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16 septembre 2017

Une lettre de Spillville

Une lettre de Spillville

Alors qu'il s'apprête à quitter Spillville, dans l'Iowa, pour rejoindre New York et entamer la deuxième année au poste de Directoire du Conservatoire, Antonín Dvořák écrit le 15 septembre 1893 à son ami le Dr Emil Kozánek, de Kroměříž en Bohême.

Cette lettre nous donne des informations précieuses sur le séjour du compositeur. Dans cette région encore sauvage, une importante communauté tchèque a réussi à s'implanter et à prospérer depuis alors quatre décennies.

On découvrira ci-dessous les impressions contradictoires, inspirées par la chaleur de l'accueil et les immensités de l'Iowa, à la fois admirables et attristantes - dont on trouve peut-être l'écho dans les deux grandes pages écrites à cet endroit, le Quatuor "Américain" op. 96 et le Quintette op. 97. Il faut garder à l'esprit qu'un tel panorama, où de grandes fermes sont séparées par une demi-douzaine de kilomètres de campagne, était proprement stupéfiant pour un Européen, de surcroît habitant Manhattan depuis huit mois. L'on peut imaginer le choc pour Dvořák de retrouver une nature qu'il aimait tant !

La lettre se termine sur des nouvelles musicales et de nouveaux projets. La postface détaille ce qu'il devait advenir de ces promesses.

Dans l'église St Wenceslaus de Spillville
Photo Alain CF, juin 2017


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Lettre d'Antonín Dvořák au Dr Emil Kozánek, Kroměříž, Bohême 

15/9 1893. Spillville, Winneshiek Co., Iowa.

Cher ami,

Votre dernière lettre du 26 août est bien arrivée et j’ai été très content de la recevoir. Merci. Vous désirez que je vous écrive en retour de Spillville – et c’est maintenant ou jamais, car nous partons demain, samedi, en passant par Chicago et les Chutes du Niagara, ensuite nous rejoindrons directement New York où je reprends le travail le 21 septembre. Nous nous souviendrons toujours avec joie des trois mois passés à ici à Spillville. Nous avons adoré cet endroit malgré une chaleur parfois éprouvante. Mais nous avons apprécié de retrouver des gens de chez nous, nos paysans tchèques, et cela nous a empli de joie. Sans cela, jamais nous ne serions venus ici.

Spillville est une implantation purement tchèque, fondée par un certain Allemand bavarois nommé Spielmann, qui a baptisé cet endroit "Spill-ville". Il est mort il y a quatre ans, et le matin quand je vais à l’église, mon chemin longe sa tombe et d’étranges pensées emplissent toujours mon esprit à sa vue comme à celle des nombreux autres paysans tchèques dans leur repos éternel. Ces gens sont venus ici il y a une quarantaine d’années, surtout des environs de Písek, Tábor et Budějovice. Tous les plus pauvres parmi les pauvres, qui ont dû surmonter des épreuves et travailler dur pour enfin s’établir dignement ici. J’ai aimé côtoyer ces gens et ils m’ont manifesté beaucoup d’affection en retour, surtout les grands-mères et les grands-pères se réjouissaient que je leur joue à l’église "Bože před Tvou velebností" et "Tisíckrát pozdravujem tebe".

Je suis devenu très ami avec le Père Bily, tout comme nos enfants. Nous allions souvent rendre visite à des fermiers tchèques à 4 ou 5 miles plus loin. C’est très étrange ici. Peu de gens, et beaucoup d’espace vide. Le plus proche voisin d’un fermier se trouve souvent éloigné de 4 miles, [et] surtout dans les prairies (je les appelle le Sahara) il n’y a que des champs et des prairies à perte de vue, et c’est tout ce que l’on peut voir. On n’y croise pas une âme (ici les gens ne vont qu’à cheval) et on voit avec plaisir dans les bois et les prairies d’immenses troupeaux de bétail qui, été comme hiver, sont à l’air libre pour paître dans les vastes domaines. Les hommes vont dans les forêts et les prairies traire les vaches à l’endroit de leur pâturage. C’est aussi très « sauvage » ici et parfois très triste – triste jusqu’au désespoir. Tout est question d’habitude. Je pourrais continuer et vous raconter bien des choses curieuses sur cette Amérique…

Parlons d’autre chose. Il y a peu nous sommes allés au Nebraska, dans la ville d’Omaha, où il y a aussi beaucoup de Tchèques. Je suis allé visiter M. Rosewater (un Tchèque de Bukovany). C’est un ami personnel de Harrison et Cleveland et de beaucoup d’hommes politiques importants. Il est devenu riche ici et son magazine, the Omaha Bee, est le plus influent dans l’Ouest et, d’une façon générale, l’homme est tenu en haute estime et respecté. Nous sommes restés avec lui pendant les trois jours de notre séjour. Dans la soirée, des Tchèques sont venus me jouer un « standerl » et puis quand nous sommes partis, une fanfare américaine est venue nous jouer quelques pièces. Comme vous pouvez l’imaginer, nous n’avons pas échappé à un banquet. Nous en étions enchantés, les Tchèques étaient formidablement heureux tout comme moi. Omaha se trouve à 400 miles d’ici et ensuite nous sommes allés visiter – devinez un peu – le Père Rynda que j’avais rencontré lors de la Journée Tchèque à Chicago et savez-vous où ? Dans le Minnesota, dans la ville de St Paul, à 400 miles du Nebraska où il y a aussi beaucoup de Tchèques. C’est un Morave de Kojetín et peut-être qu’un jour nous voyagerons ensemble. J’espère de tout mon cœur pouvoir revoir la maison en Bohême, si mon contrat est reconduit ou même s’il ne l’est pas, qu’importe, je dois revoir la Bohême.
 
J’entends dire que les journaux là-bas écrivent que je voudrais rester pour de bon en Amérique ! Oh non, jamais ! Je me sens très bien ici, Dieu soit loué, je suis en bonne santé et je travaille bien et je sais que, au sujet de ma nouvelle symphonie, le quatuor en fa majeur et le quintette (écrits ici à Spillville) jamais je n’aurais écrit ces œuvres « comme cela » si je n’avais pas vu l’Amérique. Vous les entendrez plus tard, après leur exécution à New York. Simrock m’a écrit et a tout acheté et j’espère ainsi qu’au printemps vous entendrez parler de ces œuvres. Le « Dumky », les ouvertures, la symphonie, le quatuor, le quintette, le rondo, etc., tandis que le Te Deum et The American Flag pour chœur et orchestre seront sans doute publiés par Novello. J'ai maintenant hâte de commencer Záhořovo lože !! Si j'y arrive aussi bien qu'Erben, ce sera all right ! Meilleures salutations !

Votre Antonín Dvořák

Traduit par Alain Chotil-Fani à partir de la correspondance éditée (voir l'entrée KUNA Milan dans la bibliographie) et de la traduction anglaise exposée au Musée Dvořák de Spillville.

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Postface

Dvořák avait vu juste au sujet de Simrock : l'éditeur prussien allait bien publier ses œuvres instrumentales. Dans un courrier de début juillet 1893 (la date exacte n'est pas certaine), le compositeur avait posé ses conditions :

Trois ouvertures pour orchestre (Dans la Nature, Carnaval, Othello)
2000 marks
Trio Dumky
2000 marks
Symphonie en mi mineur [du Nouveau Monde, pas encore créée à cette époque]
2000 marks
Rondo pour violoncelle
500 marks
Quatuor en fa majeur [dit "Américain", achevé au mois de juin 1893]
500 marks
Tranquillité pour violoncelle
500 marks
Total
7500 marks

Simrock accepta le "paquet" et paya la somme souhaitée, qui représentait alors environ un mois et demi du salaire du Directeur de Conservatoire de New York. Le tarif de la Symphonie en mi mineur reste étonnamment bas, si l'on songe que le même éditeur avait déboursé pas moins de 15.000 marks pour la 1ère Symphonie de Johannes Brahms.

En vertu d'un accord tacite (qui n'avait pas cependant l'assentiment de Simrock), Dvořák proposait en priorité ses cantates et oratorios à Novello (voir ici), c'est pourquoi il mentionne cet éditeur anglais au sujet du Te Deum et de The American Flag. Novello ne devait pourtant plus rien publier de Dvořák à la suite du Requiem (1890) : le Te Deum apparaîtra en définitive au catalogue Simrock et The American Flag sera acheté par la firme d'édition new-yorkaise Schirmer.

Dvořák mentionne enfin la ballade Záhořovo lože (le Lit de Záhor) écrite par Karel Jaromir Erben comme source d'inspiration pour une nouvelle œuvre. Il avait sans doute à l'esprit une cantate qu'il pourrait présenter au Festival de Cardiff, comme il ressort d'une correspondance avec Alfred Littleton (propriétaire de Novello) du 17 novembre de cette même année 1893. Si cette œuvre ne fut jamais réalisée, Dvořák se souviendra des ballades d'Erben pour quatre de ses poèmes symphoniques écrits après son retour définitif en Europe.

À Omaha, Dvořák est accueilli par Edward Rosewater, alors une sommité dans le monde de la presse et de la politique (voir Un été 93). Tout comme Dvořák, il est né en 1841. Cet enfant d'une famille juive (Rosenwasser) de Bukovany, au sud-est de Prague, est installé aux États-Unis depuis 1854. Abolitionniste convaincu, il s'engage du côté de l'Union pendant la Guerre de Sécession et poursuit son action politique au service des Républicains. Il fonde le quotidien Omaha Bee en 1870 et édite en parallèle Pokrok Západu (le Progrès de l'Ouest), premier journal en langue tchèque de la ville. Rosewater était un polémiste redouté, n'hésitant pas à soulever de vives controverses pour défendre ses convictions. Il décède en 1906 après avoir fondé l'American Jewish Committee, organisation encore active de nos jours.

Dans sa lettre, Dvořák indique que Rosewater côtoyait aussi bien Benjamin Harrison que Grover Cleveland : le premier, Républicain, a présidé le pays de mars 1889 à mars 1893 ; il succédait au Démocrate Cleveland qui fut aussi son successeur direct, par conséquent le président en activité pendant l'été 93.

Jan Rynda (1859-1928) est né à Kojetín, en Moravie. Après des études à Louvain, en Belgique, il est ordonné prêtre catholique en 1883. L'année suivante il s'installe aux États-Unis et dirige, deux ans durant, la paroisse de Delano, dans le Minnesota. Il est ensuite appelé à St Paul pour administrer la paroisse de St Stanislaus, et entreprendre l'édification d'une nouvelle église. Rynda devait jouer un rôle actif dans la création d'une Tchécoslovaquie indépendante (voir Miloslav Rechcigl Jr, Encyclopedia of Bohemian and Czech-American Biography, Volume 1).

Rynda rencontre Dvořák au cours de l'Exposition Internationale de Chicago (Chicago World’s Fair), vraisemblablement le 12 août 1893 lors du Bohemian Day (Journée Tchèque). Il invite le compositeur à St Paul (voir Un été 93). Dvořák se rend dans cette ville, accompagné par son épouse et Joseph Kovařík, début septembre (le 4 ou le 5) directement depuis Omaha en train de nuit. Rynda accueille les visiteurs à la gare dès leur arrivée à 7h du matin et les invite au presbytère pour le petit-déjeuner. Il retient ses hôtes à domicile avant de leur faire visiter, l'après-midi, la ville et ses beautés naturelles. Dvořák s'émerveille de la Cascade de Minnehaha (Minnehaha Waterfall). Pris d'une inspiration subite, le compositeur note à la hâte un thème musical sur une manchette de chemise, faute de papier. L'anecdote vient de Joseph Kovařík qui assure que ce thème sera utilisé dans la Sonatine B. 183, op. 100.

Le soir, une immense soirée réunit 3000 personnes autour du compositeur, dans la salle du Česko-Slovanský Podporující Spolek (Cercle des Amitiés Tchéco-Slaves), située à l'angle de West Seventh Street et Western Avenue. Un orchestre dirigé par Emil Straka accueille Dvořák au son de l'Ouverture de la Cavalerie légère de Franz von Suppé. Emil Straka joue du violon au cours de la soirée et Joseph Kovařík contribue à l'animation musicale (alto ? cello ?). Emil Straka (1866-1928), né à Suez en Égypte, a étudié le violon à Prague avec Otakar Ševčík. Il est installé aux USA depuis 1885 (voir Miloslav Rechcigl Jr, Encyclopedia of Bohemian and Czech-American Biography, Volume 1, et DAVIS LIONEL B., CARLEY KENNETH, « When Minnehaha Falls Inspired Dvořák », http://collections.mnhs.org/MNHistoryMagazine/articles/41/v41i03p128-136.pdf).

En dépit des efforts de Rynda, Dvořák et les siens ne s'attardent pas à St Paul et rejoignent Spillville par le train du lendemain matin, au départ de 8h.

Si, à Omaha, on joua un standerl - mot qui désigne vraisemblablement de la musique légère d'influence bavaroise - pour honorer le compositeur, celui-ci avait d'autres sources d'inspiration pour réjouir les "anciens" de Spillville, quand il leur jouait de l'orgue chaque matin à l'église St Wenceslaus. Les hymnes catholiques "Bože před Tvou velebností" et "Tisíckrát pozdravujem tebe", dédié à Marie, sont présentés dans la traduction anglaise de la lettre de Dvořák sous les titres God before Thy Majesty et A Thousand Times we greet Thee. On en trouve plusieurs interprétations sur la toile, en voici deux :


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