Dvořák tel que je l'ai connu
Pendant dix ans, de 1918 à 1928, Joseph Kovařík fit paraître dans le journal Fiddlestrings une série d'articles intitulés "Dr. Dvořák as I knew him". J. Kovařík avait été le jeune assistant du compositeur Antonín Dvořák à Prague puis en Amérique. Ces témoignages d'un grand intérêt nous renseignent aussi bien sur l'homme que sur le compositeur. Pour cette raison, ils ont fourni un matériel inestimable à bien des biographes, quoique ces souvenirs soient par endroit à prendre avec grande précaution. Je reviens sur ce point dans les propos qui suivent l'article.Les autres articles de cette série sont disponibles sur MusicaBohemica :
Dvořák tel que je l'ai connu - article 1 (ci-dessous) : Spillville, Symphonie du Nouveau Monde
Dvořák tel que je l'ai connu - article 4 : Vysoká, New York, pigeons, chemins de fer, bateaux à vapeur
Dvořák tel que je l'ai connu - article 5 : les affres d'un chef
Dvořák tel que je l'ai connu - article 6 : le choix de Spillville
Dvořák tel que je l'ai connu - article 7 : la rencontre
Dvořák tel que je l'ai connu - article 8 : pourquoi Dvořák aimait Spillville
Dvořák tel que je l'ai connu - article 9 : les ultimes révisions de la Symphonie du Nouveau Monde
Dvořák tel que je l'ai connu - article 10 : Dvořák et l'alto
Dvořák tel que je l'ai connu - article 11 : Dvořák organiste
Dvořák tel que je l'ai connu - article 12 : l'œuvre oubliée
Dvořák tel que je l'ai connu - article 13 : Brahms et Dvořák
Dvořák tel que je l'ai connu - article 5 : les affres d'un chef
Dvořák tel que je l'ai connu - article 6 : le choix de Spillville
Dvořák tel que je l'ai connu - article 7 : la rencontre
Dvořák tel que je l'ai connu - article 8 : pourquoi Dvořák aimait Spillville
Dvořák tel que je l'ai connu - article 9 : les ultimes révisions de la Symphonie du Nouveau Monde
Dvořák tel que je l'ai connu - article 10 : Dvořák et l'alto
Dvořák tel que je l'ai connu - article 11 : Dvořák organiste
Dvořák tel que je l'ai connu - article 12 : l'œuvre oubliée
Dvořák tel que je l'ai connu - article 13 : Brahms et Dvořák
Aucune traduction française n'étant à notre connaissance disponible, voici ci-dessous le premier article dans notre langue.
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Fiddlestrings Vol. I, No. 1 (1918)
DR DVOŘÁK TEL QUE JE L'AI CONNU
PAR JOSEPH J. KOVAŘIK
Le Dr Dvořák était un homme au grand cœur, toujours heureux de pouvoir venir en aide, en toute circonstance disposé à jeter un œil sur les partitions de jeunes compositeurs et à leur prodiguer des conseils où il mettait le meilleur de sa science. Nombreux, peut-être, seront ceux en désaccord avec ce qui précède. Ce seront ceux qui n’ont fait qu’entrevoir l’homme, sans jamais avoir été en contact étroit avec lui.
Il est très vrai qu’au premier abord le Dr Dvořák en imposait avec son allure d’homme sévère voire farouche, accentuée encore par un regard noir et pénétrant. En réalité le Dr Dvořák était très timide, et pour tout dire, un être réservé. Sa nature cependant s’excitait facilement et il lui arrivait de lâcher des mots vifs, pour le regretter plus tard. En guise d’illustration, je vais relater un petit incident. Pour cela je dois revenir à la Symphonie du Nouveau Monde, sans contredit la plus populaire de ses nombreuses compositions.
Cette symphonie, qui a été au cœur de tant de controverses, a été écrite ici même à New York, et non dans l’Ouest, comme certains journaux l’ont cru à cette époque ; ou, pour être exact, continuent de le soutenir – quoiqu’il soit parfaitement exact qu’elle a reçu sa “touche finale” là-bas.
Le manuscrit de cette œuvre de Dvořák portait l’inscription et la date suivante : “Sinfonie E moll, 18-1-93.”
La partition d’orchestre, portant le titre “Sinfonie E moll, čís. 8,” (No. 8) fut commencée le 9 février 1893 et terminée à New York le 24 mai 1893, c’est-à-dire deux semaines avant que Dvořák ne parte vers l’ouest pour les vacances d’été.
Quelques jours après l’arrivée de Dvořák à Spillville, dans l’Iowa, le docteur me dit un matin :
- Jeune homme, savez-vous ce que vous pourriez faire?
- A vrai dire, non, répondis-je.
- Eh bien, vous pourriez profiter de l’été pour recopier ma symphonie ; voyez, cela ne fait que 128 pages, et si vous ne copiiez, disons, que quatre pages par jour, dans un mois c’est terminé.
- Oh, très bien, si ce n’est que quatre pages par jour, c’est facile, répondis-je.
Le jour suivant je commençai le travail – recopier quatre pages, et fini pour la journée. Au soir quand je vins me présenter pour notre jeu de cartes quotidien (un jeu très simple et sans aucun intérêt), le docteur me demanda si j’avais commencé le travail, et après que je lui ai mentionné les “quatre pages”, la partie débuta. Le lendemain, la même histoire recommença.
Le troisième jour, après avoir fait mention des “quatre pages”, je fus surpris par la réaction du docteur :
- Jeune homme, quel fainéant vous faites ! Quatre pages seulement, et en plus des pages si “légères”, où moins du tiers des instruments sont employés ! Vous devriez écrire au moins seize pages comme cela par jour !
Je signalai avoir compris qu’il ne s’agissait que de quatre pages quotidiennes, et que je n’étais pas venu dans l’Ouest pour recopier de la musique, mais en vain.
- Paresseux, bon à rien, maugréait le docteur en brassant les cartes.
Le docteur était mauvais perdant, et faisait toujours tout pour gagner, ce à quoi il parvenait d’ordinaire, ne faisant rien de mon côté pour m’imposer. Ce soir-là, cependant, m’efforçant de me venger des remarques du docteur, je m’appliquai et, la chance aidant, je gagnai presque toutes les parties. Le docteur, énervé par cette série d’échecs, laissa tomber avec amertume :
- Si seulement vous mettiez autant d’efforts dans la recopie de la musique que dans le jeu de cartes, vous écririez à coup sûr plus de quatre pages par jour.
Piqué au vif par les réflexions du docteur, je me mis au travail le lendemain et ne relâchai pas mon effort avant d’avoir fini vingt pages. Au soir, à la question du nombre de pages, je dis :
- Oh, seulement vingt.
- Quoi ! Cela n’est pas possible. Je sais fort bien combien un homme peut écrire de pages en une journée, et vingt pages bien remplies, cela dépasse les bornes. Eh, voulez-vous vous tuer à la tâche ?
Je rétorquai que jusqu’alors la tâche ne m’avait pas tué, et que j’étais on ne peut plus vivant.
Le résultat du jour suivant, avec vingt autres pages, fut la nouvelle de trop pour le docteur.
- Maintenant, cela suffit. Souvenez-vous que vous êtes venu ici pour profiter de vos vacances, et ne vous tracassez pas pour ce que j’ai dit l’autre jour. Vous devez me connaître maintenant et savoir que parfois il m’arrive de m’emporter, ne le prenez pas au sérieux, dit Dvořák d’un ton conciliant.
À partir de là, je travaillais au rythme d’une dizaine de pages chaque jour – jusqu’à atteindre la fin du manuscrit où je m’aperçus que les trombones, qui jouaient jusque-là sans faillir, se taisaient brusquement.
Le docteur était en terrasse parmi quelques anciens du village.
Je lui annonçai que je touchais la fin de la partition, mais qu’il me semblait que quelque chose manquait. Il répondit :
- Absurde. Rien ne manque.
Je dis que je ne comprenais pas pourquoi les trombones devaient se taire alors que tout l’orchestre continuait à jouer. Il m’envoya chercher la partition, l’observa et au bout d’un moment dit :
- Oui, vous avez raison. Mais avez-vous lu la note en dessous ?
- Certes, mais je ne vois pas ce qu’elle a à voir avec la symphonie.
La note disait : "Terminé le 24 mai 1893. 1:33 de l’après-midi reçu câble annonçant l’arrivée sans problème des enfants à Southampton sur le chemin de l’Amérique".
- Voyez-vous, quand j’ai reçu le câble, j’ai oublié les trombones, expliqua Dvořák.
Les trombones furent bien sûr ajoutés et c’est ainsi que la symphonie reçut sa “touche finale” à Spillville, dans l’Iowa.
Je fus très heureux d’en avoir fini avec la partition, mais la joie fut de courte durée. Le lendemain, le docteur me dit :
- Eh bien, puisque vous savez si bien recopier la musique, voici la partition d’un nouveau quatuor à cordes. Vous pouvez en écrire les parties, comme ça nous pourrons le jouer sans attendre.
Ceci est une autre histoire, que je raconterai à une autre occasion.
Ici se termine le premier article de Kovařík, auquel le journal a ajouté les lignes suivantes, non signées :
LE DR ANTONÍN DVOŘÁK
Le Dr Antonín Dvořák a gagné l'affection des Américains comme aucun maître moderne n'est parvenu à le faire depuis une décennie. Chacun connaît son "Humoresque", jouée dans tout foyer possédant un instrument de musique, et sa grande Symphonie du Nouveau Monde est familière aux publics des concerts partout dans le monde.
Nous allons publier une série d'articles intéressants sur la vie et l'œuvre du compositeur, sous le titre "Le Dr Dvořák tel que je l'ai connu" (“Dr. Dvořák as I Knew Him”), par Joseph J. Kovařik [sic].
M. Kovařik connaissait intimement le Dr Dvořák pour avoir été son collaborateur au Conservatoire de Prague et partagé son quotidien à New York. Ensemble, ils passèrent leurs vacances au foyer des parents de M. Kovařik à Spillville, dans l'Iowa. M. Kovařik eut à cet endroit de nombreuses occasions d'observer les traits d’humeur et la manière d'être de ce grand maître.
(traduction Alain Chotil-Fani)
Lire la suite
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(2) Voir par exemple ici.
Notes sur l'article de Josef J. Kovařík
Les trombones auraient-ils été oubliés par Dvořák, dans la joie d'apprendre que ses enfants étaient en route pour l'Amérique ? Sans doute pas, car le manuscrit de la symphonie porte de la main même du compositeur l'indication "terminé ce matin à 9 heures", alors que le télégramme est reçu en début d'après-midi. (1) L'hypothèse formulée par Kovařík est donc erronée : les trombones avaient été oubliés avant l'arrivée de la nouvelle, et non à cause d'elle.
Il ne fut pas le seul à commettre des erreurs sur le sujet. Ainsi, John Clapham écrit
D'autres auteurs avancent que la joie du compositeur aurait été provoquée par l'arrivée imminente de ses enfants, pour nous dire ensuite que les dates ne concordent pas : le télégramme date du 24 mai alors que la famille de Dvořák débarque à New York le 31 de ce mois. Il s'agit une nouvelle fois d'une lecture trop hâtive. Le câble annonce que les enfants sont bien arrivés à Southampton, simple escale en Angleterre sur le chemin du Nouveau Monde, et certainement pas en Amérique.
Cela nous interroge sur la fiabilité des souvenirs de Kovařík. Quand il publie son premier article, un quart de siècle s'est écoulé depuis le séjour à Spillville. Le jeune homme qui assistait et accompagnait son maître est devenu un altiste chevronné au sein de la Philharmonie de New York. Une certaine réserve s'impose, et on verra mieux pourquoi dans ses autres articles, au sujet de faits relatés si tardivement.
Il ne fut pas le seul à commettre des erreurs sur le sujet. Ainsi, John Clapham écrit
Quand cette oeuvre fut pour la première fois répétée, [Dvořák] s'aperçut qu'il avait oublié de compléter les parties de trombones dans les dernières mesures. (2)Kovařík nous dit l'inverse, ce qui est d'ailleurs plus logique, à savoir que l'erreur fut découverte lors de la recopie de la partition, et non des répétitions.
D'autres auteurs avancent que la joie du compositeur aurait été provoquée par l'arrivée imminente de ses enfants, pour nous dire ensuite que les dates ne concordent pas : le télégramme date du 24 mai alors que la famille de Dvořák débarque à New York le 31 de ce mois. Il s'agit une nouvelle fois d'une lecture trop hâtive. Le câble annonce que les enfants sont bien arrivés à Southampton, simple escale en Angleterre sur le chemin du Nouveau Monde, et certainement pas en Amérique.
Cela nous interroge sur la fiabilité des souvenirs de Kovařík. Quand il publie son premier article, un quart de siècle s'est écoulé depuis le séjour à Spillville. Le jeune homme qui assistait et accompagnait son maître est devenu un altiste chevronné au sein de la Philharmonie de New York. Une certaine réserve s'impose, et on verra mieux pourquoi dans ses autres articles, au sujet de faits relatés si tardivement.
On s'étonnera peut-être du titre de docteur que l'auteur et la presse accolaient systématiquement au patronyme du compositeur. C'est pourtant la pure vérité. Depuis 1891, Dvořák était docteur honoris causa de l'Université de Cambridge et docteur en philosophie de l'Université Tchèque Charles Ferdinand de Prague, et l'usage voulait alors que des titres si prestigieux soient mentionnés.
Un mot pour terminer sur l'intitulé de la partition manuscrite. Le titre cité par Kovařík n'est pas exact, la partition indiquant ‘Sinfonie E moll // Předehra k Sinfonii E moll // New York 18 10/1 93’. Le numéro 8 mentionné au début de l'œuvre est en revanche correct. Dvořák ne comptait pas sa toute première symphonie dans le décompte total, son manuscrit ayant été égaré et considéré définitivement perdu avant sa redécouverte dans les années 1920.
Alain Chotil-Fani, octobre 2018 (rév. janvier 2020)
Un grand merci au Dr Beveridge pour m'avoir fait connaître le détail de ces articles.
Alain Chotil-Fani, octobre 2018 (rév. janvier 2020)
Un grand merci au Dr Beveridge pour m'avoir fait connaître le détail de ces articles.
Notes
(1) Voir page 45, note 104, de NOVÁ Kateřina, VEJVODOVÁ Veronika, THREE YEARS WITH THE MAESTRO, An American remembers Antonín Dvořák, Národní Museum, Praha, 2016.(2) Voir par exemple ici.
Voir aussi
Sur MusicaBohemica : Dvořák par ceux qui l'ont connu

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