Un festival musical pas tout à fait comme les autres
C’est ainsi que, initié par le violoncelliste Samuel Etienne, un nouveau festival de musique de chambre naquit en 2005 sous une double tutelle engageante, celui du fleuve tranquille qui baignait la base de ce piton rocheux, rajoutant de la sérénité au charme des bâtisses du village et celui d’habitants conquis par la musique que leur jouaient les instrumentistes. Mais pourquoi rajouter un festival aux 500 ou 600 existants qui s’offraient aux mélomanes français, d’une église abbatiale à une orangerie, d’une cour d’un château seigneurial à un jardin ombragé ? D’autant plus que, en dehors de son cadre pittoresque, ce nouveau festival n’avait apparemment aucun argument de poids à proposer. Aucun soliste international ne se glissait dans le groupe de musiciens, aucun nom connu du public en dehors de leurs proches. Et que dire de ce village de Saint-Victor-sur-Loire en dehors des ruelles étroites héritées d’un passé ancien qui possédaient un charme certain, quelles difficultés pour tenter d'y garer son véhicule alors que les places de stationnement brillaient par leur rareté. On y trouvait un seul parking qui abritait une trentaine de véhicules. Souvent, il était indispensable de laisser son automobile le long de la route départementale qui contournait la base du promontoire et de là grimper afin de rejoindre le lieu des concerts.
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| le village de Saint-Victor-sur-Loire, haut lieu du festival BWd12 - photo de l'auteur |
Très vite, les musiciens investirent le théâtre de verdure d’autant plus que la municipalité de Saint-Etienne (1) le bonifia en lui ajoutant une toiture plaçant spectateurs et musiciens à l’abri d’une intempérie toujours possible à la fin du mois d’août. L’acoustique ne s’en porta que mieux. Au fil des années, on adoucit la rudesse du ciment des gradins de cet auditorium par l’adjonction de coussins puis depuis 2016 de sièges en carton, qui malgré l’apparente fragilité de leur matériau, s’avérèrent efficaces. Depuis plusieurs années, quatre concerts étalés du jeudi au dimanche, au cours de la dernière semaine d’août rassemblent les mélomanes du pays stéphanois et au-delà.
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| Théâtre de verdure, Auditorium de Saint-Victor-sur-Loire - photo de l'auteur |
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| Quintette Storm de Beethoven Florence Del Vescovo, Ayako Tanaka, Samuel Etienne, Flore-Anne Brosseau, David Gaillard |
Sur un plan strictement musical, c’est dire si ces musiciens savent parfois quitter les routes bien tracées pour s’aventurer sur des chemins de traverse qui amènent à la découverte de chefs-d’œuvre restés dans l’ombre pour de multiples raisons. Pour ce qui concerne la musique tchèque, Dvořák, dont le nom était connu de la plupart des auditeurs, gagna tous les suffrages avec le Quatuor américain, le Trio Dumky, et le Quintette opus 81. Janáček s’illustra avec le Concertino et Pohadka lors d’une séance intitulée «sur un air de Bohème». (Même en 2012, on confondait souvent Bohème et Moravie ! A l’inverse, peut-on exiger d'un(e) Tchèque de distinguer dans notre pays, par exemple la Provence du Languedoc ou du Pays basque ?) Martinů par deux fois s’invita avec une Sérénade H 217 et un Quatuor pour clarinette, cor, violoncelle et caisse claire H 139. Cet ouvrage dans cette formation plutôt rare, le jeune compositeur l’écrivit en 1924, tout juste arrivé à Paris depuis quelques mois pour se perfectionner auprès d’Albert Roussel. Insolite en cette année 2017, la présence de Julius Fučik (2). Puisque la séance était centrée sur la musique et le cirque, son Entrée des gladiateurs plongeait les auditeurs dans le vif du sujet et les musiciens lançaient ainsi un clin d’œil réjouissant au public.
Les opéras de Janáček s’imposaient peu à peu sur l’ensemble du territoire français, ses deux quatuors s’introduisaient dans les études des deux Conservatoires Nationaux Supérieurs de Musique. La floraison de jeunes quatuors à cordes qui s’épanouissait ne tardait guère à les inscrire à leur répertoire. Par contre, si les quelques œuvres que Janáček destinait à la musique de chambre avaient bien franchi les salles de concert, elles restaient encore un peu confidentielles. Il faut donc relever le mérite des musiciens de Saint-Victor-sur-Loire d’avoir osé en programmer deux. Et si on note la présence de Dvořák à travers trois de ses ouvrages emblématiques, cela tient à la mission des musiciens de révéler au public les «classiques» de la musique de chambre, en ne les confinant pas à la sphère germanique et française, mais ouvrant le cœur des mélomanes à d’autres compositeurs vivant dans d’autres nations.
Trop souvent au concert, les œuvres musicales se succèdent comme on enfile les perles dans un collier. Certes, une brochure les liste avec un certain nombre d’informations sur chacune d’elles et sur le compositeur qui les a produites. A Saint-Victor-sur-Loire, la responsable du festival, la clarinettiste Frédérique Bizet ajoute à son talent d’instrumentiste une belle aptitude et même une parfaite maestria pour présenter chaque pièce. Une documentation sans faille qu’un(e) musicologue ne contredirait pas rejoint des notes d’humour (3) parsemées ça et là au cours de l’intervention de la présentatrice lue à la fois d’une manière sérieuse avec toujours une petite pointe de malice réjouissante qui fait mouche auprès du public tant elle montre de naturel dans son élocution. N’empêche, chacun possède des clés d’écoute dispensant l’audition dans d’excellentes conditions.
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| La clarinettiste Frédérique Bizet présente une œuvre - Photo BWd12 |
Bien que fidèle pour une bonne partie, le public, dans son enthousiasme n’hésite pas à applaudir à la fin d’un mouvement d’une sonate ou d’un quatuor bousculant les rites d’un public habitué au concert. Aucune voix ne s’élève pour contester cette pratique peu fréquente. Mieux vaut l’authenticité du plaisir d’une grande partie de l’auditoire qui se manifeste de cette manière que le respect de règles un peu obsolètes dans ce cas. D’autant que les interprètes n’en sont pas troublés dans leur concentration. Cette courte interruption les encourageant dans leur art. Il n’est que voir leur visage détendu et le large sourire s’étalant sur leur visage à la fin du morceau ainsi que les regards heureux échangés entre eux pour constater qu’eux aussi ont apprécié et la musique qu’ils ont jouée, l’interprétation qu’ils en ont donnée chacun et chacune et le plaisir qu’ils partagent simplement avec un public attentif. Quels instants précieux de bonheur !
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| Le plaisir des interprètes est évident Florence Del Vescovo, Nicolas Dautricourt, Armance Quéro, Flore-Anne Brosseau, Frédérique Bizet |
De même que pour les festivals précédents, il faut souligner la valeur des musiciens présents en cette année 2017. Comme il a déjà été écrit, aucun(e) ne possède encore une notoriété internationale, mais cela ne saurait tarder. Sauf le violoniste Nicolas Dautricourt dont l’agenda est bien garni. Aussi bien du Japon que des USA, du Mexique, du Maroc, de Norvège ou d’Afrique du Sud, les invitations pleuvent, sans compter celles venant de différentes salles de concert hexagonales et de divers festivals français et d’autres pays pays européens. Cependant, la plupart des autres instrumentistes jouent à l’Orchestre de Paris (Flore-Anne Brosseau), à l’Orchestre National de France (Laurence Del Vescovo), à l’Orchestre Philharmonique de Radio-France (Ayako Tanaka), au sein de l’ensemble orchestral Les Dissonances (David Gaillard, Samuel Etienne, Antoine Dreyfuss) ; quelques-uns enseignent dans des Conservatoires à Rayonnement Départemental (Frédérique Bizet, Samuel Etienne, David Saudubray) et même au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris. Trois d’entre eux appartiennent au Quatuor Capriccio (Laurence Del Vescovo, Flore-Anne Brosseau, Samuel Etienne), deux autres mènent une carrière de soliste (Nicolas Dautricourt, Olivier Peyrebrune). Pour tous, au simple énoncé de leur poste d’instrumentiste dans un orchestre national et/ou celui de professeur, on saisit immédiatement qu'ils ne sont pas des musiciens de «seconde zone», bien au contraire. Leur talent est absolument flagrant.
On recense de nombreux interprètes que les agences artistiques ignorent et pourtant leurs capacités sont indiscutables. Certains interprètes présents dans des festivals de l’Hexagone trouvent leur compte dans d’innombrables voyages en avion, assortis de nuits d’hôtel nombreuses, de contacts humains plus ou moins strictement codifiés et la plupart du temps éphémères avec un nombre conséquent de concerts à assurer ; une vie plus équilibrée semble préférable à d’autres entre leur implication dans la formation de futurs musiciens et la pratique musicale dans un orchestre et/ou un ensemble de chambre, sans compter tout simplement sur une vie régulière de famille. Qu’ils apparaissent par ailleurs dans un festival tel celui de Saint-Victor-sur-Loire les conforte dans la voie qu’ils ont choisie, celle de l’harmonie dans leur vie. Mais chacun fait le choix qui lui convient.
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| Séance de répétition des musiciens - La décontraction apparente n'empêche pas le sérieux. |
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| Quintette pour cordes et clarinette de Mozart Florence Del Vescovo, Nicolas Dautricourt, Armance Quero, Flore-Anne Brosseau, Frédérique Bizet |
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| Trio pour cordes et piano de Maurice Ravel Florence Del Vescovo, Olivier Peyrebrune, Samuel Etienne |
Enfin, lorsque le concert se termine, quoi de plus agréable pour les participants, public et interprètes, de se retrouver dans le jardin du château autour des tables et d’être servi par les bénévoles qui montrent ainsi une fois de plus leur implication. Après avoir fréquenté le buffet, chacun, un verre à la main, peut discuter en toute décontraction et convivialité avec son voisin ou un(e) musicien(ne). Une telle atmosphère de camaraderie musicale de la part des interprètes et un tel après-concert, je ne l’ai rencontrée qu’à l’Empéri, à Salon de Provence, au tournant de l’an 2000, lors des premiers festivals qu’animaient le pianiste Eric Lesage, le flûtiste Emmanuel Pahud et le clarinettiste Paul Meyer et leurs amis (dont le violoniste Nicolas Dautricourt dès 2002). Et je ne l’ai revue que très rarement ailleurs. Saint-Victor-sur-Loire en cette fin d’été, un petit coin de Provence ? En 2018, laissez vous attirer par cette manifestation musicale, vous ne le regretterez pas.
Pour autant, peut-on inclure BWd12 dans la cour des grands festivals de musique de chambre ? Avec ses quatre concerts, il ne peut rivaliser avec le Festival des Arcs, fort de de sa trentaine de concerts, pas davantage avec les Rencontres musicales d’Evian et leurs 17 matinées et soirées, pas plus que le Festival de Wissembourg s’étalant sur trois semaines, sans parler du Festival Pablo Casals de Prades qui rivalise avec les Arcs par le nombre de manifestations. Quant au festival de l’Empéri à Salon-de-Provence renommé Festival international de musique de chambre de Provence, sa vingtaine de concerts donnés à Salon-de-Provence et dans les environs par une quarantaine de musiciens pendant une dizaine de jours, il a, par son histoire et la présence de musiciens renommés, acquis une dimension et un prestige sans commune mesure avec celui de Saint-Victor-sur-Loire. On pourrait en dire autant du festival de Prades. Ne confrontons pas le festival du bord de Loire aux moyens financiers et techniques très modestes aux organisations nommées ci-dessus, sans parler d’autres festivals de musique de chambre disséminés dans l’Hexagone. Par contre, sur le plan strictement musical le festival ligérien n’a pas à rougir de ses prestations ; il se pourrait même que, dans ce domaine, il n’ait pas à rougir d’une confrontation avec les quelques autres cités.
A la qualité de l'ensemble des interprètes et de leur pratique musicale habituelle, on peut ajouter la discographie de Nicolas Dautricourt (Sibelius), Armance Quéro (Bonnal, Cras, Roussel), David Gaillard (quatuor Les Dissonances - Schubert, Janáček ; Ensemble Sirba Octet), Olivier Peyrebrune (Britten, Dorati, Schumann, Chopin, Liszt, Lalo, Saint-Saëns).
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| Octuor de Mendelssohn Nicolas Dautricourt, Ayako Tanaka, Florence Del Vescovo, Maéva Laroque, Flore-Anne Brosseau, David Gaillard, Armance Quéro, Samuel Etienne |
A la qualité de l'ensemble des interprètes et de leur pratique musicale habituelle, on peut ajouter la discographie de Nicolas Dautricourt (Sibelius), Armance Quéro (Bonnal, Cras, Roussel), David Gaillard (quatuor Les Dissonances - Schubert, Janáček ; Ensemble Sirba Octet), Olivier Peyrebrune (Britten, Dorati, Schumann, Chopin, Liszt, Lalo, Saint-Saëns).
Joseph Colomb - septembre 2017
Notes :
1. Depuis 1969 la grande ville de Saint-Etienne et le village de Saint-Victor-sur-Loire - bien que séparés par deux autres communes - ont fusionné offrant aux habitants de la ville un débouché sur des activités nautiques et de nature.
2. Julius Fučik (1872 - 1916) se spécialisa dans la musique pour ensemble d’harmonie. Il composa des dizaines de marches, de polkas et de valses. František Kmoch (1848 - 1912) l’avait précédé dans ce même type de musique.
3. Et que dire de la mise en scène originale avec la complicité de David Gaillard, altiste, avec laquelle Frédérique Bizet présenta les séquences de la première soirée sous le signe du cirque, avec toujours un humour de bon aloi ? Signalons simplement que ces introductions et le déroulement des morceaux, avec l’intervention de deux artistes novateurs de cirque, cassèrent pour un soir la forme habituelle du concert, sans pour autant détruire le plaisir musical qui émanait de l’interprétation des musiciens.
4. Bach Werke Verzeichnis, soit les initiales BWV, représente le catalogue des œuvres de Jean-Sébastien Bach dressé par le musicologue Wolfgang Schmieder au milieu du XXe siècle.
5. Ils auraient pu se dénommer ainsi comme leurs collègues Les musiciens de Saint-Julien sous la houlette du flûtiste François Lazarevitch.
6. Il est vrai qu’Ayako Tanaka, en tant que fondatrice et premier violon du Quatuor Psophos, a l’habitude du leadership. Depuis peu elle est devenue violon supersoliste à l'Orchestre National de Lille.









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