1929 - Bakule et son tour de France (8)
Les leçons d’une tournée extraordinaire
La musique investie d’un rôle social et politique joua un rôle non négligeable dans les rapports humains à l’intérieur d’un pays, dans les relations entre pays amis, elle servit parfois d’agent diplomatique. La tournée française entreprise par Bakule et ses élèves rentra dans ce cadre, par certains de ses côtés. Entre la jeune république tchécoslovaque, plus largement entre les pays tchèques et la France, des relations s’étaient nouées depuis la fin du XIXe siècle lorsque quelques intellectuels bâtirent des passerelles entre une France encore meurtrie par la Guerre de 1870 et les forces vives qui dans les pays tchèques tentaient de gagner un certaine autonomie à l’intérieur de l’Empire austro-hongrois. Sans s’appesantir sur cet aspect, il faut rappeler les actions entreprises par Louis Léger et Ernest Denis, en particulier. D’autre part, des écrivains, des peintres, des musiciens tchèques étudièrent en France, y travaillèrent et certains s’y installèrent durablement activant les rapports entre les cultures tchécoslovaque et française.
Le périple de la troupe de Bakule s’inséra dans ce mouvement, le servit et l’étendit à quasiment tout le territoire hexagonal. Avant tout, sur quatre plans différents, son tour de France marqua des points, troubla les esprits de ses multiples interlocuteurs et auditeurs tout en en convainquant un certain nombre. Sur les plans médiatique, musical, politique et pédagogique, la tournée fut un succès. C’est chacun de ces plans que je vais développer ci-dessous.
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František Bakule © Médiathèque du Père Castor, Meuzac
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Succès médiatique
Cette tournée fut en premier lieu un fort succès médiatique. Tout d’abord à Paris, de nombreux journaux nationaux s’empressèrent de présenter le pédagogue tchèque et le chef de chœur quelques jours avant son arrivée dans la capitale et certains, moins nombreux, le suivirent dans ses manifestations parisiennes. Dès son premier concert le 26 avril à Paris, «leur réputation de merveilleux chanteurs et l’histoire de leurs malheurs et de leur courage avaient attiré de nombreux mélomanes et de cœurs bienveillants». Sur ces deux tableaux, la musique et le social, il gagnait l’estime du public. Au fur et à mesure de son circuit, la presse régionale prit le relais, parfois en multipliant l’information et l’amplifiant dans certains cas. Ce n’était un secret pour personne dans ces milieux que Bakule, en tant qu’individu se situait dans le camp progressiste sur le plan politique, d’autant plus que pratiquement l’immense majorité des villes qui le reçurent étaient dirigées par des hommes de gauche (SFIO et radicaux pour la plupart). Malgré cet ancrage politique, un grand nombre de journaux régionaux, quelle que soit leur orientation, s’empressèrent de relater les faits et gestes antérieurs de Bakule et de rendre compte des concerts qu’il dirigeait dans la localité de leur zone de diffusion. Par exemple, à Toulouse, on aurait pu penser que Midi socialiste s’attacherait plus que son concurrent L’Express du Midi à suivre les petits chanteurs. Pourtant ce dernier dans quatre de ses éditions les accompagna alors que bizarrement Midi socialiste se contenta d’une seule. Par contre, à Saint Etienne, le journal conservateur Le Mémorial de la Loire ignora complètement les chanteurs tchécoslovaques alors que La Loire républicaine et La Tribune républicaine n’hésitèrent pas à leur ouvrir leurs colonnes, sans que cela inonde leur lectorat de nombreux papiers.
Inégale, la couverture par les quotidiens régionaux des escales tchécoslovaques. La plupart duraient une journée, parfois deux, rarement trois ou plus. La durée la plus longue n’aboutissait pas obligatoirement à un nombre plus important d’articles. Il aurait fallu pouvoir collecter l’ensemble des articles dédiés à Bakule, ce qui ne m’a pas été possible. Cependant à travers une bonne vingtaine de médias consultés, on peut relever des constantes et noter quelques conduites particulières de leur part. Chaque organe de presse qui reconnut à la petite troupe de Bakule et à son inspirateur un intérêt dépassant la chronique aimable qu’il rédigeait lors d’une production d’une troupe locale, évoqua et le parcours pédagogique et social du maître pragois et la qualité assez renversante de son chœur d’enfants. On ne se limita pas à quelques lignes bienveillantes car visiblement l’histoire de cet instituteur impressionnait les comités de rédaction. Rares furent les quotidiens à ne s’intéresser à lui et à ses enfants qu’en ne lui réservant qu’un article en tout et pour tout. Imitant en cela certains journaux nationaux, on suivit les exploits des petits chanteurs et le charisme de leur maître pendant deux jours, voire assez souvent trois. Localement, certains comités d’organisation de la tournée des petits tchécoslovaques, durant le siège des rédactions qu’ils effectuèrent, durent se montrer particulièrement convaincants et efficaces, puisqu’ils remportèrent la décision de certains journaux locaux de communiquer plus longuement. A Nancy, de copieux compte-rendus envahirent L’Est républicain trois jours de suite. A Angers, Le Petit Courrier couvrit la halte sur les bords de Loire durant quatre jours. Mais le fait le plus éclatant est à porter au bénéfice de la rédaction rennaise d’Ouest-Eclair, quotidien pourtant conservateur, qui s’enthousiasma pour Bakule et ses élèves à dix reprises avec pour la dernière parution un papier qui quitta la page locale pour occuper une place privilégiée en première page. Non seulement les lecteurs rennais bénéficièrent de cette information abondante, mais l’ensemble du lectorat du bassin de diffusion d’Ouest-Eclair fut touché. Toujours à l’occasion de l’arrêt de Bakule à Rennes, le même quotidien, non content de ces dix parutions ajouta à certaines des photographies de la troupe de chanteurs et deux autres clichés de chanteurs et de leur maître. On était encore loin de la profusion de photos couleurs et des titres alléchants des hebdomadaires de notre temps, cependant avec les moyens techniques de son époque, le quotidien breton œuvrait dans le même sens, sans tomber dans le sensationnel, ni gratuit, ni outrancier. Signalons pour presque finir qu’Ouest-Eclair dans son tirage du 29 avril inclut, en première page, une photographie des choristes à leur arrivée à Paris, préparant ses lecteurs au passage en terre bretonne de la petite troupe un mois plus tard. Finalement ce triomphe incontestable dans la ville de Rennes aboutit «à une conduite triomphale faite à Bakule et à sa caravane lorsque celle-ci gagna la gare. Le professeur et ses jeunes élèves furent littéralement couverts de fleurs […] au moment où le train qui les emportait vers Le Mans commença à rouler entre les quais, quelques-uns se penchant aux portières, purent dire d’un ton convaincu ‘au revoir… au revoir !’ (1)»
Peut-être le fait encore plus révélateur de ce succès médiatique serait à trouver dans Les Echos de Damas, absolument pas concernés par ce tour de France, qui cependant n’hésitèrent pas à livrer un papier conséquent dans leur édition du 17 juin 1929 alors que les choristes en abordant la Picardie avaient collectionné les triomphes tout au long de leur vingtaine d’étapes. Que ces triomphes aient trouvé un écho dans une terre lointaine de l’autre côté de la Méditerranée relève de l’insolite. On peut y noter également une équivoque certaine quant au regard que l’on portait assez généralement sur Bakule, regard qui n’appartenait pas seulement à A. Grandjean, le rédacteur des Echos de Damas. Sans détailler les aspects du papier qui reprenaient ceux de la métropole, on pourrait simplement citer qu’il admirait la haute valeur morale de Bakule. L’essentiel n’est pourtant pas là, mais dans l’existence de ces deux colonnes si loin pourtant du théâtre d’opération des choristes tchécoslovaques.
Equivoque
Ce regard journalistique qui reprenait celui tracé par nombre de personnalités doit être évoqué, voire examiné plus en détail. Il révèle une façon d’envisager l’engagement pédagogique de Bakule sous un certain angle qui ne lui rendait pas justice, mais qui finalement arrangeait beaucoup de personnes et peut-être même un certain nombre de membres des comités d’organisation. Comment apparaissait l’homme Bakule sous son double, voire triple visage, celui d’un pédagogue, celui d’un musicien chef de chœur, enfin celui d’un homme de paix ? Il est vrai qu’en France quasiment personne ne connaissait Bakule avant sa venue dans le pays et que dans la presse nationale ou régionale peu de journalistes pouvaient décrire son œuvre pédagogique et artistique. Pour y pallier, le comité national d’organisation dont l’action se concentrait entre les responsables du SNI et du Bureau français d’éducation fournit les principales informations concernant l’instituteur tchécoslovaque. Informations qui furent reprises telles quelles ou peu s’en faut par nombre d’organes de presse. Dans la majorité des papiers qui en découlèrent, il faut y voir le souci des organisateurs de ne pas heurter de front, d’abord la plus grande partie des instituteurs et institutrices si on voulait assurer le retentissement de l’opération. Ensuite en gommant les aspects saillants de sa pédagogie, on le présentait sous un jour aimable, condition pour le faire accepter par une partie significative de la population.
«L’homme qui ramena à l’amour de la vie tant de pauvres petits êtres» affirmaient les instituteurs stéphanois Brun et Testud. «Bakule est un éducateur tchécoslovaque doué d’une âme d’apôtre» écrivait Le Petit Courrier d’Angers. «Nous accueillons l’apôtre Bakule» déclarait le maire de Toulouse lorsqu’il le reçut en sa mairie, alors qu’à Lyon on honorait «l’apôtre Bakule qui a entrepris cette œuvre grandiose, sympathique à tous les démocrates». Même Daniel Essertier, directeur de La Revue Française de Prague, qui connaissait pourtant Bakule, entonna le même ton en présentant à Poitiers son Institut en la qualifiant d’«entreprise de charité et de bienfaisance» alors que Le Journal parlait «d’œuvre de bonté et de solidarité humaine (2)». A Montpellier, le chroniqueur du Petit Méridional gardait le même vocabulaire pour décrire le but de son œuvre «élever l’âme des simples et des déshérités par l’éducation et par la musique, c’est un véritable apostolat». Que de mots (âme, apôtre, apostolat, charité) empruntés en grande partie à la façon religieuse d’entrevoir l’éducation et les rapports humains, la presse utilisait qui dépeignaient finalement bien imparfaitement l’instituteur tchécoslovaque. Par extension, Comoedia attribua les mêmes qualificatifs aux enfants «les petits chanteurs se feront les apôtres de l’idée de la paix universelle (3)». Son concurrent Le Journal utilisa une formule identique à propos de «l’apôtre Bakule (4)». Ne voulant sans doute pas s’aventurer en terrain trop miné, M. Aubin adjoint au maire d’Orléans cita bien «la discipline libre» du pédagogue, mais surtout retint un autre aspect de son enseignement, sa volonté d’établir «un courant international de sympathie dont les conséquences sociales doivent être des plus heureuses (5)» sans le situer dans un cadre apostolique. Ce cadre que n’hésita pas à convoquer dans son discours l’Inspecteur d’Académie du Loiret qui reconnut à son hôte «une âme d’apôtre qui lui fait accomplir les miracles les plus merveilleux». L’évêque du lieu se serait-il exprimé différemment ? En fait, chacun des orateurs reconnaissait en Bakule une personnalité supérieure et pour cela empruntait un vocabulaire qu’on n’appliquait généralement pas à des personnes ordinaires, même méritantes.
Succès musical
Avant que Bakule et ses chanteurs ne posent les pieds sur le quai de la gare de la ville considérée, le quotidien local avait prévenu ses lecteurs du triomphe rencontré par les choristes dans les villes qui les avaient accueillis précédemment ou à l’étranger. Ainsi les habitants de la localité et des environs recevaient-ils des échos encourageant ceux-ci à se déplacer pour entendre ces petits prodiges dans leurs démonstrations vocales. D’autant plus qu’en général, avant le concert grand public se déroulaient une ou deux prestations pour les élèves des école qui, une fois rentrés chez eux, pouvaient parler de leur plaisir d’auditeurs à leurs parents. A cette époque, les échanges enfants-parents n’avaient que peu cours. Mais la parole des enseignants était sacrée et ceux-ci stimulés par les responsables syndicaux s’empressaient de répandre ces bonnes nouvelles autour d’eux. Rares furent les salles à moitié remplies. Dans certaines villes et dans certaines conditions, on dut refuser des spectateurs et parfois en nombre non négligeable. C’est dire si l’information circula avantageusement, relayée par différents canaux qui touchèrent la population (quotidiens locaux, syndicats, écoles, organisations de jeunesse, colonies tchécoslovaques, etc.) On peut estimer à 30 000, le nombre de personnes, enfants et adultes qui assistèrent à une ou une autre manifestation des petits Bakule. Encore ce nombre doit-il être pris comme un minimum. Il n’est pas exagéré de placer le curseur plutôt aux environs de 50 000 pour arriver plus près de la vérité.
Autant que le succès public occasionné par un nombre important de spectateurs, les éloges adressés aux choristes par l’ensemble de la presse écrite démontraient que le charme gagna tous les auditeurs, enfants et adultes qui ne ménagèrent pas leurs applaudissements enthousiastes. Dans toute la presse consultée, aucun journal n’émit des réserves sur la qualité de la chorale des petits Bakule. Dans le nombre important d’articles soulignant la musicalité rare des choristes, j’isole deux avis. Tout d’abord, celui émanant de Rennes «Le chœur Bakule est l’un des plus parfaits que l’on puisse entendre (6)». Ensuite le deuxième venant de Clermont-Ferrand, deuxième ville de province visitée «L’ensemble est d’une qualité rare et M. Bakule le dirige avec une sensibilité intelligente et nuancée (7)». Ils résument parfaitement ce que les journalistes locaux, mélomanes ou non, ont ressenti dans leur ensemble. Si on entre un peu dans le détail de l’excellence des chanteurs, on peut retenir «l’ensemble parfait, une justesse irréprochable» décerné par Pierre Fauroux et les mérites qu’il détaillait un peu plus loin dans son papier «Ensemble, finesse, nuances, harmonie imitative forment un tout d’une homogénéité inégalée. On croit entendre intimement mêlés à ces voix d’enfants d’une pureté et d’une facture supérieure des accords d’orgues, de violoncelles et de harpes invisibles (8)».On pourrait citer beaucoup d’autres appréciations dont celle-ci dans une région où le folklore restait bien vivant «Dans cet art tchécoslovaque, venu de Bohême ou de Moravie, d’inspiration exclusivement populaire, nous avons retrouvé, grâce à sa souplesse rythmique et à sa richesse modale, les impressions et les couleurs de notre vieux folklore breton». Cette opinion ajoutait une raison supplémentaire qui expliquait la sorte de délire qui accompagna le chœur à Rennes.
Sur l’ensemble de sa tournée Bakule choisit dans son assez vaste répertoire de chants un échantillon relativement restreint qu’il répliqua avec peu de changements d’une ville à une autre. L’essentiel concernait des chants populaires, aussi bien de Bohême, de Moravie que de Slovaquie. Il ne conserva glané dans la musique savante que deux compositeurs emblématiques de son pays : Dvořák et Smetana. En 1929, ces deux représentants de la musique tchécoslovaque commençaient à être joués en France. Du second son opéra La Fiancée vendue avait enfin été crée à l’Opéra Comique de Paris en octobre de l’année précédente tandis que Dvořák comptait un peu plus d’ouvrages à avoir passé la rampe, même si on avait tendance à aimer des pièces aimables bien que brillantes, comme ses Danses slaves, qui plus est plutôt dans des adaptations que les originaux. Quant à la Symphonie du Nouveau Monde, la critique et le public, après l’avoir découverte juste avant 1900, ne l’avaient pas encore vraiment adoptée. Mais les deux extraits Modestie et L’anneau des Duos moraves que des solistes chantaient au cours de chaque concert touchèrent les auditeurs et les journalistes qui les ont souvent cités dans leurs articles. Janàček dont l’un des chœurs, Kašpar Rucký, appartenait au répertoire de Bakule ne fut pas joué lors de la tournée française. En tous cas, je n’en ai trouvé la trace dans aucun compte-rendu journalistique.
Même ce triomphe incontesté dans toutes les villes traversées était enveloppé de mystère. On applaudissait à tout rompre un apôtre, mieux un héros tout auréolé d’une légende - dont la plupart des aspects ressortaient pourtant d’une réalité bien tangible - qui parlait une langue étrange et dont les élèves possédaient un regard sauvage qu’adoucissaient leurs costumes bariolés ou au contraire, suivant les jours, que renforçaient leurs tenues plutôt strictes. Heureusement, ces regards sauvages retrouvaient sur scène une mobilité étonnante les faisant passer de la douleur à une joie communicative. «Leur attitude fervente, l’intense expression de leurs regards» n’échappèrent pas au chroniqueur de L’Avenir du Plateau central. Cet exotisme servait Bakule dans son entreprise. N’empêche, aucune voix ne s’éleva pour contester, même très peu, la formidable chorale emmenée par le pédagogue pragois. Tout juste le présenta-t-on parfois sous l’aspect d’une sorte de gourou dont les élèves lui obéissaient au doigt et à l’œil, comme hypnotisés par ses ordres. En fait, la plupart des commentateurs le peignaient sous des dehors beaucoup plus amènes comme par exemple Le Journal de Rouen qui le décrivait «grand et fort, avec une physionomie ouverte, intelligente et sympathique».
succès politique
Un autre aspect de ce succès interroge. Comment expliquer que la présence de ce modeste enseignant, nul bardé de diplômes décernées par une Université reconnue, puisse déplacer tant de personnalités politiques lors de son arrivée dans une ville ? Les éloges enthousiastes que la presse dans son ensemble lui décernaient aidèrent ces autorités à l’accueillir plus dignement qu’ils ne l’envisageaient. Certes, cet argument put toucher les autorités des villes visitées en juin. Mais pour celles visitées en mai et dès le début du mois ? En fait, dès que le comité national d’organisation relayé par les comités locaux très actifs les avaient contactés, les maires qui avaient accepté la venue de Bakule par sympathie pour les actions sociales de l’homme comprirent la grandeur de sa mission. Les succès parisiens, après ceux des USA, d’Allemagne, du Danemark, contribuèrent à décider ceux qui n’avaient pas encore compris l’importance de sa chorale.
La capitale lança le mouvement. Dans les premiers jours de son arrivée à Paris, Bakule et ses petits choristes furent les invités du Ministre de l’Instruction publique, M. Marraud, dans l’un des palais de la République, au Ministère. Cette réception signait une reconnaissance par les plus hautes autorités de la République. Reconnaissance confirmée quelques jours plus tard lors du concert donné par les choristes de Bakule dans la salle de l’ancien conservatoire le 3 mai. Que celui-ci ait reçu le patronage de Stefan Osusky, le Ministre de la Tchécoslovaquie à Paris, cela se comprenait. Mais qu’en plus de ce patronage, Bakule ait reçu celui de Raymond Poincaré, Président du Conseil, d’Aristide Briand, Ministre des Affaires étrangères et une nouvelle fois de Pierre Marraud, Ministre de l’Instruction publique, Bakule, dans les faits, devenait un ambassadeur provisoire de son pays en France. Ces signes, cette consécration politique ne trompèrent personne en province. Si quelques notables n’étaient pas encore convaincus de la portée tant pédagogique que musicale et sociale de l’œuvre de Bakule, cette protection de sommités de la République les encouragea à rejoindre les autorités locales au moment de son arrivée dans leur ville.
C’est ainsi que dans plusieurs localités, un certain nombre de députés et sénateurs assistèrent à la réception en mairie des petits chanteurs, sans compter le maire, les adjoints, des conseillers municipaux et parfois le conseil municipal au grand complet et des conseillers généraux. Des directeurs de services municipaux participaient occasionnellement. De l’appareil d’état, beaucoup de serviteurs de la république se déplacèrent pour assister aux réceptions de Bakule. Lorsque le Préfet ne pouvait être présent physiquement, le secrétaire général de la Préfecture le représentait souvent. Parfois, le général, commandant de la garnison de la ville, le président du tribunal, un juge s’ajoutèrent aux comités officiels de réception. A Rennes, un pasteur protestant, peut-être membre des Eclaireurs unionistes, fit partie des personnalités qui accueillirent les choristes tchécoslovaques. C’est dans le monde de l’Instruction publique - qui s’en étonnerait ? - que l’on rencontra le plus de personnes à saluer Bakule et parfois à le congratuler sans trop de retenue. Lorsque ce dernier se livrait à une conférence dans un lycée ou une Ecole Normale, quoi de plus normal d’y rencontrer le proviseur et le directeur ou la directrice. Plusieurs d’entre eux entrainèrent leurs élèves futurs instituteurs et institutrices à y prendre part et parfois à les faire se déplacer d’assez loin (les élèves-maîtres et élèves-maîtresses des Ecole Normales de la Vendée se rendirent à Nantes, pourtant distante de 70 kilomètres). Lorsque le Recteur était rendu indisponible, l’Inspecteur d’Académie le suppléait. Et si ce dernier se trouvait dans l’impossibilité d’assurer sa mission, un Inspecteur primaire s’en chargeait. Que ces représentants de l’Etat honorent de leur présence une cérémonie quasi officielle telle celle de la réception en mairie des petits chanteurs, leurs subordonnés, les institutrices et instituteurs du département pouvaient s’en réjouir. Mais quelle surprise de rencontrer leur supérieur hiérarchique dans un lieu non officiel, sur le quai de gare, en train de battre le pavé dans l’attente de l’arrivée du train de Bakule pour le saluer au nom des instances de l’Instruction publique !
Sur le plan logistique, des maires assurèrent la réalisation de la tournée de Bakule. Le conseil municipal de Paris vota une subvention de 5 000 francs à l’instituteur tchécoslovaque, celui de Rennes lui attribua une subvention de 1 000 francs. A Saint-Etienne, tous les frais d’hébergement des choristes furent pris en charge par la municipalité. Dans plusieurs autres endroits, il en fut de même. Sans ces aides pécuniaires, la tournée aurait-elle pu se poursuivre ? Certainement pas.
Succès pédagogique
Plusieurs Inspecteurs (d’Académie et Primaires) se dévouèrent ou se portèrent volontaires pour présenter l’instituteur tchécoslovaque dirigeant un concert ou plus simplement apportant à une assemblée d’enseignants ses principes éducatifs. Parfois, un professeur d’université, un Directeur ou une Directrice d’Ecole Normale les remplaçaient.
Dans l’inquiétude pédagogique qui étreignait un certain nombre d’enseignants, quelques membres de la hiérarchie ne limitèrent pas leur étude à celle des Instructions Officielles de 1923. Ils portèrent leurs regards vers des expériences que tentaient quelques-uns de leurs subordonnés, en lien ou non avec les premiers tenants de l’Ecole Nouvelle, ses pionniers d’origine diverse, plus ou mois avancés dans leurs réflexions et surtout dans le changement de leurs pratiques.
Directeur de l’Ecole Normale de Poitiers, M. Allard réserva à La Revue Française de Prague ses sentiments à propos du passage de Bakule dans le Poitou. Sur 3 pages, son plaidoyer ne souffrait pas d’une seule réserve envers l’œuvre de l’instituteur pragois. A Nantes, un Inspecteur primaire, M. Bourveau introduisit le concert des élèves de Bakule. Il s’intéressa essentiellement à son parcours déclarant qu’actuellement «la science de l’éducation s’appuie surtout sur des discours» pour évoquer les débuts d’un «jeune maître d’école, sans grande expérience, sans argent, sans protections, rompant catégoriquement avec les traditions, la routine, les règlements, les idées reçues, rêvant de devenir un maître entièrement différent». Comment y parvenir ? Par son audace et son génie. Cet «indiscipliné qui refusait de suivre les chemins connus» devint un novateur dont «la prestigieuse habileté et l’incomparable dévouement» remplacèrent les conseils obsolètes qu’il avait reçu au cours de sa formation. Il changea sa place vis-à-vis de ses élèves par «une camaraderie faite de sincérité». M. Bourveau insista sur l’appui de l’art dans la démarche pédagogique de Bakule. «Ils eurent l’art - la poésie, le dessin et surtout le chant. Non pas l’art savant vers lequel trop souvent se tournent les éducateurs, mais l’art populaire et d’abord les chansons». Grâce à ces chansons qu’il qualifiait de «fleurs sauvages qui croissent dans les sentiers, les bois et les prés, et dont les caractères sont déterminés par le terroir même» l’instituteur libéra ses enfants pour les susciter à «déverser le trop plein du cœur dans les chansons (9)».
A Rouen, l’Inspecteur d’Académie, M. Jazinski n’hésita pas à tracer les grandes lignes de la pédagogie initiée par Bakule au risque de provoquer des remous chez les enseignants qui l’écoutaient : «Le propre de cette éducation c’est de n’imposer à l’enfant aucun programme absolu, mais de gagner sa confiance, de suivre ses dispositions naturelles et de lui fournir, au fur et à mesure des besoins qu’apporte son développement intellectuel, la lecture, l’écriture, l’histoire sociale et artistique et tout ce qui peut être spécialement utile à l’épanouissement de sa personnalité (10)». On ne pouvait dresser un état plus clair des dispositions de Bakule qui prenaient le contrepied des certitudes de l’enseignement officiel.
L’Inspecteur d’Académie de Rouen, un cas isolé ? Pas tout à fait. A Nancy, un autre Inspecteur d’Académie, M. Signoret, déclarait d’emblée que «le nom de Bakule restera dans l’histoire de l’éducation à côté des grands noms de Rousseau et de Pestalozzi» dont malheureusement la suite de l’histoire pendant de longues années ne tira quasiment aucun profit. Comme son collègue à Rouen, il entreprit de tracer les voies empruntées par Bakule. «Voie libre pour l’éducateur et liberté pour l’enfant» telle était sa devise que M. Signoret s’empressait d’expliquer en dédramatisant ce qu’elle pouvait avoir de destructeur. «Le maître fera ce qu’il voudra et les élèves aussi. Ce programme peut nous paraître un peu sommaire, peut-être même un peu inquiétant. C’est que nous le voyons avec nos préjugés, avec les habitudes d’esprit qu’a créées en nous, une administration séculaire qui veut tout prévoir, tout réglementer et mettre pour ainsi dire des étais partout pour soutenir tout cet échafaudage… et le merveilleux c’est que l’édifice a tenu debout ! Mais si Bakule a renversé tous les étais factices des programmes et de la discipline extérieure, il les a remplacés par un autre qui les vaut tous et qui a soutenu l’édifice du dedans pour ainsi dire : il y a mis son cœur et son âme» et compléta-t-il un peu plus loin «son génie (11)». Renversant les processus d’apprentissages en cours, Bakule, comme la plupart des pionniers de l’Ecole Nouvelle souhaitait que l’enfant éprouve lui-même la nécessité et le désir d’apprendre.
A côté de ces propos qui clarifiaient les interrogations tenaillant un certain nombre d’enseignants sans qu’ils trouvent des réponses évidentes et satisfaisantes, M. Rosset, directeur de l’enseignement au ministère, à la Sorbonne le 30 avril, flatta les enseignants présents en peignant un paysage plutôt idyllique de l’école française qui ressemblait presque aux convictions pédagogiques de Bakule, mais M. Rosset le corrigea en introduisant la notion de Raison qui amenait «le souci de la vérité évidente ou rationnellement démontrée» en opposition quasi directe avec la pratique de l’instituteur tchèque. Comme si de beaux discours pouvaient agir concrètement sur la formation des enfants. Un autre enseignant, Emile Glay, un des créateurs du syndicat des instituteurs et institutrices, pourtant partisan des méthodes actives, émit lui aussi quelques réserves à propos de l’engagement trop absolu de Bakule «Notre conception de l’idéal, sentimentale elle aussi, a une base plus solide, la raison cette vertu cardinale des démocraties ! (12)». Par ailleurs, un autre dirigeant du SNI, Georges Lapierre qui avait conduit la délégation syndicale en Europe centrale en 1928, n’hésita pas au Congrès de l’Ecole Nouvelle à Nice en 1932 à faire une communication sur l’Enseignement international de l’histoire. On voit que, dans ce bouillonnement d’idées de l’Ecole Nouvelle, des théories contrastées se complétaient ou s’opposaient. Je ne reprendrai pas l’objection du journaliste d’Orléans, arc-bouté sur la tradition, qui considérait dangereuse la façon d’éduquer de Bakule. Emporté par l’enthousiasme qui salua les prestations de Bakule et sa chorale à Rennes, Eugène Le Breton signa en première page d’Ouest-Eclair un éditorial dans lequel il reconnaissait à l’instituteur tchèque «une personnalité puissante, rayonnante, fascinante». Il le baptisait «animateur, veilleur, créateur, poète (13)». Ne peut-on relever une certaine équivoque dans ses propos, voire même quelque incohérence ? En effet, dans le même quotidien, l’année précédente, il louangeait l’étude des humanités (l’enseignement du latin et du grec) en déclarant «l’intelligence, nette, seule la culture classique la forme (14)». Bakule lui aurait-il fait changer son regard sur l’enseignement ? Probablement pas puisque deux mois après la visite à Rennes de l’instituteur pragois, Eugène Le Breton dressait à nouveau un éloge de la culture classique. A chacun de gérer ses contradictions.
Avant d’aller plus loin, doit-on douter de la sincérité de ces supérieurs hiérarchiques de l’Instruction publique quant à leurs déclarations à propos de la pédagogie de Bakule ? Probablement pas des trois inspecteurs d’académie et inspecteur primaire dont j’ai consigné l’essentiel des propos. D’ailleurs, une autre personne haut placée dans la hiérarchie enseignante, Alice Coirault, Inspectrice Générale des écoles maternelles ne craignit pas d’apparaître au Congrès international de l’Ecole Nouvelle qui se tint à Nice en août 1932, alors qu’elle avait déjà suivi ceux de Locarno en 1927 et d’Elseneur en 1929. Ces trois participations démontraient l’engagement d’une responsable de haut rang dans la pédagogie nouvelle qui tranchaient sur les attitudes conservatrices qui régnaient bien souvent dans le corps de l’Inspection. Ce qui en dit long sur les courants pédagogiques divers et bien souvent opposés qui traversaient la hiérarchie de l’Instruction publique dans ces années-là. Quant à Mlle Flayol, ancienne directrice d’Ecole Normale, en tant que secrétaire de la rédaction, elle siégeait au comité directeur de la revue de l’Ecole Nouvelle intitulée Pour l’ère nouvelle.
Qui mieux que le professeur Victor Basch, par ailleurs créateur de La Ligue des Droits de l’Homme, vibra tout autant à l’audition des choristes et à la pédagogie de leur maître ? S’exprimant tout d’abord sur le talent musical de Bakule, il nota «C’est un chœur, c’est-dire une union, mais une union de libres volontés» s’éloignant ainsi nettement d’autres interprétations qui tentaient de placer les choristes dans une sorte de soumission à leur chef. Pourquoi libres volontés ? Victor Basch, comme Bakule l’avait exposé plusieurs fois, expliquait que «Chaque enfant a vécu chacune des chansons, l’a vécu à sa façon, d’après son tempérament, ses expériences de la vie, d’après les souffrances de cette vie, et voici que par le miracle d’une vie commune, d’impressions communes, d’efforts communs, ces natures différentes se sont rapprochées, solidarisées et épousées». Cette compréhension d’une socialisation vécue, en dehors de tout ordre contraignant venu d’où on ne sait et sans justification autre que celle d’une hiérarchie qui soumettrait obligatoirement l’enfant à l’obéissance vis-à-vis de l’adulte, fût-il enseignant, Victor Basch l’illustrait de belle manière et rétablissait ensuite le rôle de Bakule au milieu de ses enfants. Ni gourou, ni homme doué de sortilèges, envoûtant ceux qui lui étaient confiés, mais «un libérateur». Comment réussit-il à les dégager de la gangue qui emprisonnait chacun d’entre eux dans un ensemble de pré-conçus l’empêchant de s’affirmer par lui-même ? Par «la pédagogie nouvelle, la pédagogie véritable [qui] ne consistait pas soumettre les jeunes esprits à un dressage uniforme, à une étroite discipline intellectuelle, à une tyrannique domination morale, mais que le devoir des maîtres du peuple est de laisser les esprits des enfants se déployer selon sa propre loi, s’épanouir largement et librement (15)».
Après tous ces plaidoyers pour une autre éducation, rejoignant celle que pratiquait quotidiennement Bakule avec ses enfants et dont les fruits s’étalaient tous les jours de concert, cette tournée éblouissante de musique et de vie commune, quels retentissements eut-elle sur la pédagogie française ? Comme une hirondelle ne faisait pas le printemps, un seul maître, si doué soit-il en persuasion et en démonstration de ses nouveaux principes d’éducation, pouvait-il transformer les pratiques enseignantes d’un pays qu’il visitait ? Evidemment non. Cependant son exemple, les témoignages de son art pédagogique (expositions de travaux, réussites de la chorale) encouragèrent certains enseignants français à se lancer dans le grand bain de l’Ecole Nouvelle, nébuleuse d’où émergeaient des pionniers tels Célestin Freinet ou Roger Cousinet ou encore Maria Montessori. Incontestablement, pendant ces années charnières autour de 1930, alors que le SNI recevait plutôt positivement les efforts de ces innovateurs, des expériences timides ou hardies se faisaient jour ici ou là, soutenues ou non par leurs supérieurs hiérarchiques. Certaines de ces expériences se trouvèrent entravées par les réactions négatives de politiques locaux, largement relayées par des mouvements politiques pour qui seules, comptaient les valeurs traditionnelles (affaire Freinet à Saint-Paul de Vence). De cet essor en témoignent la présence de plus de mille participants au Congrès International de l’Ecole Nouvelle à Nice en 1932 rassemblant des adhérents de plus d’une cinquantaine de pays disséminés sur les cinq continents. Entre réformateurs et conservateurs qui indiquerait la voie de l’éducation ?
Enfin, pourrait-on envisager facilement une tournée de deux mois concernant une cinquantaine d’enfants et adultes venant d’Europe centrale sans aucun moyen financier ? C’est pourtant ce qu’entreprit Bakule et sa réussite fut complète. Regroupant nationalement et localement les adeptes de l’Ecole Nouvelle, bien minoritaires, mais également des instituteurs et institutrices, membres ou non du SNI et des membres éminents de l’appareil éducatif, cette mobilisation conséquente accompagna la petite troupe, aida à gérer tous les événements, réussit à confirmer l’engagement des financeurs publics et privés sollicités, jour après jour, pour aplanir toute difficulté pécuniaire à l’instituteur tchécoslovaque. Bien plus, Bakule ramena à Prague suffisamment d’argent pour améliorer son Institut. Le simple fait de réussir cette tournée jusqu’à son terme, avec quel panache artistique, était déjà en lui-même, un exploit.
Lorsque le 30 juin 1929, Bakule et ses élèves grimpèrent dans les wagons pour regagner Prague, tira-t-on le rideau et passa-t-on à autre chose ? En avait-on fini avec les chants de sa chorale, avec sa pédagogie innovante ? Ne resterait-il de son passage en France que les articles de journaux et les souvenirs attendris des auditeurs qui avaient applaudi ces merveilleux chanteurs ?
Après la tournée
On ne revit Bakule en France qu’en 1937. A la Sorbonne se déroulait un Congrès International de l’Enseignement primaire dont le thème se centrait sur L’éducation esthétique et l’enfant du peuple. En France, les idées du Front populaire essayaient de gagner les esprits. Quelques grands noms de l’art côtoyaient quelques politiques et aussi quelques enseignants qui avaient tenté de placer les enfants face aux travaux artistiques de grands artistes. On fit appel à un certain František Bakule «dont le public français put apprécier, en 1929, l’admirable chorale d’enfants dans les milieux populaires tchèques (16)». Il expliqua son attitude face à ses élèves pour qu’ils approchent les belles œuvres des grands artistes du passé, mais surtout pour qu’ils deviennent eux-mêmes des créateurs. Vingt ans plus tard, Bakule revint en France pour témoigner au cours d’un nouveau congrès de son parcours et encore plus de celui de ses élèves dans l’art musical.
Deux ans après son périple français, les lecteurs de journaux nationaux entrèrent indirectement avec Bakule au moment de la sortie d’un livre de sa collaboratrice Lida Durdiková, Les enfants aux yeux éteints. Pour la première fois dans les pages du Figaro on trouvait attribué à Bakule, la formule de «génial éducateur tchèque». Le livre racontait une tranche de vie d’une jeune fille éducatrice avec six garçons aveugles. «Lida Durdiková, possède le rarissime Sésame ouvre-toi du cœur enfantin et ses livres éclairent mieux la nature profonde de l’enfant que les plus volumineux traités de psychologie (17)».
En 1929, la firme tchécoslovaque Ultraphone eut la bonne idée d’enregistrer quelques réalisations du chœur Bakule. «D’excellents fragments de musique vocale tchèque et slovaque, soit populaire (Anicko, Dusicko, Zdalo se mi) , soit de maître (La Plainte de Josef Suk ; La bague de Dvořák) donnent occasion au chœur Bakule et à ses solistes de manifester leur parfait accord avec les exigences du microphone (18)». On trouvait dans le quotidien Le Journal un autre compte-rendu positif de ces enregistrements. «Les chœurs tchécoslovaques Bakulé possèdent le secret d’une polyphonie classique dépourvue de ces chromatismes, soupirs et nuances apprises dont le jeu subtil fatigue vite ; leurs ressources sont nettes, franches et sans afféterie ; ils savent l’art de glisser de la tonique à la dominante et tout le prix des notes tenues et des sons à bouche fermée. Ils possèdent en outre un répertoire de race, qui a toute la variété et la couleur du terroir slave. L’Appel du berger, Le Marchand d’oignons constituent de petits chefs-d’œuvre par la diversité et la densité de l’exposition rythmique et mélodique. Pas un défaut de détail dans cette riche trame de sonorités vocales toujours souple et vivante (19)». Avis partagé par la revue Sept qui ne découvrit les disques qu’en 1934 (ou s’agirait-il d’une seconde série d’enregistrements du chœur Bakule ?). «La beauté sans aucune espèce d’artifice de cette musique du folklore n’a d’égale que la suavité des voix d’enfants, la finesses des nuances dynamiques […]certains pianissimos sont d’une délicatesse proprement séraphique». Le chroniqueur relevait les titres de trois chœurs qui avaient retenu son attention, L’eau coule, Sur les traces de la bien-aimée, La Fête des Tailleurs.
Ces galettes, certaines stations de radio les utilisèrent pour placer ou ou deux chants dans leur programmation. Paris-PTT le 13 octobre 1931 inscrivit La cane sauvage au cours d’une émission musicale basée sur des disques. On retrouva des chœurs sur les ondes de Radio-Rennes. (Souvenons nous de la sorte de délire éditorial qui gagna Ouest-Eclair lors de la venue de Bakule à Rennes). La station radio l’avait probablement retenue. Le 1er mars 1933, elle diffusa La Fête des tailleurs, toujours par l’intermédiaire d’un disque. Enfin en 1936, le 5 octobre, quatre chœurs de la chorale Bakule eurent les honneurs des ondes. : Grand-mère avait, Il coupait un hêtre, Nous avons là, Un tilleul brûlait. Sur le Poste parisien, le 28 septembre 1934, on diffusa des chants populaires tchécoslovaques par les chœurs Bakule durant… 2 minutes ! C’était toujours mieux que rien. Je n’ai pas retrouvé de présence de chœurs de Bakule sur d’autres stations radio jusqu’en 1939.
Bakule laissa-t-il d’autres traces ? Oui et essentiellement à Rennes ce qui n’est pas étonnant si l’on songe à la manière dont il a été accueilli dans la ville bretonne. Le 17 juin 1936, la station Rennes-Bretagne diffusa une matinée enfantine dédiée au chant choral placée sous le patronage du nouvel Inspecteur d’Académie d’Ille-et-Vilaine et d’un inspecteur primaire. Se produisirent les enfants de la chorale d’une école de hameau. Le journaliste Jean de Perros lui consacra une pleine colonne. Au détour de l’article, lorsque le chroniqueur indiquait les titres des chœurs, on découvrait une berceuse tchèque Je ne veux personne autre. Cette évocation déclencha une remontée de souvenirs chez le chroniqueur. «Le goût de la musique est inné (chez les Tchèques)». Et de rappeler «la leçon que vint nous donner à Rennes, il y a quelques années, l’instituteur Bakule, accompagné de sa chorale de filles et garçons». Sept ans plus tard, Jean de Perros se souvenait encore de «la puissance supérieure» qui émanait de cet homme et «du rendement merveilleux» de ses choristes. Se remémorant que «Bakule n’est point un musicien de profession» il le décrivait «homme sensible» qui «sait qu’il y a chez l’enfant une musicalité spontanée qu’il suffit d’éveiller (20)».
Le même Jean de Perros, dans la chronique des ondes qu’il tenait régulièrement, décrivit un concert au Mans par une société chorale Les Voix Mancelles. De là il dévia vers l’Europe centrale. «L’exemple de Bakule, l’instituteur tchèque, montre quels résultats étonnants on peut obtenir, tant du point de vue artistique qu’au point de vue éducatif (21)».
Enfin en 1938, toujours dans la «Chronique des Ondes» qu’il tenait, Jean de Perros souligna la prestation d’une chorale enfantine de Brest au cours d’un concert dans la ville portuaire retransmise sur les ondes. Il s’extasia «Quel charme ils ont ces chœurs d’enfants» avant de regretter que «le chant choral est une valeur que notre France cultive mal» au contraire des pays étrangers, le chant choral qu’il faudrait développer. Et pour cela «Il nous faudrait un Bakule (22)». Il faut vraiment croire que Bakule et son chœur avait impressionné durablement le chroniqueur pour qu’il s’en souvienne neuf ans plus tard.
En avait-on vraiment fini avec Bakule ? Oui et non. La réponse nous arriva du Figaro qui ne nous avait pas habitué à prendre fait et cause pour l’école active. L’article signé Nurse Betty était plutôt destiné aux parents qu’aux enseignants ainsi que sa date de parution le confirmait. «On a ainsi édité, d’après les jeux de l’Institut Bakule, des albums où l’on trouve, avec explications et dessins, la manière d’utiliser les pommes de pin et de mélèze, les haricots, les racines, de menus branchages, pour construire des jouets et des objets, faire des masques, des théâtres d’ombres, etc…, qui renouvellent le plaisir de jouer (23)».
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| Rédigé par Lída un des premiers albums du Père Castor © Médiathèque du Père Castor, Meuzac |
Dernière illustration d’une certaine emprise de Bakule dans l’édition française. Dès 1931, Paul Faucher qui travaillait chez Flammarion entreprit l’édition de livres pour enfants dans une collection intitulée Les Albums du Père Castor. Lorsque Lída Durdiková qui se maria avec lui, vint le rejoindre en France, elle devint sa collaboratrice et s’investit dans ces albums. Très vite, par leur nouveauté, ils connurent le succès auprès des parents et des enfants. Paul Faucher s’entoura d’illustrateurs de qualité. Ils puisèrent dans les productions scolaires de l’Institut Bakule tant que celui-ci vécut. Un des élèves de Bakule, Šarkàn, grâce à la pédagogie de son maître et à ses soins, devint un dessinateur au traits expressifs. En période de cadeaux, environs de Noël, et en période de vacances, des journaux ouvrirent une page aux activités enfantines. Pour l’alimenter, ils se rapprochèrent d’éditeurs, dont les Albums du Père Castor. Ainsi Paris-Soir en juillet 1937 publia un jeu de cartes dû à Charcane, écriture française correspondant à la prononciation de son nom tchèque, Šarkàn,(en réalité il se prénommait Jaroslav Zdrůbecký). Un élève était honoré de cette manière dans la presse française. Travail novateur, il s’agissait de mettre les vignettes en ordre logique pour reconstituer un film.
On pourrait encore ajouter aux bienfaits pédagogiques de Bakule, la création par Paul Faucher d’une école s’inspirant des principes de l’éducateur tchécoslovaque. Ouverte en 1946, elle resta en activité jusqu’en 1961.
Où la pédagogie mène à la musique
Dans le premier article de cette série, je posais la question : «Pourquoi, sur ce site dédié à la musique, évoquer un pédagogue ?». On a vu que la vie de cet instituteur tchécoslovaque eut à franchir nombre d’obstacles, que sa volonté inébranlable à sortir des sentiers battus de la pédagogie bien installée se heurta à des résistances très fortes. Son abnégation, son courage lui ont dicté une trajectoire difficile. Il quitta l’enseignement officiel et lorsqu’il se retrouva démuni, d’autres que lui auraient abandonné. Mais il lui restait trois outils, trois forces, la conscience qu’il allait dans la bonne direction, l’attachement d’un petit groupe d’enfants des rues, l’impact de la musique. Bien qu’il n’ait pas été un professionnel de la musique, sa pédagogie avait transformé ses élèves en interprètes inspirés. La chorale Bakule, comme on se plut à l’appeler rapidement, entreprit des tournées dans son pays, puis dans les pays voisins, aux USA et, pour le sujet qui nous intéresse particulièrement, en France. En 1929, autant sinon plus que les grandes institutions, les dizaines de concerts donnés par les jeunes choristes dans une trentaine de villes dans tout le pays, diffusèrent la musique tchécoslovaque sous ses deux aspects : musique populaire et musique savante à travers des chœurs et chants de Dvořák et Smetana. Cette pédagogie, respectueuse du développement de l’enfant, soucieuse de le conduire au plus haut de ses possibilités, de le faire participer à ses apprentissages, de lui donner la possibilité de créer, offrit aux très nombreux auditeurs des fruits mélodieux d’une superbe qualité. La pédagogie mena à la musique. Qui aurait pu s’en plaindre ?
Joseph Colomb - septembre 2018
Je remercie très sincèrement Iris Clément, archiviste de la médiathèque du Père Castor à Meuzac (Haute-Vienne) pour m’avoir facilité l’accès aux archives françaises concernant František Bakule et pour m’avoir approvisionné en documents précieux.
Les autres articles de la série Bakule sont consultables ci-dessous :
8. 1929 - Les leçons de la tournée de Bakule. (le présent article)
9. Planning et trajet de la tournée de Bakule en 1929
10. Bakule, le cœur qui chante
11. Bakule essaime
10. Bakule, le cœur qui chante
11. Bakule essaime
Notes :
1. Ouest-Eclair du 8 juin 1929.
2. Le Journal du 25 avril 1929.
3. Comoedia du 30 avril 1929.
4. Le Journal du 21 avril 1929.
5. Le Journal du Loiret du 12 juin 1929.
6. Ouest-Eclair du 6 juin 1929.
7. L’Avenir du Plateau Central du 9 mai 1929.
8. Midi socialiste du 28 mai 1929.
9. Ouest-Eclair du 4 juin 1929. Le journaliste ne plaignit pas la place pour transcrire les paroles de M. Bourveau.
10. Le Journal de Rouen du 17 juin 1929.
11. Pour L’Ere Nouvelle, n° 54, janvier 1930.
12. L’Œuvre, 30 avril 1929.
13. Ouest-Eclair, 12 juin 1929.
14. Ouest-Eclair, 25 juillet 1928.
15. Pour L’Ere Nouvelle, n° 51, octobre 1929.
16. Le Populaire du 30 juillet 1937, papier d’Yvonne Hagnauer.
17. Le Figaro, du 1er août 1931. Rappelons que ce quotidien ne mentionna qu’une seule fois dans son édition du 25 avril 1929 la présence de Bakule et de sa troupe de petits chanteurs dans cinq misérables lignes.
18. Le Figaro du 1er septembre 1931, papier du musicologue André Cœuroy.
19. Le Journal du 30 août 1931 sous la signature de Georges Hilaire.
20. Ouest-Eclair du 17 mai 1936, édition de Rennes.
21. Ouest-Eclair, 5 avril 1937, édition de Rennes.
22. Ouest-Eclair du 19 mars 1938.
23. Le Figaro du 6 août 1936.



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