chez lui et frappai timidement à la porte. Pas de réponse. J’entrai. Sa seule maladie était une fièvre de composition. De nombreux reliefs de repas jonchaient la pièce où il s’était retranché, sûrement depuis plusieurs jours. Mon intrusion fut froidement accueillie, mais il finit par se rendre à mes suppliques. Consentant d'abord à n'examiner que quelques mesures de mon travail, il accepta de me garder auprès de lui pendant plusieurs heures.
Un autre jour, après la leçon, il m'a invité à déjeuner avec lui. Craignant de lui faire perdre son temps, je l'ai prié de m'excuser, avançant que mon train partait à deux heures. Mais il m'a emmené avec lui, bon gré mal gré. Alors que nous approchions de sa maison, il mit son bras autour de mes épaules et m'interrogea :
"A quelle heure dites-vous que votre train part ?"
"A deux heures."
"Vous feriez mieux de vous dépêcher, il est deux heures et quart maintenant."
Je l'avais exhorté à plusieurs reprises de me rendre visite à Philadelphie. Il a fini par accepter, mais juste au moment où nous montions dans le train, il s'est éclipsé sans un mot ! J'ai découvert par la suite qu'il avait peur de ne pas être autorisé à aller à la messe de six heures le lendemain matin, comme il en avait l'habitude. (4)
Mais un mystère que je n'ai jamais résolu, c'est son hilarité sans bornes provoquée par un accord de septième parfaitement bien diminué que j'avais placé dans un de mes chants. Quand je lui ai humblement demandé une explication, il n'a fait qu'éclater de rire une nouvelle fois. Il s'esclaffait au milieu de larmes de joie : "Ah, ah ! Si Brahms voyait ça !"
Je n'ai jamais compris ce qui allait de travers avec ce pauvre accord de septième. De même que je ne me suis jamais expliqué pourquoi il avait insisté pour que le deuxième thème du premier mouvement de mon trio en sol mineur soit en la bémol majeur. Il est toujours en la bémol majeur et sonne très bien dans cette tonalité ; mais je ne me vois pas autoriser un de mes élèves à s'affranchir à ce point des règles usuelles.
Un air de mystère flottait quand Dvořák parlait de Brahms. Il était évident qu'il admirait beaucoup Brahms, mais j'ai toujours eu l'impression qu'en filigrane existait une jalousie cachée, une jalousie qui n'amoindrissait en rien l'admiration sincère de Dvořák pour tout autre compositeur. C'était peut-être à cause du succès de Brahms dans son propre style, si personnel qu'il restait une énigme pour Dvořák.
Comme je l'ai indiqué, presque tous les enseignements de mon maître avaient comme référence Beethoven, Schubert, Brahms et Wagner. (5) Mais sa personnalité fut pour moi l'influence dominante.
Mes deux années d'études auprès de lui (1894-1895) furent un merveilleux privilège et un stimulant pour un jeune homme impressionnable de 19 ou 20 ans. (Voilà ! J'ai donné mon âge). Pourtant, en même temps, j'étais trop jeune et encore trop loin d'avoir assez d'esprit pour mesurer ma chance et assimiler tout ce qu'il m'offrait. Personne n'a encore découvert la formule pour accorder l'enthousiasme des vingt ans avec l'expérience de la quarantaine.
Mon père a écrit à Dvořák pour lui demander si je pouvais aller le rejoindre à Prague. Il n'a jamais répondu. A l'étranger, j'ai toujours regretté son absence, et j'avais l'impression durable qu'il manquait quelque chose à mes études en Europe. Aucun autre professeur n'a jamais été une telle source d'inspiration pour moi. C'était comme un second père : un homme bon, aimable, pieux, avec une admiration sincère pour tout ce qui était beau dans l'art et dans la vie. Il était simple comme un enfant, mais toujours avec entière confiance en ses propres opinions qui dénotaient une conscience droite, fondée sur une foi personnelle et riche.
Par une curieuse contradiction, quand on juge comme moi que ses meilleures œuvres, en dehors de son quintette pour piano, ont été écrites dans ce pays, sa vie à New York a été des plus malheureuses. Il me confia un jour :
"Savez-vous, mon cher Philadelphia, je gagne quinze mille dollars par an. Il y a quinze ans, je n'avais pas grand chose à me mettre sous la dent, et j'étais plus heureux." (6)
La moitié de ses enfants étaient restés à Prague. Sa femme, venue avec lui en Amérique, n'a jamais pu comprendre notre pays et ses plaintes continuelles n'ont fait qu'augmenter son mal du pays.
Et pourtant, comme je l'ai dit, Dvořák s'est trouvé très inspiré parmi nous et était convaincu qu'une nouvelle école de musique allait naître des mélodies indiennes et nègres. Mais son propre usage de ces thèmes a toujours été coloré, non par la Bohême musicale artificielle de New York, mais par l'esprit véritable et authentique de sa propre Bohême natale. (7)
(Traduction Alain Chotil-Fani, juin 2019)
Notes
(1) Les informations sur Zeckwer sont tirées de SADIE Stanley, « The New Grove, Dictionary of Music and Musicians », BASINGSTOKE HAMPSHIRE, second edition, Macmillan Publishers Limited 2001. J'ai aussi consulté https://www.worldcat.org/title/jade-butterflies-for-orchestra/oclc/57516371 au sujet de Jade butterflies, et le School Catalog Prospectus 1915-1916 de la Philadelphia Musical Academy pour les concerts avec Stokowski. J'ai tiré de cette dernière publication le portrait en haut de cette page.
Leopold Godowsky joue la première des Chansons de la Mer, op. 30, de Camille Zeckwer
Une Petite Valse, Op. 96 n. 2 (1922), par Phillip Sear
(2) L'amour de Dvořák sur Schubert est bien documenté. Voir sur ce site cet article sur Schubert et quelques commentaires.
(3) Lire aussi l'article de Joseph Kovařík Dvořák tel que je l'ai connu - article 9 : les ultimes révisions de la Symphonie du Nouveau Monde.
(4) Et Dvořák n'alla jamais à Philadelphie.
(5) On notera l'absence de Liszt et Smetana dans cette énumération.
(6) Sans doute pas quinze ans plus tôt, mais encore quelques années avant, Dvořák se trouvait dans un tel dénuement qu'il avait songé à voler des petits pains pour nourrir sa famille, selon Josef Suk. Voir l'étude de D. Beveridge (2015) sur les lieux de vie et voyages de Dvořák 1873-1877.
(7) Cette péroraison plutôt convenue doit être prise avec distance, dans la mesure où discerner un "authentique esprit de Bohême" dans les partitions de Dvořák relève, faute d'analyse convaincante, du cliché le plus plat.

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